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Numéro 11 - Norme(s) et (a)normalité > Articles

Article

Plurilinguisme littéraire et norme linguistique dans l’Italie contemporaine


Florence Courriol, Doctorante en Italien, TIL - EA 4182 - UB

Date de publication : 31 janvier 2013


Table des matières

Texte intégral

Si l’on part de la définition courante du terme « norme », telle qu’on la trouve par exemple dans l’usuel Le Petit Robert1, l’on s’aperçoit que, même dans son acception spécifique liée au champ de la linguistique, la notion peut nous engager sur deux pistes différentes, puisqu’elle désigne à la fois ce qui relève de l’« usage général » dans un discours – la norme statistique – et ce qui est considéré comme le « bon usage » d’une langue – la norme idéale. Or ces expressions suscitent une série d’interrogations : si « norme » indique d’un côté l’usage de la plupart des locuteurs – ce qui est – sa seconde définition, qui implique une appréciation qualitative de l’usage de la langue – ce qui doit être – semble restreindre au contraire la notion, et poser la question du modèle qui servira de base à l’établissement de ladite norme : quels sont au juste les dépositaires du bon usage, les garants de la correction linguistique ? Choisira-t-on la langue écrite, ou la langue parlée ? En fonction de quels critères considèrera-t-on que tel auteur se conforme ou au contraire s’écarte de la norme ? Nous le verrons, ce sont là des problématiques fondamentales dans le contexte linguistique spécifique de l’Italie qui a reposé pendant longtemps sur un paradoxe que résume l’historien de la langue Tullio De Mauro en une belle formule, celui d’« une langue célébrée mais point employée, une langue pour ainsi dire étrangère en son pays »2.

Avant de nous pencher sur la construction et la production de cette norme linguistique italienne, qui a connu, au fil des siècles, une histoire pour le moins mouvementée, il nous faut revenir sur la définition du terme-clé afin de l’affiner, eu égard à l’approche linguistique qui sera ici convoquée. Nous reprendrons pour ce faire les deux définitions du linguiste Jean Dubois3 : « (1) On appelle norme un système d’instructions définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue donnée si l’on veut se conformer à un certain idéal esthétique ou socio-culturel. La norme, qui implique l’existence d’usages prohibés, fournit son objet à la grammaire normative ou grammaire au sens courant du terme. (2) On appelle aussi norme tout ce qui est d’usage commun et courant dans une communauté linguistique ; la norme correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue standard ». Il nous faudra donc tenir compte de ces deux acceptions pour comprendre comment, d’un point de vue historique, s’est affirmée la norme linguistique en Italie et quels en ont été les enjeux principaux ; et, de là, s’interroger sur la nature du lien entre cette norme et l’écriture littéraire plurilingue aujourd’hui.

Qui dit « norme » dit « langue standard » et suppose également « unification linguistique » : concepts qui tous revêtent une signification particulière dans le contexte italien. Il convient de tracer ici un historique de la standardisation4 de la langue italienne et de comprendre quelle place avait la langue commune à l’intérieur du panorama linguistique particulier qu’était celui de l’Italie.

Pour saisir la complexité de cette question en Italie, il faut commencer par souligner que l’existence d’une langue commune, l’italien, fut de beaucoup antérieure à l’existence d’une nation commune : si les origines de la langue italienne remontent à Dante (1265-1321), qui parlait à son époque du « vulgaire italique », puis à Léonard de Vinci qui fut le premier à employer l’adjectif « italien » dans le sens de « ce qui se parle et ce qui s’écrit en Italie », la nation italienne politiquement unifiée ne vit le jour qu’en 1861. Cette absence d’unification sur le plan politique a favorisé l’existence d’un système linguistique commun dans toute la Péninsule italienne. Comme l’explique De Mauro, « l’idée selon laquelle la langue fût le symbole de la nation et que l’adhésion à ses normes fût une preuve de nationalité » est présente très tôt chez les intellectuels italiens (chez les « pères » culturels de la patrie, chez Dante en premier lieu). Il y a donc très tôt un attachement fort à une langue commune italienne qui permettrait peut-être l’unification politique.

