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Numéro 1- Printemps 2011 > Articles

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La Chine en rose? Tel Quel face à la Révolution culturelle

Complément au numéro 8 de la revue papier : les maoïsmes français


Rachel Pollack

Date de publication : 16 mai 2011


Table des matières

Texte intégral

Réunis dans une chambre d'hôtel à Nanjing, un soir de la mi-avril 1974, cinq voyageurs discutent de leurs impressions sur la Chine2. La conversation commence avec Philippe Sollers, le leader incontestable du groupe. Il dit qu'il ne sait pas comment appréhender la réalité du pays, qu’elle lui a toujours échappé. Roland Barthes fait écho à cette frustration, en comparant l'impénétrabilité de la Chine avec l’analyse possible de la répétitivité des évènements au Japon. Julia Kristeva, quant à elle, souligne les microphénomènes de la perception des événements en Chine, ce qui rend impossible l’écriture d’une histoire. La Chine est alors comme ses peintures :« fade ». Dans les conversations à venir, François Wahl comparera l'expression artistique stéréotypée qu'ils ont trouvée en Chine avec la richesse des oeuvres d’art qu'il a observée dans d'autres pays d'Asie ne vivant pas sous le socialisme. Pour Marcelin Pleynet, cette « fadeur » chinoise est une forme de résistance aux tentatives de condenser son langage poétique. Le regard figé sur les rouleaux de calligraphie géants suspendus à des filets sur les îles du lac Xuanwu, il admire leurs belles courbes. « Est-il un autre pays où la poésie, quelle qu’elle soit, occupe une semblable place ? » se demande-t-il ?

Ce voyage en Chine est l'aboutissement de la phase maoïste de Tel Quel, la revue littéraire fondée par Sollers et Jean-Edern Hallier en 1960. Tel Quel a fait irruption sur la scène intellectuelle près de trois ans auparavant, lorsque les rédacteurs du journal ont déclaré publiquement leur allégeance au Grand Timonier dans le « Mouvement de Juin 1971 » suite à la publication de De la Chine de Maria Antonietta Macciocchi3. La journaliste italienne a contribué à faciliter la visite de Tel Quel en 1974, ouvrant la voie à un autre groupe de camarades européens dans leur pèlerinage vers l’Est. En avril et mai 1974, la délégation de cinq personnes s'est rendue à Beijing, Shanghai, Nankin, Xi'an et Luoyang. Au cours des mois et des années qui suivent leur retour, chacun des membres de la délégation de Tel Quel publie un compte rendu de son séjour en Chine – des mémoires personnelles, des interviews, des articles dans Le Monde, un numéro spécial de Tel Quel, et le livre de Kristeva, Des Chinoises. Cet article analysera ces œuvres, en mesurant les frustrations des voyageurs conscients de leur propre incapacité à comprendre et à se connecter avec la Chine.

Les historiens ont débattu de l'impact que ce voyage a eu sur la position de Tel Quel face à la Révolution culturelle. Alors que Tel Quel ne désavoue la Révolution culturelle qu'après la mort de Mao, il y a certaines indications, même dans les premières œuvres, des désillusions politiques de ses rédacteurs. À l'exception notable de François Wahl, toutefois, les voyageurs sont tous revenus avec des récits admiratifs de ce qu'ils ont vu en Chine. Roland Barthes décrit même la Chine comme un pays « sans hystérie » dans son fameux article du Monde publié trois semaines après leur retour4.

Traditionnellement, les historiens qui ont travaillé sur les récits de voyage d’intellectuels occidentaux en régime communiste ont insisté sur le fait que leurs impressions étaient déterminées par des préconceptions idéologiques. Le voyage de Tel Quel est un exemple classique de ce que Paul Hollander décrit comme un voyage de « political pilgrims » d’intellectuels occidentaux à la recherche de l’utopie dans les sociétés communistes5. Comme les visiteurs en Union soviétique dans les années 1930, affirme-t-il, les touristes politiques en Chine veulent trouver la solution aux problèmes de leurs propres sociétés. François Hourmant offre une étude détaillée du tourisme politique dans le contexte français, démontrant comment les récits des voyages en pays communistes suivent un modèle clair6. Plusieurs études ont illustré les fausses représentations que Tel Quel se fait de la Chine et la tendance de ses rédacteurs à mélanger le fantastique avec la réalité dans les récits de leur voyage7.

