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Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011 > Nos archives du mois : le marxisme

compte rendu

Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros.

Par Jean-Guillaume Lanuque et Florent Schoumacher.


Pascal CHARBONNAT

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Dans le cadre de cette collection des éditions Syllepse, en plein essor, élément d'une offensive énergique face au retour du spiritualisme, qui réédite entre autre les œuvres de Darwin, cette somme imposante a tout pour devenir une référence sur l'histoire des matérialismes. Un pluriel rendu nécessaire par la diversité des approches élaborées tout au long des siècles, ainsi que Michel Onfray avait pu déjà l'évoquer. Ici, le propos est plus pointu, et toujours relié au contexte socio-économique, démarche marxiste s'il en est, ce qui rend l'ensemble à la fois plus digeste et plus concret.

Le voyage débute avec les prédémocritéens (Thalès, Héraclide), avant de gravir le premier sommet de la pensée matérialiste, Démocrite, qualifié d'antithèse de Socrate. Epicure, après lui, approfondit sa vision, basée sur la notion d'atome comme brique fondamentale de la nature : l'univers, sans début ni fin, est intelligible, par le biais des sens, de l'intellect et des ressources de l'analogie, compensant les limites de la technologie d'alors. Au passage, Charbonnat remet à leur place tous ceux, tel Cogniot, qui avaient tendance à voir dans les matérialistes d'antan des progressistes systématiques sur le plan politique.

Après un passage (trop ?) rapide sur le Moyen Age, où ne subsisteraient que des « fossiles » du matérialisme, la réflexion reprend à partir du naturalisme de Pomponazzi, tous les penseurs antérieurs au XVIIIème siècle ne parvenant pas à concilier matérialisme et immanentisme. On retrouve donc des figures connues (Meslier, La Mettrie ou Diderot, dont la « fermentation » permanente de la matière apparaît comme un prélude à l'évolutionnisme) et d'autres plus négligées (Chesneau du Marsais, Sylvain Maréchal).

Avec le XIXème siècle, coexistent deux courants matérialistes, celui du matérialisme évolutionniste de Vogt et Büchner d'un côté (avec cette conceptualisation problématique d'un univers éternel, non né) ; le matérialisme dialectique de Marx et Engels de l'autre. Le XXème siècle voit leurs déclins parallèles, le premier peu à peu dissous dans la méthode scientifique, le second fossilisé par les bureaucraties du « socialisme réellement existant ». A cet égard, Pascal Charbonnat effectue un tri radical entre les théoriciens qui restent fidèles au matérialisme marxien et ceux qui, le révisant, versent dans l'idéalisme, allant de l'école de Francfort à Gramsci en passant par Ernst Bloch ou Denis Collin. Lénine, par contre, a droit à des développements respectueux de son appréhension de la dialectique, ce en quoi il est clairement différencié de Staline. On ne s'étonnera donc pas de lire en conclusion que la mort du capitalisme est l'avenir du matérialisme nouveau.

Ce qui relie toutes ces conceptions diverses, c'est la conviction de l'immanence de la réalité, et pas seulement l'idée selon laquelle tout serait matière. En conclusion, l'auteur appelle à une synthèse entre le matérialisme méthodologique des scientifiques et le matérialisme dialectique, au-delà de tout dogmatisme passé et préjudiciable. L'inscription de ce pan fondamental de notre histoire et de notre présent dans les programmes scolaires est d'autant plus indispensable.

Il faut ici souligner le travail remarquable et scrupuleux de Pascal Charbonnat dans le chapitre IX de son ouvrage consacré au matérialisme au XX° siècle.

On pourrait croire (en cédant ainsi à la facilité) que le XX° siècle a été le siècle de l'apogée du matérialisme, avec l'ensemble des progrès technologiques que nous avons connus, mais il n'en est rien (1). Bien sûr on a vu l'émergence du matérialisme dialectique devenu de loin en loin la religion du « Dia-Mat », version stalinienne complètement dogmatisée et ossifiée de la dialectique matérialiste (2). Cet ensemble dogmatique a fini par décrédibiliser tout matérialisme cohérent. On verra aussi Trotsky figé sur une perspective matérialiste sclérosée (3).