Cela signifie-t-il pour autant que l’italien, dès l’époque de Dante, est une langue qui s’est déployée de manière uniforme sur un vaste territoire, en remplaçant rapidement les parlers locaux ? Muljacic note d’emblée que ce n’est pas avant le XVIème siècle que l’on peut parler « d’une langue italienne écrite (rarement parlée) plus ou moins unitaire et établie […] dans plusieurs régions d’Italie »5. La principale raison est à rechercher dans la situation historique, mais également géographique, de la Péninsule. Si l’on retrace en effet brièvement les différents épisodes historiques qui ont marqué le territoire depuis la chute de l’Empire Romain d’Occident jusqu’aux temps présents, on note qu’après la fragmentation linguistique des territoires latinophones survenue dès 476, la situation linguistique sur le territoire qui correspond à l’actuelle Italie est celle d’une radicale hétérogénéité, et ce jusqu’en 1375. Le linguiste Francesco Bruni écrit qu’« il n’existe pas au XIIIème siècle une langue italienne, mais autant de vulgaires qu’il existe de centres culturels d’une certaine importance, qui élaborent une tradition écrite nécessairement influencée non seulement par le latin, mais par les idiomes locaux »6. En somme, il n’existe pas encore de langue commune mais une grande variété d’idiomes. L’unité qu’avait pu apporter la romanisation vole en éclats et, du fait également de la réalité géographique discontinue de la Péninsule, les particularismes régionaux, qui avaient subsisté pendant la période romaine, refont surface de plus belle. Cette « fragmentation ethnico-linguistique [...] n’a pas d’équivalent en Europe »7.

Petit à petit se constituent donc les langues vulgaires (appelées aussi low languages ou langues basses) qui veulent s’émanciper par rapport à leur langue-mère (ou high language ou langue haute), le latin, et supplanter cette dernière. C’est à ce moment-là que se pose de manière très pressante la question de la norme puisque, si les parlers vulgaires veulent accéder au rang qui était précédemment celui du latin, il leur faut devenir de véritables langues et récupérer, comme le note Muljacic, les attributs que ne possède pour l’instant que ce dernier : la dignitas propre à la langue littéraire, et la grammatica, précisément une norme fixée. Au début du XIVème siècle, c’est un des majeurs écrivains italiens, le poète Dante Alighieri, qui appelle de ses vœux l’affirmation d’un vulgaire littéraire commun à l’Italie. Il faut attendre deux siècles pour que l’idée mûrisse réellement et que se pose de manière concrète et effective ce que l’on a appelé, pour l’Italie, la « question de la langue », c’est-à-dire le débat sur la norme linguistique de l’italien. Entre-temps, l’idée que le sermo vulgaris n’était pas inférieur au latin mais qu’il pouvait au contraire lui aussi faire preuve de dignitas se fait jour ; le latin, quant à lui, ne résiste que dans certains types de textes comme la correspondance avec les pays étrangers et connaît un regain pendant la période de l’Humanisme, où l’on continue à l’employer, à l’écrit, pour la rédaction des lois et autres documents du même genre. Mais quel vulgaire choisir parmi tant de koinài régionales ? A l’époque déjà, « les milieux les plus cultivés commencent à employer de plus en plus fréquemment, dans les textes publics et privés, un idiome panitalien, le florentin, dans les formes qui ont été fixées par Dante, Pétrarque et Boccace »8, les « Trois Couronnes » de la littérature italienne. C’est donc le prestige littéraire du toscan et du florentin, dû à la force artistique des œuvres de ces écrivains, qui va prévaloir pour le choix de l’italien standard. Plusieurs solutions au problème linguistique sont présentées par différents lettrés de l’époque. Sans les énumérer ici, il suffit de dire que c’est la proposition de Pietro Bembo (1470-1547), grammairien et écrivain humaniste, qui sera finalement choisie. C’est une solution conservatrice et statique, fondée sur l’usage passé d’une langue, celle – écrite bien sûr – des Trois Couronnes. C’est le florentin, mais non le florentin parlé à l’époque de Bembo, qui est adopté. Cette thèse a prévalu car elle était la seule à prendre pour modèle des écrivains connus dans toute l’Italie cultivée.

