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Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011 > Le communisme : idéologie et le parti français

compte rendu

Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes, PUR, 2010, 340 p., 19 €.

par Georges Ubbiali


Julian MISCHI

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Ce premier volume (le second est annoncé pour 2012) correspond à l’édition d’une thèse de science politique soutenue en 2002 à l’EHESS, sous la direction de Marc Lazar, intitulée Structuration et désagrégation du communisme français (1920-2002). Usages sociaux du parti et travail en milieu populaire. Cet ouvrage correspond à la partie « construction » du communisme, le processus de « déconstruction » formant la matière du second volume, à paraître.

 Le postulat de départ de l’entreprise  révèle tout l’intérêt du propos. En effet, Julian Mischi débute sa réflexion sur l’idée qu’il n’existe pas de corrélation nécessaire entre la politisation des groupes populaires et l’emprise communiste, mais que ce processus singulier est le fruit d’une entreprise de mobilisation politique. Pour comprendre cette entreprise, il fait le pari d’observer cette réalité à partir d’un milieu localisé. C’est dans une démarche ethnographique multisites qu’il se propose d’apporter des éléments à la construction de la marque politique communiste. Le travail de terrain (archives, entretiens) repose sur quatre territoires, très différenciés : le Pays Haut lorrain (mine et sidérurgie), le bocage bourbonnais (rural), le bassin de Saint-Nazaire (industrie navale) et enfin l’aire grenobloise (tissu industriel diversifié).

Ayant ainsi défini un questionnement, des outils méthodologiques et une variété de terrains d’observation, Julian Mischi plonge le lecteur dans l’intrigue de la construction d’une offre politique singulière, à chaque fois relative aux spécificités d’implantation des milieux partisans. On ne peut hélas rentrer dans les détails de chacune de ces études de cas, si riches et si diversifiées. L’image du communisme n’a pas grand-chose à voir entre le travail d’implantation par le syndicat et la conquête de l’entreprise, avant de conquérir les institutions et le travail d’implantation dans un milieu rural et paysan. Comme les ouvriers qualifiés en Lorraine, en Bourbonnais ce sont également les couches supérieures de la petite paysannerie qui dominent le monde communiste, au détriment des ouvriers agricoles. Autre cas de figure, Saint-Nazaire ou le PCF se heurte à une vive concurrence. En effet, les communistes font face dans ces terres à une offre alternative, qu’ils ne parviennent pas à supplanter, de la SFIO, puis du PS. « Dans cette terre industrielle de la Basse-Loire, les communistes n’ont pas réussi à s’instituer en porte-parole exclusif des classes populaires. Un discours ouvriériste, s’appuyant sur l’outil syndical et le combat anti-clérical, s’est diffusé avec succès hors des réseaux communistes » (p. 150). Enfin, à Grenoble, le PCF se heurte à la prépondérance d’un salariat constitué de techniciens et d’ingénieurs. Résultat, ici aussi, sous une forme différente de ce qui a pu être observé à Saint-Nazaire, le communisme demeure confiné à la banlieue, ne parvenant pas à conquérir une hégémonie sur les fractions les plus intellectualisées de la classe ouvrière.

Une fois décrite, avec une très grande richesse monographique, la diversité des scènes d’implantation de l’offre communiste de la naissance du PCF aux années 1980 environ, Julian Mischi s’attache, dans une seconde partie, à essayer de comprendre les techniques mises en œuvre par l’organisation centrale afin d’homogénéiser politiquement la diversité des milieux populaires. C’est tout d’abord par un travail de contrôle biographique des cadres locaux que l’institution communiste s’impose. On retrouve dans le chapitre consacré à cette gestion des carrières militantes l’influence du travail conduit il y a peu par Bernard Pudal et Claude Pennetier, Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste (Belin, 2002). Cet encadrement biographique rencontre d’ailleurs de nombreuses difficultés, en particulier avec les militants syndicaux, dont la légitimité politique et sociale ne recoupe pas nécessairement celle délivrée par le Parti. C’est pourquoi la gestion des carrières ne saurait se limiter à celle des cadres, mais c’est bien l’ensemble des pratiques militantes qui doivent passer sous le contrôle du Parti : diffusion de la presse, animation des réunions de cellules, encadrement des élus, engagement associatif ou syndical. C’est aussi à un niveau symbolique que ce travail d’imposition de normes politiques doit être conduit. Les commémorations, les célébrations ou les fêtes constituent autant de moments de rappel et de construction d’un héritage politique commun. La Révolution française et la résistance représentent ainsi deux moments clés d’exaltation des valeurs politiques développées par le PCF. C’est d’ailleurs dans l’évocation du rôle d’exaltation de la Résistance que Julian Mischi propose quelques interprétations assez discutables, sur la fonction des martyrs dans le discours communiste (p. 268-269), avançant ainsi que : « Les condamnations, les licenciements, le nombre de jours passés en prison ou en exil sont exhibés par les communistes, qui exploitent les évènements en leur donnant une image de sacrifiés », gommant toute réalité à la répression. Mais cette culture militante ne fonctionne pas uniquement du centre vers la périphérie, elle se révèle en mesure d’absorber également les pratiques populaires locales. Julian Mischi évoque alors deux cas, celui des traditions de la pêche et de la chasse dans le marais de Brière, ainsi que le rôle que joue le syndicat pour les mineurs lorrains. Cet exemple laisse d’ailleurs le lecteur plutôt insatisfait. En effet, en traitant de l’appropriation populaire du Parti, le lecteur pouvait s’attendre à ce que la question du rapport d’une corporation à une expression politique soit réellement traité. Ce qui n’est pas franchement le cas, car la question n'est abordée qu'à partir d'un cas individuel. En guise de conclusion et de réflexion d’attente du second volume, Julian Mischi revient sur le processus de déconstruction de cette entreprise politique qui a si fortement marqué les milieux populaires.

Désormais (et les 1,97% de la dernière présidentielle sont là pour le rappeler), le PCF ne joue plus qu’un rôle secondaire dans la vie politique française, entraînant avec lui l’effacement symbolique de la classe ouvrière : « il renforce la marginalisation des classes populaires dans les représentations collectives et dans la vie politique française », (p. 322). Reste à comprendre comment ce processus, des sommets au quasi-néant, a pu se produire. Pour cela, il faudra encore patienter pour que Julian Mischi développe son analyse dans le volume à venir.


Pour citer cet article


MISCHI Julian. Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes, PUR, 2010, 340 p., 19 €. : par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011, 8 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=836




 
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