Au sein même du marxisme, tout n'est pas toujours paru clairement : Ainsi l'apport de Pannekoek à une vision matérialiste de la philosophie a été souvent négligé, dans la vision officielle politique du marxisme, mais Charbonnat met l'accent sur l'apport du penseur dans son ouvrage Lénine philosophe (4) a une vision en opposition au Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine. Pannekoek reproche à Lénine sa conception bourgeoise de la matière, référence au « palpable », à ce qui « touche au sens » tels que les philosophes l'imaginaient au XVIII°siècle, lui préférant l'approche d'un Dietzgen (5) où la matière se comprend tout entièrement comme la réalité objective (6).

Notre auteur procède également à une lecture (qui à elle seule justifierait un chapitre !) concernant les matérialismes tels qu'ils apparaissent aujourd'hui, depuis les années cinquante, dans les philosophies anglo-saxonnes, dans ce qui est convenue de nommer du terme générique souvent fautif de « philosophie analytique ».

The Mind Philosophy (7) trouve une place de choix dans l'ouvrage de Charbonnat. Ce dernier développe les thèses de certains auteurs : on y verra se succéder Dennett, Armstrong, Lewis, Kim…inconnus du lectorat français. Peu d'auteurs français y sont cités car peu s'engagent sur ce terrain, terra incognita de nos nouveaux maîtres à penser, tout soucieux qu'ils sont à préparer leur rentrée littéraire. Ainsi nos français ici cités (Changeux et Andrieu) nous viennent d'une solide tradition scientifique et non philosophique.

Par exemple selon Charles Dennett (8), il serait temps de penser que le cerveau est l'esprit et que la science prenne à bras le corps la démonstration de cette affirmation (9) afin d'en finir avec le fameux dualisme cartésien, dont nos bacheliers entendent parler à longueur d'épreuves de baccalauréat…en se demandant toujours encore deux morceaux de Tokyo Hôtel où siège leur âme !

Charbonnat insiste sur le matérialiste dit « évolutionniste » (10) se divisant pour lui en deux écoles : les réductionnistes (Lewis, Churchland et Kim) qui voient une égalité en toutes choses physiques (mental, cérébral, minéral…) et les émergentistes (Andrieu, Dunbar, Van Gulick, Margolis) pour qui ce sont les différences qui priment, c'est-à-dire que contrairement au physicalisme strict des réductionnistes, ils admettent que la pensée émerge du « substrat » matériel avec ses propres lois que la science doit encore découvrir, d'où l'apport des neurosciences.

Dans cet évolutionnisme, l'œuvre d'un Mario Bunge (11) est singulière : rare tentative de restitution d'une véritable Weltanschauung matérialiste , d'une conception donc totale du monde. Pour lui, la matière elle-même explique l'immatériel (la pensée par exemple). Sa conception est émergentiste, car la totalité possède des propriétés spécifiques inexistantes dans ses parties simples. Pourtant Bunge est opposé à toute dialectique qui confond selon lui les différents types de mouvements (12), exclut par conséquent le principe de non-contradiction et donc exclut également de son champ la logique formelle. Ainsi si les choses ne sont pas stables, ce n'est pas par dialectique (une négation ou une négation de la négation), mais pour une question de « degrés ». La dialectique , elle, pose la principe héraclitéen de la lutte, ce qui fausse la vision du monde. Pour Bunge, dans l'unité  du monde (totalité) , il y a de la place pour différents manières d'être de la matière (parties). Cette conception n'est néanmoins pas partagée par les physicalistes, comme le soulignera Andrew Melnyk (13). Pour ce dernier toute propriété peut être identifiée à une fonction de l'objet considéré, et cette fonction dépend de la réalité physique. En ce sens, pas besoin de postuler pour des entités non-matérielles comme le laisse à supposer Bunge qui découleraient de la matière.

Dans ces « émergences » matérialistes, l'œuvre de David Malet Armstrong est à souligner. Le chef de file de la désormais « célèbre » école australienne de métaphysique, a rédigé en 1968 A matérialist theory of the mind où il nous livre que les recherches physiques nous amèneront à établir un jour une conception matérialiste de l'esprit. Il fixe aux sciences physiques un postulat philosophique : l'homme ne fait qu'un avec la nature :ses états mentaux sont des états physiques. Les objets ne sont réels pour Armstrong que s'ils ont une existence pour la physique. Armstrong indique tout au long de ses études que le matérialisme au sens strict n'est valable que pour sa théorie de l'esprit, l'ensemble de son étude sur le réel pouvant être qualifié de physicaliste voire de naturaliste.