La période pré-nationale puis nationale (1750-1870) est marquée par une évolution de cette norme florentine et, par conséquent, par l’établissement d’une seconde norme linguistique. C’est la solution de l’écrivain Alessandro Manzoni (1785-1873), qui propose cette fois non le florentin académique de la tradition littéraire mais la langue que parle la bourgeoisie florentine de son temps : une langue donc, bien vivante, non seulement écrite mais orale, pratiquée par « une minorité de parlants particulièrement qualifiés »9. Ce n’est donc plus un modèle aussi savant que celui du XVIème siècle, ce n’est pas non plus un modèle populaire ou municipaliste. La période unitaire ne reconsidère pas véritablement la norme dans son ensemble et se limite à des changements lexicaux ; le linguiste Ascoli (1829-1907), tout en critiquant la norme florentine, n’indique pas d’alternative et renvoie la décision finale sur la question de la langue à l’avenir culturel des Italiens ; la période fasciste est celle du purisme nationaliste, les mots étrangers doivent être remplacés par leur équivalent italien. Aujourd’hui, la tendance est à la démocratisation de la langue italienne ; « les langues standard ne sont plus considérées comme un système monolithique, mais comme un ensemble de systèmes différents employés par différents groupes sociaux »10.

Au terme de cet aperçu diachronique de l’élaboration de la norme linguistique de l’italien, nous avons apporté une réponse à la première définition de norme proposée par Dubois, celle d’un choix restreint qui implique nécessairement la prohibition de certains usages. Mais qu’en est-il de la seconde définition, à savoir celle de l’usage commun à une majorité de parlants ? Si la primauté de l’italien est certes acquise dès le départ, il faut souligner, avec De Mauro, qu’elle l’était sur le plan culturel et politique, mais non sur le plan linguistique. De Mauro observe en effet que, de cette primauté en paroles, on a tiré trop rapidement la conclusion que « l’Italie moderne appartenait à ce genre de pays dans lesquels, comme pour l’Allemagne et la France, tous les citoyens comprenaient la langue nationale »11. Or le paradoxe péninsulaire tient à ceci que : « pendant des siècles, l’Italie, seule dans ce cas-là parmi les langues nationales de l’Europe moderne […] a vécu uniquement ou presque comme une langue de savants : l’amour patriotique que lui vouaient les lettrés a été la cause la plus forte de sa survie dans les différentes régions du pays »12. Car dans ces différentes parties de la Péninsule, ce n’était pas cette langue italienne qui était employée, mais bien une grande variété d’idiomes très différents les uns des autres, les dialectes. Cette hétérogénéité s’explique à nouveau de manière historique : Ascoli explique que, dès la conquête romaine, et jusqu’à l’unification politique de 1861, « il a manqué à l’Italie ces forces centripètes que sont la centralisation démographique, économique, politique, intellectuelle qu’impliquent un Etat unitaire et une ville capitale dominant toutes les autres, forces qui avaient agi en France, en Espagne, en Angleterre… »13. Il existait donc de nombreuses Italies, que l’adoption d’une langue nationale commune dès la fin du Moyen Âge n’a pas suffi à unifier. Cette langue commune n’a pas entamé l’existence des dialectes qui ont au contraire continué à se développer pendant des siècles. C’est pourquoi l’on peut conclure que l’on se retrouvait avec une langue nationale normée presque uniquement écrite et maîtrisée par un groupe restreint de personnes – langue que des écrivains de la période pré-unitaire ont qualifiée de « morte » – et que, presque logiquement, face à cet usage limité de la langue nationale, l’emploi des dialectes, loin de régresser, perdurait dans toute sa vitalité.

Dès lors, puisque notre objectif est ici de lier la pratique d’écriture plurilingue contemporaine – afin de mieux en cerner les enjeux et les problématiques – à la norme de l’italien, il nous faut avant tout décrire et définir ce que l’on nomme plurilinguisme dans la littérature italienne. Le cadre historico-linguistique précédent nous a aidés à comprendre l’importance des dialectes dans la communication courante : dans les années qui précédèrent l’Unité italienne, les dialectes, et en particulier leurs variantes illustres élaborées dans les centres urbains, avaient acquis une vraie dignité sociale, au point qu’ils n’étaient pas simplement employés par les couches les plus basses, mais par les classes les plus cultivées, non seulement en privé, mais également lors d’occasions solennelles. Il faut ajouter que ces koinài dialectales14 trouvèrent même leur place dans la communication écrite et ouvrirent la voie à de véritables traditions littéraires en dialecte15. De Mauro note qu’à la veille de l’Unité, « l’italien était donc menacé jusque dans […] le domaine […] écrit »16. Dans la période de l’Unification nationale, les italophones ne représentaient qu’un infime pourcentage des citoyens italiens : sur une population atteignant les 25 millions, ils n’étaient guère plus de 600.000. Cette situation, avec l’unification politique et par conséquent l’établissement d’une certaine stabilité politique, et grâce aussi aux réformes scolaires en vue de l’alphabétisation du pays, a évolué puisque la tendance s’est même aujourd’hui inversée : on trouve de moins en moins de dialectophones et de plus en plus d’italophones. Il n’en reste pas moins que la situation de bilinguisme des Italiens est une donnée qu’il ne faut pas négliger aujourd’hui : il existe encore un pourcentage important d’individus comprenant et parlant à la fois un dialecte italien et l’italien standard, même si le monolinguisme italien prend peu à peu le dessus, en particulier chez les jeunes générations.