Toutefois, les mémoires des voyageurs, y compris les notes de Roland Barthes qui ont été récemment publiées en 2009, révèlent le désarroi frappant que les Telqueliens ont expérimenté dans leurs tentatives d'interpréter leur voyage. Maoïstes en France, ils sont confrontés en Chine à une campagne qu'ils ne peuvent comprendre et à un peuple qui les traite comme des étrangers. En outre, ils sont conscients des limites de leur visite et tentent de surmonter leur propre subjectivité. Leur étonnement, leur frustration et leur conscience de soi, qui sont tous exprimés dans leurs écrits, les amènent à affirmer que la Chine est impénétrable à l'analyse de l'Ouest, toujours méconnaissable pour les étrangers.

À certains égards, le voyage de Tel Quel s’inscrit plus dans la tradition des récits des voyages en Chine, un genre datant du 18ème siècle, que dans celle du « pèlerinage politique » dans une société communiste. Roland Barthes et Marcelin Pleynet, en particulier, sont plus intéressés par la civilisation chinoise et la culture chinoise que par la situation politique8. Ils ne cherchent pas seulement une utopie politique, mais également une utopie artistique. Pour les Telqueliens, la Chine offre « une sorte de référence nouvelle dans le savoir »; sa découverte est comparable à la découverte, pendant la Renaissance, de la Grèce antique9.

Lors des événements de Mai 68, Tel Quel a soutenu le PCF contre les militants étudiants, et plusieurs chercheurs ont suggéré que leur tournant maoïste était un moyen de recadrer leur position à l’égard de 6810. Rappelant l'opposition de Tel Quel aux étudiants dans ces années-là, Sollers déclare ainsi à un journaliste qu'il a été sous l’« illusion » surréaliste que le langage et l'action doivent absolument travailler ensemble; il a rejeté les soixante-huitards, parce qu'ils ont échoué à cette tâche, sans doute impossible11. Une des attractions de la Révolution culturelle pour les Telqueliens est sa combinaison apparente du langage et de l'action comme outils de la révolution. Contrairement à la « morosité » du modèle soviétique, en particulier après la publication française en 1974 de L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne, la Chine représente une alternative, « où repren[d] l’émission en direct, vivante, de la volonté révolutionnaire »12.

Malgré l'enthousiasme du groupe pour la Révolution culturelle de Mao, leurs journaux intimes révèlent qu’ils sont conscients que l'agence de voyage tente de les manipuler. « Il est clair que les Chinois souhaitent nous prouver que la politique commande tous les aspects de la vie chinoise. C’est sur ce fond que se déroulent nos visites » écrit Pleynet après que le groupe ait visité un immeuble d'habitation à Shanghai et ait été accueilli par le représentant local du Parti13. Il ajoute quelques jours plus tard que ce que la délégation avait vu était fondé sur un « grand écart des expériences » et que le tour était « coupé de toute expérience concrète ». Sa déception est claire après que le groupe se soit vu refuser la visite d’un temple antique à Xi’an, sous prétexte qu’il était fermé : « Bref tout ce qui ne relève pas de la plus stéréotypée des fictions (de culture ou d’histoire) est ou caché ou interdit », déplore-t-il.

