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Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011 > Nos archives du mois : mémoires ouvrières, témoignages

compte rendu

Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006.

Par Georges Ubbiali


Jean-Pierre LEVARAY

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J.-P. Levaray est ouvrier dans la chimie à Rouen. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont on trouvera des comptes rendus ailleurs sur ce site. Dans ce nouvel opus, il poursuit ses descriptions de l’intérieur de la décomposition progressive de la culture ouvrière, dont il est et qu’il revendique. On retrouvera donc une vingtaine de récits et de courtes histoires racontant ce « chagrin », terme utilisé jadis pour décrire le travail. Tout un programme. Un programme pas franchement gai, il faut bien le dire, fait de mort, d’accident, de suicide, d’emprisonnement, d’alcool, de fatigue, de désespoir, de désespérance souvent. Le monde que nous décrit Levaray, son environnement de travail, se présente de manière assez glauque. L’usine chimique est mal entretenue, son personnel vieillit ou est licencié au fur et à mesure des plans sociaux, les solidarités se dissolvent peu à peu. On y apprend autant sur la vie au travail, sur la morale ouvrière que dans de savants ouvrages de sociologie. Ainsi, au détour d’une phrase, dans un récit sur la peur au travail (Peurs en bleus), l’intimité de la vie ouvrière se manifeste en quelques mots : « Jacques me parle de sa trouille, de sa crainte de l’explosion. Il me confie que souvent, le matin, avant de venir à l’usine, il vomit » (p. 105). Ailleurs, le lecteur comprend vite pourquoi il est parfois difficile de supporter ses collègues au travail. Gégé apporte son radio cassette pour le poste de nuit, avec deux cassettes qu’il passe alternativement : Johnny, puis un discours de Georges Marchais !! Pourtant, la résistance, la lutte, la grève ne sont jamais totalement absents de ces mini récits, dont plusieurs ont d’ailleurs déjà été publiés par ailleurs. Certaines histoires frôlent le surréel, voire le surréalisme. Ainsi, celle intitulée « Le chalet » qui raconte la construction, en perruque, d’un chalet complet, sur le temps et avec le matériel du travail, au fin fond d’un atelier déserté. On songe également à la nouvelle sur la chasse frénétique aux pigeons qui envahissent les silos à engrais, qui ne dépareillerait pas dans un conte magique réaliste. On lira également dans « Siège social » le très beau portrait de Brigitte, la femme d’un de ses collègues d’atelier, qui se révèle lors d’un conflit violent avec la direction, moment rare d’affirmation d’une présence féminine en dehors des portraits de femmes dénudées qui ornent certains casiers. Pour compléter, Levaray offre en annexe un document rare, une lettre d’adieu d’un de ses collègues qui part en retraite et qui explique pourquoi il ne fêtera pas cette occasion ainsi qu’une version, très enrichie, d’un texte sur la représentation des ouvriers dans les médias, la littérature, le cinéma ou encore le théâtre. Comme il l’écrit en forme de programme, « N’étant ni sociologue, ni ethnologue, mais simplement ouvrier, à travers ressenti, témoignages et histoire qu’on [les ouvriers] est toujours là, qu’on a encore des choses à dire, et encore des choses à vivre. Je ne suis pas un porte-parole, juste un ouvrier qui prend le temps d’écrire, parce qu’il ne faut pas laisser la parole et l’écriture à « ceux d’en haut ». Un recueil à lire de toute urgence.


Pour citer cet article


LEVARAY Jean-Pierre. Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006. : Par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011, 14 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=999




 
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