Quelle place et quelle fonction peut donc revêtir la pratique d’écriture plurilingue à la fois à l’intérieur de l’histoire linguistique de la Péninsule et dans le contexte moderne d’une diglossie s’étiolant petit à petit ? Depuis la fin des années 80, un nouveau type d’écriture littéraire, que nous pouvons qualifier d’écriture bilingue voire plurilingue (puisqu’elle fait appel à l’italien standard, à un parler régional et au dialecte proprement dit) semble avoir vu le jour sous la plume d’écrivains qui, tout en s’ancrant dans une aire régionale spécifique, s’inscrivent pleinement dans la littérature nationale. Il ne s’agit donc plus ici de littérature dialectale, mais bien de littérature nationale. Cette pratique d’écriture contemporaine consiste à insérer des éléments d’une langue vernaculaire (un des dialectes d’Italie) au sein d’une prose italienne : elle fait se mêler, de manière hybride, deux systèmes linguistiques différents. C’est l’écrivain Andrea Camilleri, né en Sicile en 1925, qui a ouvert la voie, en créant des histoires policières situées dans un village imaginaire de Sicile : avec les enquêtes du Commissaire Montalbano menées dans une langue mêlant italien standard, régionalismes siciliens et dialecte sicilien, Camilleri a rencontré, au-delà de toute attente, un succès de masse à l’échelle du pays tout entier. C’est là sans doute que réside la principale nouveauté du phénomène, à savoir un recours significatif au dialecte mais pensé en termes d’accessibilité au plus grand nombre de lecteurs. D’autres, tels que Salvatore Niffoi (1950) et Marcello Fois (1960) pour la Sardaigne, Laura Pariani (1951) pour la Lombardie, Andrej Longo (1959) pour Naples, et bien d’autres encore, ont suivi et ont choisi, pour s’exprimer, d’employer cette langue mêlée. La particularité de cette littérature actuelle est qu’elle propose à un très large public – de plus en plus italophone et de moins en moins dialectophone, rappelons-le – des œuvres au centre desquelles se trouve justement posé le problème de la langue : à une époque où même en Italie, le monolinguisme devient progressivement la règle, et où le dialecte a depuis longtemps été évincé de la sphère publique, suite à l’unification politique du pays, une nouvelle génération d’auteurs fait le pari de se réapproprier le vernaculaire et de lui rendre sa dignité littéraire, en créant une langue véritablement hybride où le vernaculaire est présent dans la prose et, chose rare, sur un même plan que la langue italienne : les frontières naguère bien fixées de l’emploi respectif de l’italien et du vernaculaire s’effacent. Le dialecte n’est plus cantonné à la littérature purement dialectale ou à l’insertion à dose homéopathique façon « couleur locale ». Tout se passe donc comme si l’on voulait rendre floue la frontière qui sépare la langue normée, standard et nationale, des langues vernaculaires ; il y a confusion des normes.

 Ajoutons que c’est le lecteur qui est mis au premier plan de cette littérature puisqu’il est l’acteur principal qui doit déchiffrer cette étrangeté langagière : une étrangeté qui peut freiner à la première lecture mais qui, par une série de procédés narratifs (informations fournies par le contexte, glose du narrateur, mots-clés dialectaux jalonnant le texte comme des repères), se révèle, paradoxalement, familière et savoureuse. Les écrivains nous refont en effet goûter aux saveurs des parlers régionaux.