La plainte n'est pas entièrement exagérée; les deux guides sont des représentants des Luxingshe, le service touristique officiel de l’État chinois, et agissent comme agents du gouvernement ainsi que comme traducteurs14. La délégation a suivi l'itinéraire officiel de l’agence et s'est vu refuser plusieurs demandes pour visiter une « École du 7 Mai », camp de rééducation pour les intellectuels et les cadres du Parti dénoncés. Beaucoup d’éléments de la réalité chinoise sont passés sous silence, leur sont cachés, comme le révèle le fait que lors d’une rencontre avec des étudiants de l’Université de Pékin, Pleynet se soit plaint en disant : « Nous n’avons rien appris et rien vu ». À l’opéra à Xi’an, il se demande alors s’il est « vraiment possible de tirer quelque conclusion que ce soit des fictions qu’on nous propose ». Sollers dit que ces spectacles « n’ont à l’évidence rien à voir avec ce qui se joue aujourd’hui en Chine » et Barthes compare les figures de danse aux postures des mannequins de cire dans les vitrines des grands magasins. Les stéréotypes dont on les bombarde de toutes les directions ne sont « rien de fondamentalement différent de la guimauve morale de certains dessins animés, ou des bandes dessinées américaines », observe cyniquement Pleynet.

L’irritation des écrivains se manifeste le plus clairement dans leurs notes sur le festival pour le 1er mai, Fête internationale du Travail. « J’ai traversé cette journée de fête du 1er mai (5-1, comme l’écrivent les Chinois) dans l’ahurissement le plus total », écrit Pleynet dans son journal du soir.

« L’impression générale que j’en retire est d’avoir été guidé, pour ne pas dire gardé ». Lorsque Sollers essaye de prendre une photographie de la rue noire de monde, l’un des guides jette son appareil photo loin de lui. Barthes, lui, n’a pas de goût pour les spectacles de gymnastique au Palais d’Été, il les rejette comme étant « décevant, plat, nullement héroïque ni révolutionnaire, terriblement prosaïque »15. Il est en outre frappé par le manque d’hystérie, mais aussi d'érotisme et, comme Pleynet le note, de « surprise ». De ce fait, Barthes essaie de décrire ce jour de fête et en trouve « l’écriture difficile, sinon sur certain points, ironique »16. Le fait que les Telqueliens reviennent de Chine avec des impressions positives malgré cette expérience témoigne des attentes du climat intellectuel en France.

Lorsque les Telqueliens arrivent en Chine en avril 1974, la campagne de Pi-Lin pi-Kong bat son plein17. Lin Biao a été un maréchal de l'Armée populaire de libération choisi pour succéder à Mao lors du IXème Congrès en 1969 et il est mort en septembre 1971 dans des circonstances mystérieuses, vraisemblablement dans un accident d'avion en Mongolie en fuyant vers l'Union soviétique, après avoir tenté d'assassiner Mao. La campagne lancée deux ans plus tard accuse Lin Biao d'avoir été secrètement un « révisionniste » voulant rétablir l'ordre féodal, comme Confucius a, en son temps, tenté de rétablir la société esclavagiste. Comme pour de nombreuses campagnes, Pi-Lin pi-Kong utilise les allégories historiques pour critiquer des contemporains18.

Les Occidentaux en Chine, déconcertés, ne savent comment interpréter les dazibao omniprésents, ces affiches en grands caractères, dénonçant Lin Biao et Confucius19. La revue Tel Quel voit en eux le témoignage du pouvoir de l'art dans la révolution; des années plus tard, Sollers, leur portant toujours une certaine admiration, explique : « Cette espèce de folie d’affichette, des proclamations, l’entrechoquement, l’annulation des unes par les autres, c’est quand même une expérience extraordinaire de surgissement du langage »20. Barthes salue la campagne dont le nom chinois, pi Lin, pi Kong, selon lui, « tinte comme un grelot joyeux »21.