Toutes ces conceptions sonnent-elles le glas de la dialectique matérialiste ? Certes non, Charbonnat nous prend par la main pour nous faire « surfer » sur la (petite) vague du renouveau de la pensée dialectique : on y verra Lucien Sève prolonger une œuvre débutée dans les années soixante, à l'époque dans les arcanes du PCF et la poursuivre aujourd'hui de manière plus libre (14).On prendra plaisir aussi à découvrir l'œuvre de Levins et Lewontin, deux biologistes américains qui, en 1985, nous livreront l'ouvrage The Dialectical biologist , qui s'oppose à l'évolutionnisme latent des sciences (15) et de fait à la tromperie d'un Lyssenko, en tentant de cerner l'auto-négation en toute chose de manière réellement scientifique.

En somme, ce qui est en jeu est de savoir dans l'ensemble de ces philosophies dialectiques et/ou matérialistes si la matière baryonique est le substrat principal (ou unique) de l'univers, c'est-à-dire de notre monde (16). Nous savons aussi que cette matière baryonique ne représente que 5 % de notre univers et qu'il existe une importante matière noire et une grande quantité d'énergie sombre, qui composent à elles deux, les 95 % restants de l'univers. Ceci étant dit, cette incertitude sur la nature de la matière peut expliquer une résurgence des spiritualismes contemporains. Du coup l'importance du travail de Charbonnat est de placer réellement le matérialisme comme une explication cohérente de l'univers est de redonner ses lettres de noblesse à la cosmologie au détriment des cosmogonies (17).

Quelques remarques tout de même, en ayant à l'esprit les limites même de nos remarques sur ce même chapitre à la vue du travail effectué: Si l'ouvrage de Charbonnat met fin au monopole de la somme de Friederich Albert Lange datant de 1866 (18), il oublie quelques notions et auteurs indispensables à la compréhension du matérialisme contemporain (19). Il manque ici des références à Russell qui défendit contre Wittgenstein une conception de l'atomisme logique matérialiste au début du XX°siècle, à Quine, un des porte-paroles les plus fervents du physicalisme tout au long de sa carrière philosophique, à Chomsky pour son apport sur les structures syntaxiques nécessitant une conception physicaliste du locuteur, au Lewis de A Plurality of Worlds et à sa thèse des mondes possibles. De même l'absence de Pavlov est à notre sens dommageable, ce dernier étant un important contributeur à l'explication de la conscience. On élude aussi vite les différents matérialismes de Louis Althusser.

Néanmoins ces remarques sont biens négligeables par rapport à la somme que nous livre Charbonnat, voyage passionnant au sein de conceptions parfois particulièrement déstabilisantes pour un lecteur francophone pour qui l'existentialisme est encore un must en système philosophique si l'on en croit le programme officiel d'enseignement. Néanmoins il faut s'y faire : à force de fréquenter les salons la majorité de nos « philosophes » nationaux ont laissé glisser un demi-siècle de débats philosophiques !…et ne sont pas près de les rattraper, ce qui explique leur exclusion de fait des débats mondiaux actuels.

Enfin qu'il nous soit permis ici de citer la conclusion de l'auteur, regrettant avec lui la faiblesse de la représentation des matérialismes dans le monde de la pensée: « Le matérialiste reflète un certain état du monde(…). Aussi il sait désormais que son avenir philosophique passe par la réconciliation de l'inconscient et du conscient, c'est-à-dire la mort du capitalisme  ».

Ainsi Charbonnat nous dit-il simplement que le matérialisme doit être le fondement de toute critique politique radicale du monde. A méditer au moment où l'altermondialisme prend le dessus dans les luttes !…En attendant, cet ouvrage est indispensable au militant, au scientifique, au philosophe, au curieux, où à celui qui pense tout simplement que la pensée ne doit pas laisser la place à une seule part cachée par une chapelle spirituelle, à l'ombre de laquelle il ne sera pas facile d'expliquer notre bas-monde de manière tout à fait rationnelle. Puisse cette note être un petit satisfecit pour un bien bel ouvrage.

 (1) On se reportera pour une analyse complète de cette question de la disparition du matérialisme dans les sciences et l'émergence inquiétantes des antidarwinismes créationnistes de toutes espèces à l'ouvrage : Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences , Jean Dubessy et Guillaume Lecointre (Coord.), Syllepses, 2001.