Il faut enfin remarquer que c’est dans le cadre d’une nette évolution du concept de norme et d’une réflexion profondément renouvelée autour des concepts de monolinguisme, de langue nationale et surtout de littérature nationale, que peut se comprendre cette littérature qui se veut précisément nationale sans recourir nécessairement à la langue nationale.   

Comment comprendre le caractère national de cette prose alors qu’elle ne fait pas intervenir uniquement la langue standard ? Par rapport à la norme que représente l’italien, ce nouveau plurilinguisme littéraire se constituerait-il comme un écart ? Cette interrogation suscite en nous une première réflexion. Elle repose la question fondamentale : qu’est-ce aujourd’hui que la norme ? La linguiste Teresa Poggi Salani montre qu’il y a eu une profonde évolution de ce concept et note qu’« après le retour à une norme conçue comme pivot linguistique d’une société qui communique au moyen de la langue, l’idée même de norme se modifie fortement. C’est un air nouveau qui souffle dans la recherche linguistique italienne, et la description de la langue se détache de la normativité. L’oral comme l’écrit et leurs variétés réelles exigent une connaissance et une analyse de plus en plus précises ; la norme, dans une langue désormais « élargie », n’est plus simplement ce qui « se doit » : elle peut être un « après », mais ce qui est avant tout requis, c’est la description de ce qui « est » »17. En prenant appui sur ce passage, on pourrait se demander si le plurilinguisme ne va pas constituer une des nouvelles normes linguistiques de la langue littéraire nationale, si elle ne va pas permettre un renouvellement de la langue standard.

Au premier abord pourtant, cette littérature semble bien se construire par l’écart : le lecteur fait l’expérience d’une déviance – déviance par rapport à la langue uniforme et homogène à laquelle la littérature nationale traditionnelle l’a habitué. On l’a compris, c’est l’étrangeté d’une telle prose qui est mise en avant par les auteurs ; et c’est l’étrangeté qui saute aux yeux précisément parce que la langue de la tradition littéraire a beaucoup pesé sur la littérature pendant des siècles et que dans l’Italie post-unitaire, la tendance était à l’éviction du dialecte. Un poète comme Umberto Saba (1883-1957), originaire de la région de Trieste, dans le nord-est de la Péninsule pensait, en 1953, ne jamais pouvoir publier son roman Ernesto à cause de la place qu’y tient le dialecte triestin.

