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Bibliothèque de comptes rendus : novembre 2011 > Nos archives du mois : l'anticléricalisme

compte rendu

De la séparation des Eglises et de l'Ecole. Mise en perspective historique. Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Lausanne, Editions Page deux, collection " Cahiers libres ", 2004, 718 p., 43 €.

Par Jean-Pierre Debourdeau


Benoît MELY

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Le remarquable ouvrage du regretté Benoît Mély (1951-juin 2003) militant de l'Union rationaliste et chercheur, vaut par son ampleur et son sérieux, autant que par sa facilité de lecture et l'originalité de sa démarche. Ce travail est issu d'une thèse de doctorat en sciences de l'éducation, soutenue de façon posthume le 11 octobre 2003. Centré sur la période 1789-1914 (bien qu'une importante première partie aille bien en deçà), il mène en parallèle l'étude de son sujet dans quatre pays européens : l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. Il relativise, à cette occasion, aussi bien la soi-disant " exception française " que l'autre pont-aux-ânes des pseudo-spécialistes de la question, celui de l'explication des différences par l'opposition pays protestants/pays catholiques. Les politiques étatiques oscillent entre séparation " soft " et volonté de contrôle des Eglises et les laïques entre un enseignement critique sans dogme et le recours à une idéologie de rechange. Ce qui intéresse plus proprement notre revue dans cet ouvrage, à part la mouvance politique qui fut celle de son auteur, sont les parties consacrées à l'orientation sur ces questions du mouvement ouvrier et socialiste, en particulier en dehors de la France (mais je surestime sans doute le degré de connaissance de nos débats hexagonaux). La question de la séparation ne pose pas de problème, et séparation complète, non seulement des confessions, mais de la Religion au sens générique. C'est un cas particulier de la séparation engagée antérieurement du sacré et du profane, de la croyance et de la raison, de l'Eglise et de l'Etat - minima démocratiques dont le mouvement ouvrier ne peut que se réclamer. En revanche, la question de l'alternative scolaire, elle, fait débat. Quels liens avec l'Etat (monopole ? liberté de l'enseignement - pourquoi pas des écoles privées laïques, ou même socialistes, prises en charge par les syndicats? enseignement public non étatique ? avec, à côté de la question de l'émancipation de l'école, celle de l'enseignant), quel type d'enseignement ( laïque ou " de classe " ? les deux termes étant évidemment à définir), revendique-t-on l'école unique ou maintient-on deux réseaux d'école afin que les fils de prolétaires ne se mélangent pas avec ceux des bourgeois ? Sans oublier l'orientation plus générale vis-à-vis des religions : doit-on prôner l'athéisme et mettre au programme l'abolition des cultes, ou - dans un souci d'écarter ce qui divise sur le non-essentiel - s'en tenir à la religion " affaire privée " tout en combattant toute vélléité cléricale ? Ou même aller au-delà et, partant des aspects contradictoires des convictions religieuses, appeler les croyants au combat commun au nom même de certaines de leurs valeurs qui ne sont qu'habillage religieux de leurs aspirations sociales ? L'alliance des " laïcs " ne porte-t-elle pas en elle une collaboration de classes contre-productive pour le combat prolétarien ? (en témoigne, par exemple, la devise originelle de la Ligue de l'Enseignement : " Pour la patrie, par le livre et par l'épée " ). Sans parler de ceux qui pensent que le combat anticlérical est un dérivatif qui empêche de s'attaquer aux racines du mal : le capitalisme (ce qui peut être un alibi opportuniste qui fonctionne aussi pour ne pas mener d'autres batailles, féministes ou antiracistes par exemple. Ainsi, les sociaux-démocrates de Bavière voteront, semble-t-il sans état d'âme, le budget des cultes dès 1894). De même que certains avaient mis Dreyfus et ceux qui l'avaient condamné dans le même sac, d'autres (et parfois les mêmes) ne voient pas de différence entre l'école publique et l'école privée de la France de cette époque : dans les deux cas c'est l'école de la bourgeoisie. Quand Marx dit qu'il faut savoir " pratiquer le plus de brèches possibles ", il passerait facilement pour réformiste. C'est un débat fructueux entre Anarchistes et Blanquistes d'un côté, pour lesquels la lutte antireligieuse est première et pré-condition des succès prolétariens, marxistes de l'autre, non sans nuances diverses dans chacun des deux courants (anarchistes et marxistes, par exemple, sont anti-étatistes à la différence des Blanquistes), quelques grands précurseurs (parfois hors du mouvement ouvrier, mais en pleine révolution, comme Condorcet, certes girondin, mais féministe et avec une position radicale sur l'Ecole) et quelques inclassables, comme Jaurès, débat d'où sortiront les orientations du XX°siècle post-guerre de 14-18. Difficile d'étiqueter comme " gauchistes " ou " droitières " des positions non stabilisées, qui se cherchent encore, ou qui évoluent au fil des ans et des confrontations avec la pratique. Le débat, qui ne touchera pas, en tant qu'instance (j'allais écrire Eglise !), la IIe Internationale, mais qui touchera ses sections, marquées par des contextes nationaux spécifiques, ne sera pas sans postérité, ni chassés-croisés. Benoît Mély aide ainsi aussi à la réflexion sur notre passé plus récent et notre présent.


Pour citer cet article


MELY Benoît. De la séparation des Eglises et de l'Ecole. Mise en perspective historique. Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Lausanne, Editions Page deux, collection " Cahiers libres ", 2004, 718 p., 43 €. : Par Jean-Pierre Debourdeau.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : novembre 2011, 13 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=989




 
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