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Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011 > Le communisme : idéologie et le parti français

compte rendu

Mémoires d’un révolutionnaire 1905-1945, Montréal, éditions Lux, 2010, 653 pages, 19 €.

Par Frédéric Thomas


Victor Serge

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Sous cette belle couverture s’ouvre très certainement l’un des livres majeurs du mouvement ouvrier révolutionnaire de la première moitié du 20ème siècle. Dès les premières lignes, le ton est donné, l’horizon dessiné : « dès avant même de sortir de l’enfance, il me semble que j’eus, très net, ce sentiment qui devait me dominer pendant toute la première partie de ma vie : celui de vivre dans un monde sans évasion possible où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible » (p. 17). Ce combat l’entraîne à travers l’Europe, de l’anarchisme individualiste du début du siècle à la révolution russe, puis à l’Europe démoralisée de la fin des années 30 jusqu’à l’exil mexicain, en passant à plusieurs reprises par la prison. Ce récit passionnant se lit également comme une succession de tableaux : tableaux des milieux anarchistes autour de la bande à Bonnot ; des années de guerre civile (1919-1921) en Russie ; des années de résistance en URSS ; … Si ces tableaux sont aussi vivants, c’est qu’ils brassent des éléments sociaux, psychologiques et moraux, et que s’en détachent autant de portraits attachants : Raymond Callemin dit Raymond la science de la bande à Bonnot, Serge Essenine, Angelica Balabanova, Andres Nin, …

Cette œuvre, qui peut se lire comme un roman, est d’abord le récit d’une éducation politique, d’une conscience aiguë, qui se construit et se développe de l’anarchisme au communisme. Serge tente de mettre en avant à la fois la force et la faiblesse de ces mouvements, leurs points de jonction aussi, tout en défendant la cohérence d’un parcours parsemé d’échecs, d’impasses, de luttes internes et de ruptures, mais ancré dans la fidélité à un combat.

Dans ce parcours, la révolution russe fut bien sûr le tournant majeur. La description de l’intérieur du chaos et des combats des années 1919-1921 constitue les pages parmi les plus intelligentes, les plus belles aussi. Le regard aiguisé de Serge tient autant à son positionnement original – libertaire rallié au bolchevisme –, qu’à une attitude morale. L’auteur s’explique sur son ralliement ; un ralliement qui se veut réfléchi, libre et critique : « Je serais avec les bolcheviks, parce qu’ils accomplissaient tenacement, sans découragement, avec une ardeur magnifique, avec une passion réfléchie, la nécessité même ; parce qu’ils étaient seuls à l’accomplir, prenant sur eux toutes les responsabilités et toutes les initiatives et faisant preuve d’une étonnante force d’âme. Ils se trompaient certainement sur plusieurs points essentiels : dans leur intolérance, dans leur foi en l’étatisation, dans leur penchant pour la centralisation et les mesures administratives. Mais s’il fallait combattre leurs fautes avec liberté d’esprit et avec esprit de liberté, c’était parmi eux. Il se pouvait au demeurant que ces maux fussent imposés par la guerre civile, le blocus, la famine et que, si nous réussissions à survivre, la guérison survint d’elle-même » (p. 106-107). Mais ce ralliement était aussi le fruit d’une nécessité ; « nécessité » qui l’oblige « avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable » à se prononcer, en 1921, pour le Parti et contre Cronstadt – qui « avait raison » pourtant – parce que « si la dictature bolchevik tombait, c’était à brève échéance le chaos, à travers le chaos la poussée paysanne, le massacre des communistes, le retour des émigrés et finalement une autre dictature antiprolétarienne par la force des choses » (p. 167-168). Mais Serge s’impose de préserver un sens critique, de mettre en avant ce « double devoir » dont il parle : « le socialisme n’est pas seulement à défendre contre ses ennemis, contre le vieux monde auquel il s’oppose, il est aussi à défendre en son propre sein, contre ses propres ferments de réaction. Une révolution ne peut être considérée comme un bloc que de loin ; vécue, elle peut se comparer à un torrent qui charrie à la fois, violemment, le meilleur et le pire et emporte forcément de véritables courants de contre-révolution. Elle est amenée à ramasser les vieilles armes de l’ancien régime, et ces armes sont à double tranchant. Pour être honnêtement servie, elle doit sans cesse être mise en garde contre ses propres abus, ses propres excès, ses propres crimes, ses propres éléments de réaction. Elle a donc un besoin vital de la critique, de l’opposition, du courage civique de ses accomplisseurs. Et, sous ce rapport, nous étions déjà, en 1920, loin de [sic] compte » (p. 151). Ce « double devoir » lui était d’autant plus facile qu’il correspondait à sa compréhension des hommes et des mouvements où « le meilleur et le pire se côtoient […], se confondent parfois » (p. 68). Il correspondait également à sa volonté de comprendre, de rendre justice à ces figures doublement vaincues, d’avoir échouées et d’avoir été oubliées ou, au contraire, fétichisées.