Le lecteur italien, malgré la situation de diglossie présente depuis très longtemps dans le pays, ne serait-il donc pas familier d’une littérature bilingue ou plurilingue ? C’est effectivement la question qui se pose à ce stade de notre étude. La réponse doit être faite de manière nuancée car elle exige la prise en compte de plusieurs critères. En effet, il nous faudra distinguer entre une littérature dialectale, dont la diffusion est limitée au public de la zone géographique dans laquelle a été écrite l’œuvre, et une littérature nationale dialectalisée, visant un lectorat beaucoup plus large. Nous commencerons par souligner que le plurilinguisme dans la littérature italienne n’est pas un phénomène nouveau. L’éminent critique littéraire Gianfranco Contini (1912-1990) a souligné que dès l’origine, un des « attributs les plus visibles » de celui qu’il définit comme « le génie le plus riche et le plus inventif »18, Dante, est « le plurilinguisme. Cela ne fait pas seulement référence au latin et au vulgaire, mais au caractère polyglotte des styles et […] des genres littéraires »19. C’est dans le chef-d’œuvre dantesque, la Commedia, où alternent style bas et style sublime, que ce trait est le plus présent. A cela Contini lie l’expérimentalisme incessant de l’auteur et lui oppose l’autre grand poète, Pétrarque, dont la spécificité serait au contraire ce qu’il nomme l’« unilinguisme ». Si la littérature des origines est donc plurilingue, ce plurilinguisme est davantage dû aux variations de registres et de styles qu’au mélange des idiomes proprement dits. Si l’on continue ce parcours de l’histoire littéraire italienne avec comme fil rouge l’alternance entre langue commune et langue « locale », on retrouve des poètes comme Porta et Belli qui, entre la seconde moitié du XVIIIème siècle et la première moitié du XIXème, composent exclusivement en dialecte : il s’agit là d’un monolinguisme dialectal. Goldoni est l’exception puisqu’il alterne l’italien avec le vénitien dans la rédaction de ses comédies. Remarquons toutefois que Porta et Belli écrivent des poèmes, Goldoni du théâtre. Ce sera au tour des prosateurs d’intégrer cette alternance. Le critique Enrico Testa montre que « tous les prosateurs de la seconde moitié du XIXème siècle [sont d’accord pour penser] que la langue de la tradition littéraire ne doit pas être la seule modalité d’expression de l’écriture romanesque »20. Des écrivains comme Antonio Fogazzaro (1842-1911), Luigi Capuana (1839-1915) et surtout Giovanni Verga (1840-1922), le plus grand représentant du Vérisme (qui est plus ou moins l’équivalent du naturalisme français), laissent place, dans leurs romans, à une composante dialectale importante. Il faut noter cependant que le recours à ce code linguistique n’a quasiment lieu que dans les passages dialogués. Verga est peut-être l’exception, puisque l’originalité de ce Sicilien se trouve résumée dans la belle formule d’un intellectuel contemporain de l’auteur, à savoir que dans Les Malavoglia, son chef-d’œuvre, « le dialogue est raconté, le récit, au contraire, est parlé »21. En effet Verga, dans ce roman, annule la séparation habituelle qui existe, dans une œuvre narrative, entre mimesis et diégèse. Comme le but de l’auteur est de se fondre parmi ses personnages22, « l’histoire semble en grande mesure avancer […] non pas grâce au « savoir » de l’auteur, mais grâce à l’ensemble des informations qu’offrent au lecteur les voix de la communauté d’Aci Treza [il s’agit du village de pêcheurs où se déroule le récit, en Sicile] »23. A cela s’ajoute une forte composante dialectale, mais qui cette fois ne se retrouve pas dans les parties dialoguées de l’œuvre. Verga accomplit une véritable opération stylistique et parvient à créer une langue à la fois « nationale et ethnicisée »24. Verga italianise les sicilianismes ; la syntaxe, quant à elle, subit de vrais bouleversements car l’auteur greffe en partie la syntaxe du dialecte sicilien sur l’italien. Un cas à part est celui du poète Giovanni Pascoli (1855-1912) qui, comme l’écrit Contini à propos d’un de ses poèmes, nous met face à « une poésie […] translinguistique, […] à un phénomène qui outrepasse la norme »25. Pascoli fait appel à différentes variétés dialectales auxquelles il associe des expressions archaïques. L’emploi du dialecte vise l’effet de couleur locale, mais qui est là pour rendre la saveur d’une réalité en voie d’extinction, pour faire revivre « una lingua che più non si sa »26, c’est-à-dire une langue que l’on ne connaît plus, pour lutter contre l’uniformisation linguistique prônée par l’école italienne. Enfin, si l’on se rapproche de la période contemporaine, deux auteurs en particulier doivent ici être évoqués : Pier Paolo Pasolini (1922-1975) avec le dialecte romanesco présent dans son œuvre Ragazzi di vita (1955), et Carlo Emilio Gadda (1893-1973) qui laisse libre cours à une expérimentation plurilingue inouïe dans Quer pasticciaccio brutto de via Merulana (1946 puis 1957), et que Contini considère comme un « expressionniste expérimental »27, soulignant au passage que la production dialectale fait pleinement partie de la littérature nationale et qu’elle est viscéralement liée à elle, et faisant remarquer que ce mélange linguistique, ce plurilinguisme, doit être considéré comme vital pour le développement de la littérature italienne.