(2) On trouvera un résumé du dia-mat dans Joseph Staline : Les Principes du Léninisme .

(3) Trotsky : Lettre ouverte au camarade Kuhlman , 1940. Sur les matérialismes marxistes et dialectiques, on consultera avec profit Lucien Sève : Introduction à la philosophie marxiste , Editions sociales.

(4) Version disponible sur le site des archives des auteurs marxistes en langue française, à laquelle nous ne pouvons que renvoyer le lecteur ( www.marxists.org/ français/ pannekoek/index.htm). De même pour l'ouvrage de Lénine.

(5) Joseph Dietzgen (1828-1888) : ouvrier tanneur, philosophe amateur qui développa une vision de la dialectique matérialiste hors des ouvrages de Marx et Engels, dans son ouvrage : L'essentiel du travail intellectuel .

(6) On comprendra que la querelle d'un certain réalisme issu de la tradition platonicienne (donc idéaliste par excellence) et du nominalisme (issu notamment de la doctrine de Duns Scott, franciscain du XII° siècle) est aujourd'hui prégnante dans le domaine de la philosophie contemporaine au sujet du problème de la réalité, et de « ce de quoi ». la réalité est composée.

(7) Philosophie de l'Esprit qui malgré son appellation apriori idéaliste est aujourd'hui le lieu d'âpres discussions, sur la nature de l'esprit, de son rapport au corps et de finalement une tentative matérialiste de réponse à la question spinoziste : que peut le corps ? Pour suivre les débats contemporains on pourra lire les deux volumes Philosophie de l'Esprit , parus chez Vrin, où l'on trouvera les textes classiques autour des différentes matérialismes (dont « l'éliminativiste ») et ses enjeux par rapport au fonctionnalisme d'un Fodor par exemple.

(8) Charles Dennett : professeur d'université, directeur du centre d'études cognitives de Tuls University.

(9) Charles Dennett : La conscience expliquée , Odile Jacob, 1991.

(10) Il faut comprendre par « évolutionnisme », le sens donnée à une école matérialiste du XIX° siècle qui admet que chaque totalité résulte d'un processus de développement (darwinisme biologique et/ou social par exemple) et subordonne sa conception du monde à celle des sciences en présence, sans s'y substituer. L'évolutionnisme est par principe opposé à la dialectique matérialiste.

(11) Professeur de Logique et de philosophie à l'université de Mc Gill.

(12) On citera en prenant l'exemple d'Aristote ( Physique , livre II) : le mouvement du type dynamique (changement de lieu), cinétique (changement de forme) et avec certains auteurs marxistes (Engels, Lénine et Politzer) l'automouvement de la matière.

(13) Manifeste physicaliste pour un matérialisme moderne , Cambridge, 2003.

(14) Voir notamment son dernier ouvrage : Dialectiques aujourd'hui , Syllepse, 2007.

(15) Rappelons le : évolutionnisme n'est pas synonyme de théorie de l'évolution (darwinisme) !

(16) Nous entendons par « matière baryonique » l'ensemble du substrat matériel qui nous entoure. Elle est dite « baryonique » par la surreprésentation d'éléments baryoniques et la représentation en sous nombre des éléments leptroniques : la pomme, le chien, le train, le cactus, le livre, le sable, l'univers sont une seule matière « baryonique » variable.

(17) N'oublions pas que Platon pensait encore qu'un Démiurge régissait l'univers. Plus récemment (2007), des créationnistes ont « créés » au Texas un musée du créationnisme expliquant, expositions scientifiques à l'appui, pourquoi Darwin s'est trompé et que Dieu a donné la vie à Adam et à Eve !

(18) Republié dernièrement (2005) aux éditions Coda, avec une introduction de Michel Onfray. Cet ouvrage a été le livre de chevet de Nietzsche : «  Kant, Schopenhauer et ce livre de Lange : Qu'ai-je besoin de plus ?  » Lettre à Mushacke, Novembre 1866.

(19) Même si, à la décharge de l'auteur, l'ampleur de la tâche est si énorme que l'on ne peut pour ce type de travail historique entrer en profondeur dans l'ensemble des arcanes des écoles philosophiques.


Pour citer cet article


CHARBONNAT Pascal. Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros. : Par Jean-Guillaume Lanuque et Florent Schoumacher..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011, 16 mai 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=761




 
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