Ce « sentiment du péril intérieur » devait l’habiter dès ses premiers pas dans la révolution russe et grandir avec l’évolution de celle-ci. Dans le même temps, il offre une analyse autrement complexe et dynamique que les théories « orthodoxes » de l’anarchisme ou du trotskysme. Le curseur de la critique se déplace dans le temps et par rapport aux cibles. Ainsi, pour Serge et contrairement aux analyses de Trotsky, l’automne 1920 marque déjà une certaine frontière (p. 149), avec la permanence de la Terreur, l’écrasement en Ukraine des troupes anarchistes de Makhno, qui précède et annonce l’écrasement de Cronstadt. De plus, il montre la variété et les contradictions de l’opposition au totalitarisme, au stalinisme, au sein du Parti, puis en-dehors de lui ; opposition qui commence avant celle de Trostky et ne se réduit pas à lui. Déplacement également dans l’espace car Serge a le souci de mettre en évidence les phénomènes psychologiques et moraux imbriqués dans les conditions sociales et économiques. Il parle de « la psychose du pouvoir absolu » et du sentiment de possession de la vérité des dirigeants bolcheviques (p. 136 et 173), des « contradictions inextricables » dans lesquelles ils se débattent et du « patriotisme du parti » (p. 307 et 325) qui désarme ou censure la critique, toute opposition. Ces divers traits tendent à se fondre dans un « totalitarisme bureaucratique » (p. 326) – et Serge fut un des premiers à utiliser le terme. Si l’usage du concept de totalitarisme, d’« État totalitaire », l’entraîne parfois à sous-estimer les résistances et mouvements de la société, il ne se confond pas pour autant avec la vulgate post-moderne, qui s’est imposée dans la seconde moitié des années 70, puisque Serge affirme que le marxisme « prétendant à une transformation totale [il] était au sens étymologique du mot, totalitaire » (p. 173). Sûrement est-ce d’ailleurs ce caractère total, qui marque pour lui la jonction entre son anarchisme de jeunesse et le bolchevisme : « on pouvait être catholique, protestant, libéral, radical, socialiste, syndicaliste même sans rien changer à sa vie, à la vie par conséquent. Il suffisait après tout de lire le journal correspondant ; à la rigueur, de fréquenter le café des uns ou des autres » (p. 38). Au contraire, l’anarchisme d’abord, le communisme ensuite engageait l’être entier en s’attelant au renversement du monde. Étrangement, par rapport à la radicalité de l’analyse de la révolution russe et à son parti pris libertaire, les solutions esquissées sont très en retrait, faibles et contradictoires même ; Serge ne semblait  voir comme seul remède que « la dictature non proclamée des vieux, des sincères, des probes, de la Vieille-Garde en un mot » du Parti (p. 158).

Le parcours de Serge dessine trois lignes de fracture, qui se recoupent, au moins partiellement. La première est politique bien sûr et l’oppose parallèlement à l’idéalisme impuissant de l’anarchisme et à l’embourgeoisement stérile de la social-démocratie. Mais cette ligne se double de l’appartenance de Serge, émigré russe né à Bruxelles, à l’univers russe, constituant un tout autre univers, qui le fascine et marque, dès sa jeunesse, sa différence avec ses camarades anarchistes français et belges. Au point de trouver plus tard décevants les communistes et anarchistes étrangers qui viennent visiter la Russie. Ils n’ont en tous les cas pas l’envergure de leurs homologues russes. Enfin, la troisième ligne de fracture est générationnelle : à l’anarchisme désuet et au « socialisme sage et généreux des temps révolus » (p. 462), tout deux prisonniers du 19ème siècle, le bolchevisme offre un second souffle et un dépassement : « il marquait un nouveau point de départ dans l’histoire » (p. 152). Or, ce point de départ correspond largement avec une génération née au tournant du 20ème siècle. Dès lors, Serge va tenter de synthétiser ces trois lignes de fracture dans une conception libertaire du communisme, d’un « léninisme libertaire » selon l’expression de Marcel Liebman (Le léninisme sous Lénine, Paris, 1973), préconisant « un « communisme des associations », par opposition au communisme d’état » (p. 189). C’est d’ailleurs largement ce communisme libertaire qui l’oppose à Trotsky dans son analyse de la Guerre d’Espagne et explique sa rupture avec lui.

Enfin, dans ce livre, Serge revient, à travers la rencontre de grands poètes et romanciers (Essenine, Maïakovski, Pilniak, Istrati, …), et ses propres réflexions sur l’écriture, sur sa conception de la littérature et la fabrication de ses « romans-témoignages » (p. 327). Dans son intéressante préface, Jean Rière avance cependant une distinction qui n’a pas lieu d’être : « sa réelle valeur en tant qu’homme, que militant révolutionnaire et, surtout et avant tout (pour nous du moins), en tant qu’écrivain majeur s’impose tout aussi irrévocablement » (p. 8). Il y a là un danger que la reconnaissance de Serge passe par la littérature au détriment de ses écrits politiques1, lorsque tous ses écrits sont politiques. Paradoxalement, la création littéraire était pour Serge un détour mieux approprié pour « démonter le mécanisme intérieur » (p. 327) des hommes, plonger dans les profondeurs de leurs âmes et des mouvements historiques. Il convient  de mettre à jour, au niveau organique, les profondes correspondances entre ses écrits « théoriques » et ses écrits « littéraires ». Tous ses livres sont des livres de circonstance – mais au sens où les surréalistes l’entendaient, refusant de circonscrire les circonstances à quelque chose de trop ponctuel, manifeste, isolé –, participent d’un même combat. Tous, également, manifestent le souci de témoigner ; un témoignage d’autant plus pressant et important, qu’il est celui d’une et pour une génération disparue, vaincue. Serge s’inscrit dans la perspective benjaminienne – Walter Benjamin dont il évoque le suicide dans ce livre – de la tradition des vaincus ; tradition qui pèse sur les générations futures. D’où aussi la force du témoignage des écrits de Serge. Ils doivent servir les luttes actuelles et à venir afin que la passion, les erreurs et l’expérience de la génération combattante à laquelle il appartenait éclairent les voies présentes. C’est d’ailleurs sur cette pensée, cette espérance, cet appel, que se clôt ce très beau livre.


Pour citer cet article


Serge Victor. Mémoires d’un révolutionnaire 1905-1945, Montréal, éditions Lux, 2010, 653 pages, 19 €. : Par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011, 9 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=849




 
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