Pour Kristeva, la campagne de Pi-Lin pi-Kong constitue un progrès pour le mouvement de libération des femmes22. Comme elle le rapporte dans Des Chinoises, Confucius a placé les femmes dans la même classe que les esclaves, ce qui lui a valu le qualificatif de « mangeur de femmes »23. L’ambition et l’enjeu de la campagne sont qu’elle doit « ni plus ni moins transformer la structure mentale du Chinois, en faire autre chose qu’un Chinois »24. Or dans Les Samouraïs, l’intérêt de Kristeva pour la campagne de Pi-Lin pi-Kong semble bien plus ambigu : « Ils continuaient pourtant à parler le langage du pays et du jour. Pi-Lin pi-Kong – combattre Lin Piao, descendre Confucius. Batailles, conquêtes, victoires », écrit-elle sur la réaction du groupe à la campagne. « Ce n’est pas qu’ils n’y croyaient plus : on essaie toujours de comprendre, on est là pour cela, mais on est dépris »25.

Wahl est perturbé par la monotonie et la répétition de Pi-Lin pi-Kong notant avec perplexité « l’insistance, l’omniprésence et l’ampleur » de la phrase signature de la campagne. « Pas de jour, pas d’heure sans son « Pi Lin pi Kong » », écrit-il dans le premier d’une série d’articles publiée dans Le Monde en juin26. Il y décrit correctement la seule pièce d’évidence utilisée dans la campagne qui lie Lin Biao avec l’ancien philosophe : une citation de Confucius soi-disant trouvée dans l’appartement de Lin Biao, « Se modérer et en revenir aux rites »27. Plus accablante est sa mise en parallèle de l’orchestration de Pi-Lin pi-Kong par le gouvernement chinois avec le traitement de l’époque stalinienne par l’Union soviétique. Deux autres articles suivent, qui affirment un lien encore plus explicite entre la Chine maoïste et l’Union soviétique. La série aboutit à un article qui questionne la vraie nature de la Révolution culturelle, ouvrant avec la proclamation osée : « Révolution culturelle prolétarienne : aucun de ces mots n’est approximatif »28. Or il écrit qu’au lieu de révolutionner la culture, le mouvement a seulement détaché le peuple de toute tradition, ce dernier a donc « accepté d’être amnésique » et a adopté des concepts de la culture occidentale. « Résultat : » écrit-il, « son passé est forclos à la Chine ».

La série de Wahl ne passera pas inaperçue. Tel Quel publie une réponse dure, qui fait penser à l’Affaire de Macciocchi, dans son numéro spécial de l’automne 1974, « À propos de La Chine sans Utopie ». L’article met en cause l’assertion de Wahl selon laquelle son passé était « forclos » à la Chine. La campagne de Pi-Lin, Pi-Kong, lui répondent-ils, montre un intérêt accru pour l’histoire chinoise. Cet argument semble un peu contre-intuitif, toutefois, étant donné que cette campagne a eu pour but de bouleverser et de critiquer le passé. Néanmoins, Tel Quel est brutal, et assez personnel, dans son désaveu public de Wahl. « Il est dommage que François Wahl n’aime pas la Chine », conclut l’article. « Il serait regrettable qu’il fasse trop partager cet inintérêt »29.

De nombreux textes de Telqueliens expriment le sentiment d'aliénation en Chine. Des Chinoises commence avec une description de la marche à travers le village provincial de Huxian, à quarante kilomètres de l'ancienne capitale de Xi'an. Kristeva décrit une distance incommensurable entre elle et les paysans chinois. « Des yeux calmes, même pas curieux, mais légèrement amusés ou anxieux, en tout cas perçants, et sûrs d’appartenir à une communauté avec laquelle nous n’aurons jamais rien à voir », écrit Kristeva dans Des Chinoises. « Je ne me sens pas étrangère, comme à New York ou à Baghdâd. Je me sens singe, martienne, autre ». Kristeva et les autres Telqueliens expriment le désir de se perdre en Chine, de « devenir » chinois. En France, ils décorent leur bureau avec des dazibao chinois et sont ardemment prochinois depuis leur rupture avec le PCF en 1971. Sollers aime jouer au ping-pong et pratiquer le Qi Gong avec les gens du pays, et il tente de faire l'expérience personnelle de la culture taoïste. C’est Kristeva qui exprime ce désir le plus explicitement dans Les Samouraïs :