Il semble donc, à la suite de cet excursus historique sur la question du plurilinguisme littéraire, que le lecteur italien est tout à fait habitué à une langue littéraire mêlée et hybride. Il nous faut cependant atténuer ce propos en faisant remarquer qu’au XXème siècle, les deux auteurs qui en sont les plus grands représentants (Pasolini et Gadda – mais on pense aussi à Luigi Meneghello (1922-2007)), sont considérés comme des écrivains difficiles, dont la lecture n’est pas offerte au premier venu. Il s’agit avant tout d’œuvres qui se présentent comme des expérimentations stylistiques et ne peuvent donc pas prétendre à être lues par tout un chacun. C’est aussi pourquoi, sans doute, on tend encore aujourd’hui, même dans la recherche sur le plurilinguisme, à poser l’équation monolinguisme = norme et plurilinguisme = déviance. C’est l’universitaire Gigliola Sulis28 qui donne un aperçu intéressant de cette théorie. Elle explique en effet que « l’introduction d’éléments alloglottes au sein d’une œuvre littéraire […] modifie et complique l’équilibre du circuit communicatif, à l’intérieur duquel on s’attend à ce que l’émetteur et le destinataire utilisent le même code »29. L’idée serait que le plurilinguisme constituerait un obstacle à l’intelligibilité. Elle cite Elwert30 qui fait remonter cette théorie à l’idée de la perfection de l’œuvre littéraire qui résiderait dans l’emploi, de la part de l’auteur, de sa langue maternelle. Dans ce contexte-là, le mélange de langues serait donc considéré comme une atteinte au naturel – que représente le monolinguisme maternel – comme une anomalie. Gigliola Sulis note que cette réflexion fait abstraction de toute considération historique, géographique ou sociale, et fait à juste titre observer que le monolinguisme, dans certains pays, n’est qu’une situation de communication possible parmi d’autres. Ainsi, nous voulons conclure avec elle que « dans des sociétés plurilingues [comme celle de l’Italie, donc], ou dans des situations personnelles de plurilinguisme, les écrivains peuvent décider d’utiliser leurs compétences linguistiques comme ressource stylistico-expressive, et de concevoir des œuvres littéraires dont le message est véhiculé par un code qui naît de la rencontre de plusieurs idiomes »31.    

Au terme de cette analyse, nous pouvons conclure avec l’exemple d’Andrea Camilleri, dont le succès inattendu a remis en question l’association implicite plurilinguisme-difficulté de lecture. Le plurilinguisme est une des solutions possibles que le romancier a à sa disposition en Italie. Ajoutons enfin que même si le standard, à échelle planétaire, est aujourd’hui, entre autres, celui du métissage linguistique, et que la norme correspondrait donc à ce métissage, il n’en reste pas moins que pour la situation italienne, le plurilinguisme littéraire de ces dernières décennies se conçoit comme un rempart contre la standardisation : l’élément dialectal doit faire sortir la langue littéraire traditionnelle de son carcan.



Liste des références bibliographiques

Bibliographie

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TESTA, Enrico. Lo stile semplice, Discorso e romanzo. Turin: Einaudi, 1997. Einaudi Paperbacks Letteratura.

