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Bibliothèque de comptes rendus : août 2011 > Nos archives du mois : le mouvement anarchiste

compte rendu

Les milieux libres : vivre en anarchiste à la belle époque en France , Paris, Les éditions libertaires, 2006, 256 p., 15 euros.

Par Jean-Guillaume Lanuque


Céline BEAUDET

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Cet ouvrage est en fait l'édition d'un mémoire de maîtrise d'histoire et de sociologie soutenu à Nanterre en 2003 sous la direction de Anne Steiner et Francis Démier. L'auteure y étudie les essais de colonies anarchistes, ou « milieux libres », réalisés en France au début du XXème siècle. Après avoir rappelé les antécédents que sont les socialistes utopiques, Fourier en particulier, dont les anarchistes s'inspirent tout en les critiquant pour leur rigidité et leur manque de liberté, elle replace ces tentatives dans un contexte plus large, celui de colonies européennes, mais aussi celui des coopératives et des tentatives d'éducation libertaire (l'orphelinat de Cempuis, avec Paul Robin, ou La Ruche de Sébastien Faure). Les diverses expériences sont passées en revue, et on notera que bien qu'étant très minoritaires en nombres, et initiées par des anarchistes individualistes, elles attirèrent des représentants de tous les courants. Néanmoins, gangrenées par des difficultés de financement et des problèmes relationnels d'autant plus aigus qu'il s'agissait de minuscules collectifs, ces expériences finirent toutes par cesser au bout de quelques années.

Cependant, Céline Beaudet tente d'aller au-delà du dénigrement généralement en vigueur à l'égard de ces tentatives utopistes, en montrant qu'elles ont expérimenté la mixité et une forme d'émancipation féminine, sans être d'ailleurs dénuées d'arrières-pensées eugénistes (tout au moins en parole, le peu de candidats à la vie en milieux libres ne permettant pas une véritable sélection) ; qu'elles ont tenté de combattre l'autorité sous toutes ses formes, en instaurant une famille fraternelle en remplacement de la famille patriarcale (avec cette idée que les enfants n'appartiennent pas aux parents, mais font eux aussi partie de la communauté) ; qu'elles se sont faites les hérauts de l'amour libre, là aussi sans véritable application concrète du fait de la résistance de certaines mentalités et de la supériorité quantitative masculine ; qu'elles ont rejoint, par le biais d'une recherche d'autonomie économique, le retour à la terre prôné par les naturiens, sans pour autant, surtout dans les premiers temps, abandonner le travail de propagande et l'ouverture vers l'extérieur. Céline Beaudet souligne donc leur caractère expérimental et nécessairement éphémère, en les explicitant par une « impatience révolutionnaire » de la part de leurs acteurs, ce qui rapproche, selon elle, ces « milieux libristes » des partisans de la propagande par le fait avec qui ils partagent d'ailleurs un certain dénigrement de plus en plus marqué à l'égard du syndicalisme révolutionnaire ou même des masses ouvrières elles-mêmes.

On aboutit ainsi à un retour marqué à l'individualisme, soucieux de l'autonomie de la personne présente plus que de la lutte pour une révolution de masse. Les annexes complètent ce travail, avec en particulier un cahier iconographique qui reproduit entre autre une série de cartes postales datant de 1904 et nous montrant le milieu libre de L'Essai, à Aiglemont, dans les Ardennes. Céline Beaudet livre donc un travail très intéressant, avec parfois une certaine tendance à vouloir en dire trop, revers de son désir de nous faire partager moult détails et précisions, ce qui est tout à son honneur.


Pour citer cet article


BEAUDET Céline. Les milieux libres : vivre en anarchiste à la belle époque en France , Paris, Les éditions libertaires, 2006, 256 p., 15 euros. : Par Jean-Guillaume Lanuque.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : août 2011, 9 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=860




 
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