D’ailleurs, quoi de plus « chinois » -- bizarre, aberrant, lunatique – que la Chine ? S’arracher à soi-même à travers les Chinois. Casser le masque de la conformité. Plonger non pas jusqu’aux racines (quoique, nous l’avons dit, une descente vers l’héritage ne soit pas dépourvue d’intérêt), mais au-delà, dans le déracinement total. Se découvrir une contre-identité. Rejoindre son étrangeté absolue sous la forme d’un géant aussi civilisé qu’attardé : la bombe atomique de la démographie, le Hiroshima génétique du XXIe siècle. Emprunter cette contre-identité pour mieux se montrer en se cachant30.

Kristeva est particulièrement satisfaite d’avoir adopté cette « contre-identité » quand, sur la Grande Muraille, une paysanne la confond avec une Chinoise. Seules ses pattes d’éléphants31 la trahissent. Dans Les Samouraïs, elle admet qu’Olga était « ravie » de cette erreur.

À d'autres moments, le groupe est confronté à une altérité indéniable. Sur les quais de la rivière Huangpu à Shanghai, une foule de plus de cinquante personnes s’est rassemblée rapidement, autour des cinq voyageurs français, « apparemment sans agressivité mais sans aménité »32. Sollers se penche alors vers Kristeva, et en plaisantant, lui dit qu’il n'avait, « jamais eu autant le sentiment de faire le trottoir »33. De sujets, les Telqueliens deviennent alors des objets d’étude, dans un renversement du regard orientaliste traditionnel.

Dans Les Samouraïs, les sentiments d'étrangeté et de malaise en Chine deviennent une métaphore du sentiment de son vécu de femme d’Europe orientale en France. L'aspect « asiatique de son apparence » la sépare des autres dans son groupe intellectuel. Quand, lors d’un diner à New York, un ami questionne Olga à propos de son voyage en Chine, la confusion et la malaise reviennent : « Le syndrome de Huxian menaçait de réapparaître. Non, patience… Après tout, se sentir comme des extraterrestres les uns par rapport aux autres nous dispense en prime un ennui risible qui, à la limite,  détend »34. Le sentiment d'altérité évoque donc une réponse paradoxale chez Kristeva; il la pousse en effet à réévaluer son désir de devenir maoïste mais il conforte également son affinité pour la Chine, l’Autre par excellence.

Comme Alex Hughes l’a montré, le voyage de Tel Quel en Chine est en partie une tentative de connexion avec les corps chinois35. Les notions de sexualité – et de frustration avec sa suppression en Chine - apparaissent plusieurs fois dans les écrits du groupe. Dans un entretien imprimé dans un des derniers numéros de Tel Quel paru au cours de l’été de 1981, Sollers rappelle son ancien intérêt pour la Chine, à travers le taôisme, et en parle comme d’« une expérience érotique »36. Influencés par la psychanalyse freudienne, les théoriciens cherchent une explication psycho-sexuelle aux problèmes sociétaux. Pleynet raconte une conversation avec un chirurgien à Shanghai alors que ce dernier opérait un ulcère à l’estomac, en utilisant l’acupuncture comme anesthésique. Les questions posées par le groupe révèlent leur obsession persistante pour la sexualité :

Julia Kristeva : « Quelle doctrine psychologique aussi bien occidentale que chinoise utilise-t-on en Chine ? »

Réponse : « Pas Freud. Pour nous la schizophrénie est due à une cause interne. Nous sommes contre la psychanalyse parce que d’après Freud les maladies sont dues à des éléments sexuels. Ce n’est pas la réalité. »

Philippe Sollers : « Est-ce que la cause de la schizophrénie pourrait ne pas être une cause interne comme une autre ? »

Réponse : « En grande partie non. »

Roland Barthes : « Est-ce qu’il peut ne pas y avoir des tensions sexuelles, surtout si le mariage est retardé ? Est-ce que cela peut être pris en considération dans le cas de maladie ? »

(Discussion chez les médecins chinois)

Réponse : « L’effort des jeunes est orienté vers l’étude et vers une vie saine. L’attention n’est pas portée sur les questions sexuelles  »37.