Notes de bas de page


1 ROBERT, Paul, Le Nouveau Petit Robert, Paris: Le Robert, 2010 : « norme […] en linguistique : ce qui, dans la parole ou le discours, correspond à l’usage général ; usage d’une langue valorisé comme « bon usage » et rejetant les autres, jugés incorrects ».
2 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970.« il paradosso di una lingua celebrata ma non usata e, per dir così, straniera in patria. »
3 DUBOIS, Jean (et alii), Dictionnaire de linguistique, Paris: Larousse, 1973. Les définitions sont reprises de manière quasiment identique et quelquefois développées dans l’édition plus récente : Dubois, Jean (et alii), Linguistique et sciences du langage : grand dictionnaire, Paris: Larousse, 2007. Les définitions de « norme » sont également celles qu’emprunte Zarko Muljacic à Jean Dubois.
4 La standardisation englobe à la fois l’idée de la création de la norme, id est de sa sélection et de sa première codification ; et celle du fonctionnement de celle-ci, id est de sa mise en œuvre et de son élaboration. Nous empruntons ces distinctions et précisions à MULJACIC Zarko, « Norma e standard », in G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (éd.)  Lexikon der Romanistischen Linguistik, Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1988, Volume IV, Italienisch, Korsisch, Sardisch. P. 286-287.
5 MULJACIC, Zarko, « Norma e standard », in G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (éd.)  Lexikon der Romanistischen Linguistik, Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1988, Volume IV, Italienisch, Korsisch, Sardisch. P. 289.
6 BRUNI, Francesco, L’italiano. Elementi di storia della lingua e della cultura, Turin: UTET, 1984. P. 23-24.
7 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 17.
8 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 22.
9 MULJACIC, Zarko, « Norma e standard », in G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (éd.)  Lexikon der Romanistischen Linguistik, Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1988, Volume IV, Italienisch, Korsisch, Sardisch. P. 296.
10 GALLI DE’ PARATESI, Nora, Lingua toscana in bocca ambrosiana. Tendenze verso l’italiano standard: un’inchiesta sociolinguistica, Bologne: Il Mulino, 1984. P. 34.
11 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 12.
12 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 27.
13 De Mauro reprend ici ASCOLI, Graziadio Isaia, Proemio, 1870, p. XXIV, in ID., Scritti sulla questione della lingua, Milan: 1967. De Mauro le cite dans sa Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 16.
14 L’expression, qui peut sembler contradictoire, est de DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 33.
15 On peut citer comme éminents représentants de cette tendance littéraire des écrivains tels Carlo PORTA (1775-1821), qui composa des poésies en milanais ; Giovanni MELI (1740-1815), pour le sicilien ; Carlo GOLDONI (1707-1793) qui composa, pour le théâtre, en vénitien et en italien, et Giuseppe Gioachino BELLI (1791-1863), poète qui composa en dialecte romain, le romanesco.
16 DE MAURO, Tullio, Storia linguistica dell’Italia unita, Bari: Laterza, 1970. P. 33.
17 POGGI SALANI, Teresa, « Storia delle grammatiche », in G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (éd.) Lexikon der Romanistischen Linguistik, Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1988, Volume IV, Italienisch, Korsisch, Sardisch. P. 784.
18 CONTINI, Gianfranco, « Preliminari sulla lingua del Petrarca », Varianti e altra linguistica, una raccolta di saggi (1938-1968), Turin: Einaudi, 1970. P. 171.
19 Ibidem.
20 TESTA, Enrico, Lo stile semplice, Turin: Einaudi, 1997. P. 85.
21 SCARFOGLIO, Edoardo, Il libro di Don Chisciotte, Rome: Sommaruga, 1885. P. 128.
22 Dans une lettre du 27 février 1881 à Felice Cameroni, Verga écrit : “Je me suis mis pleinement, et dès le début, au milieu de mes personnages et j’y ai conduit le lecteur, comme s’il les eût tous déjà connus… ».
23 TESTA, Enrico, Lo stile semplice, Turin: Einaudi, 1997. P. 126.
24 NENCIONI, Giovanni, La lingua dei “Malavoglia” e altri scritti di prosa, poesia e memoria, Naples: Morano, 1988. P. 57.
25 CONTINI, Gianfranco, « Il linguaggio di Pascoli », Varianti e altra linguistica, una raccolta di saggi (1938-1968), Turin: Einaudi, 1970. P. 222.
26 Il s’agit d’un vers de Pascoli, tiré de la poésie Addio, dans le recueil de poèmes I Canti di Castelvecchio.
27 CONTINI, Gianfranco, « Introduzione alla cognizione del dolore », Varianti e altra linguistica, una raccolta di saggi (1938-1968), Turin: Einaudi, 1970. P. 609.
28 SULIS, Gigliola, « Un esempio controcorrente di plurilinguismo. Il caso Camilleri », in C. Berger, A. Capra et J. Nimis (éd.) Les enjeux du plurilinguisme dans la littérature italienne. Toulouse: Université Toulouse II-Le Mirail, 2007. Collection de l'E.C.R.I.T. 375 p. Actes du colloque organisé par le C.I.R.I.L.L.I.S / IL LABORATORIO, du 11 au 13 mai 2006, à Toulouse. P. 213-214.
29 Ibidem.
30 ELWERT, W. Th., « L’emploi de langues étrangères comme procédé stylistique », Revue de littérature comparée, XXXIV (1959), p. 406-437. P. 410. C’est un des premiers critiques à avoir examiné la question des origines et des fonctions du plurilinguisme.
31 SULIS, Gigliola, « Un esempio controcorrente di plurilinguismo. Il caso Camilleri », in C. Berger, A. Capra et J. Nimis (éd.) Les enjeux du plurilinguisme dans la littérature italienne. Toulouse: Université Toulouse II-Le Mirail, 2007. Collection de l'E.C.R.I.T. 375 p. Actes du colloque organisé par le C.I.R.I.L.L.I.S / IL LABORATORIO, du 11 au 13 mai 2006, à Toulouse. P. 214.

Pour citer cet article


Courriol Florence. Plurilinguisme littéraire et norme linguistique dans l’Italie contemporaine. Sciences Humaines Combinées [en ligne], Numéro 11 - Norme(s) et (a)normalité, 31 janvier 2013. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/lisit491/document.php?id=1014 ISSN 1961-9936




 

Revue électronique publiée par la Maison des Sciences de l'Homme de Dijon, en partenariat l'ED491 de l'université de Bourgogne avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
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