Le groupe tient, tout au long du voyage, des discussions sur la sexualité chinoise et sa séparation de la vie sociale. Sollers insiste sur la sublimation, en affirmant que la jouissance réapparaissait dans d’autres sphères. Pleynet affirme que la répression de la sexualité est due à un système bureaucratique enraciné dans la pensée confucéenne. Évidemment, ils ne sont pas d’accord sur ces problèmes et sur l’inapplicabilité de leur théories psychanalytiques lacaniennes. « On part pour la Chine muni de mille questions pressantes et, semble-t-il, naturelles : qu’en est-il là-bas, de la sexualité, de la femme, de la famille, de la moralité ? Qu’en est-il des sciences humaines, de la linguistique, de la psychiatrie ? » écrit Barthes dans Le Monde après son retour. « Nous agitons l’arbre du savoir pour que la réponse tombe et que nous puissions revenir pourvus de ce qui est notre principale nourriture intellectuelle : un secret déchiffré. Mais rien ne tombe. En un sens, nous revenons (hors la réponse politique) avec : rien »38. Pour Barthes, la seule chose que la Chine donne à lire est son « Texte politique »39. Wahl a fait écho à ce mépris, écrivant dans Le Monde, que « la seule culture qu’il y ait aujourd’hui en Chine est politique »40.

Confrontés à leur incapacité à déjouer la propagande de leurs tours guidés, les Telqueliens, à travers leur tentative de contact corporel et d’analyse freudienne, font des affirmations plus larges sur l’incapacité des Occidentaux à comprendre la Chine. Pour des raisons politiques, les trois rédacteurs de Tel Quel - Sollers, Kristeva et Pleynet – ne sont pas dans une position où ils peuvent se plaindre des restrictions du gouvernement maoïste. Après s’être alignés sur la faction prochinoise contre le Parti communiste français, rejeter la Révolution culturelle signifierait leur retour au camp « révisionniste » de l’Union soviétique. Étant donnée la connexion symbolique entre la Révolution culturelle et les événements de Mai 68, toute critique du régime maoïste aurait marqué la résistance de Tel Quel à la révolution mondiale des étudiants41.

Pendant le voyage, le groupe passe plusieurs soirées à discuter le rôle des intellectuels dans la révolution. Croyant que les intellectuels pourraient transformer la situation en France, ils se sont abstenus de critiquer la nature du tour ou de rejeter la Révolution culturelle42. Ils font plutôt l’éloge du progrès qu’on leur a présenté en Chine et attribuent leur perplexité à des barrières épistémologiques plus larges. Leurs comptes rendus, publiés dans le journal Tel Quel et dans d’autres publications, sont marqués par la modestie déclarée des tentatives des auteurs. « Les pages qui suivent ne prétendent ni à l’enquête, ni au reportage, ni au témoignage objectif », avertit Pleynet dans l’introduction à Voyage en Chine43. Il différencie ce journal de ses articles antérieurs dans Tel Quel, des travaux qui ont été écrits de « la façon toute particulière que peut avoir un écrivain, et plus encore un poète, d’appréhender le spectacle du monde »44. Kristeva donne un avertissement similaire, décrivant Des Chinoises comme un « un carnet d’informations et d’interrogations » plus qu’un livre45. Elle voulait que ses notes soient lues par rapport au « bouleversement qu’impose à notre propre société le surgissement de ce continent noir, dont le désir et le silence assurent la cohésion : les femmes »46. Typique d’un récit de voyage, Des Chinoises présente Kristeva comme une aventurière voyageant vers l’inconnu pour instruire le public français.

Surtout, écrit Kristeva, les étrangers en Chine doivent « se garder de projeter sur les  Chinoises des réflexions qu’elles peuvent susciter mais qui, en fait, issues d’une expérience occidentale, ne concernent qu’elle »47. On se demande si elle pensait à la conversation avec le chirurgien à Shanghai en écrivant la déclaration suivante : « Rien de moins sûr que le professeur de Vienne ou quiconque ici tienne la vérité sur les Chinois »48. Dans la réponse de Tel Quel aux articles de Wahl, publiée dans son numéro d’automne « En Chine », les rédacteurs de la revue accusent leur compagnon de route d’être « utopique », de nourrir des attentes irréalistes49. Cette remarque suscite l’ironie, puisque Tel Quel a souvent été accusé de projeter ses propres idées utopiques sur la Révolution culturelle.

Les carnets de Barthes dévoilent la frustration personnelle qu’il ressent face à l’inaccessibilité de la Chine. « Toutes ces notes attesteront sans doute, la faillite, en ce pays, de mon écriture (par comparaison avec le Japon). Je ne trouve, en fait, rien à noter, à énumérer, à classer »50. On voit une connexion claire entre le vécu personnel de Barthes et l’assertion philosophique qu’il fait plus tard dans Le Monde :

On s’interroge alors soi-même : et si ces objets, dont nous voulons à tout prix faire des questions (le sexe, le sujet, le langage, la science) n’étaient que des particularités historiques et géographiques, des idiotismes de civilisation ? Nous voulons qu’il y ait des choses impénétrables pour que nous puissions les pénétrer: par atavisme idéologique, nous sommes des êtres du déchiffrement, des sujets herméneutiques; nous croyons que notre tâche intellectuelle est toujours de découvrir un sens. La Chine semble résister à livrer ce sens, non parce qu’elle le cache mais, plus subversivement, parce que (en cela bien peu confucéenne) elle défait la constitution des concepts, des thèmes, des noms; elle ne partage pas les cibles du savoir comme nous; le champ sémantique est désorganisé; la question posée indiscrètement au sens est retournée en question du sens, notre savoir en fantasmagorie: les objets idéologiques que notre société construit sont silencieusement déclarés im-pertinents. C’est la fin de l’herméneutique51.

Barthes a acquis une réputation de maître en déchiffrant les signes et en déstructurant les mythologies de la société moderne. Son incapacité à le faire en Chine l’a poussé à complètement rejeter le pays comme objet de recherche. Le discours chinois est présenté comme un « récit épique, la lutte de deux ‘lignes’ ». Il s’est résigné au fait que « sans doute, nous, étrangers, n’entendons-nous jamais que la voix de la ligne triomphante »52. Dans la postface de l’édition publiée par Christian Bourgois de « Alors, la Chine ? », Barthes explique qu’il a l’intention de « suspendre » son analyse de la Chine. Or dans sa tentative de comprendre cette résistance à la compréhension, il est en fait toujours engagé dans le processus d’interprétation.

La métaphore que l’on utilise souvent pour expliquer la façon dont les intellectuels français

observent la Chine est qu’ils la voient à travers les lunettes roses de l’idéologie radicale. En modifiant une expression populaire, on dirait qu’ils voient La Chine en rose. Cependant, cette métaphore est défectueuse dans sa schématisation des idées des intellectuels français et de la nature de l’influence idéologique, spécifiquement le rôle des voyages en société communiste. Dans le cas de Tel Quel, les voyageurs arrivent sans aucun doute en Chine avec des idées préconçues, mais ils ne sont pas aveuglés par elles. Le prisme à travers lequel ils voient la Chine est façonné par des questions épistémologiques, pratiques et politiques, ainsi que par des engagements politiques. En Chine, ce prisme vole en éclats parce que les voyageurs se rendent compte qu’ils ne sont pas capables de saisir entièrement ce qui se joue dans la Révolution culturelle. Leur vision est troublée par les contrôles de l’agence touristique et les barrières culturelles qui les mettent à l’écart comme étrangers. En fin de compte, les voyageurs de Tel Quel n’ont pas pu réellement voir la Révolution culturelle, mais ils n’ont pas « suspendu » l’analyse de cet événement, ils ont continué à le questionner et à l’interpréter minutieusement. La complexité de leur approche montre qu’ils sont allés bien au-delà de la simple acceptation de l’idéologie maoïste.



Notes de bas de page


1 Rachel Pollack est diplômée de l'université d'Harvard, étudiante en histoire à l'EHESS et auditrice étrangère à l'Ecole normale supérieure rue d'Ulm. Ses recherches portent sur les relations franco-chinoises pendant la Révolution culturelle. Cette contribution est un résumé du texte éponyme (55 pages) paru à Cambridge, Harvard University, 2009 (ndlr).
2  Cet article a profité des conversations et lectures de nombreuses personnes, notamment Sophie Coeuré, Laure Courret, Victor Demiaux, Marie-Pierre Hascoet, Perrine Simon-Nahum, et Judith Surkis. Cette scène est tirée du journal de Marcelin Pleynet, Le voyage en Chine : Chroniques du journal ordinaire, 11 avril-3 mai 1974 : extraits, Paris: Hachette, 1980, p. 53-54. Bien que le livre ait été publié six ans après le retour de la délégation, je suppose que, comme l’auteur l’a soutenu, le texte publié reflète fidèlement les notes originales de Pleynet; je n’ai pas eu accès aux notes originales.
3 R. Barthes, « Alors, la Chine ? », Le Monde, 24 mai 1974, p. 1.
4 R. Barthes, « Alors, la Chine ? », Le Monde, 24 mai 1974, p. 1.
5 Voir P. Hollander, Political Pilgrims : Western Intellectuals in Search of the Good Society, 4e édition, New Brunswick, N.J., Transaction Publishers, 1998
6 Voir F. Hourmant, Au pays de l'avenir radieux : voyages des intellectuels français en URSS, à Cuba et en Chine populaire, Paris, Aubier, 2000.
7 Voir E. Hayot, Chinese Dreams: Pound, Brecht, Tel Quel, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2004 et A. Hughes, France/China: Intercultural Imaginings, Londres, Legenda, 2007.
8 Dans leurs journaux intimes, Pleynet et Barthes avouent que les conversations fréquentes sur la politique maoïste les ennuient. Ils s’intéressent plus à la gymnastique chinoise, l'architecture, et la cuisine. Voir M. Pleynet, Le voyage en Chine et R. Barthes, Carnets du voyage en Chine, Paris, Éditions Christian Bourgois/Imec, 2009.
9 Voir P. Sollers, « Pourquoi j'ai été chinois », interview avec Shushi Kao, Tel Quel, n° 88, été 1981, p. 12 et J. Kristeva, Des Chinoises, Paris, Éditions des Femmes, 1974, p. 17-18.
10 Pour un exposé clair de cet argument, voir Ieme van der Poel, « Tel Quel et la Chine : L'Orient comme mythe de l'intellectuel occidental », History of European Ideas, 16, n° 4-6, janvier 1993, p. 431-439.
11 P. Sollers, p. 13.
12 Ibid, p. 14.
13 Toutes les citations qui suivent proviennent de l’ouvrage de M. Pleynet, p. 38-112.
14 Pour une bonne description du rôle de l'interprète dans ces voyages organisés, voir Hollander, op. cit., p. 377-389.
15 R. Barthes, Carnets du voyage, op. cit., p. 191.
16 Ibid, p. 186.
17 Pi-Lin pi-Kong se traduit par « Critiquez Lin [Biao], Critiquez Confucius ». Pour une histoire détaillée de la mort mystérieuse de Lin Biao et de la campagne contre lui, voir Roderick MacFarquhar, Michael Schoenhals, Mao's Last Revolution, Cambridge, Mass., Belknap Press of Harvard University Press, 2006, p. 338-339 et p. 366-374 [traduit en français sous le titre La dernière révolution de Mao : Histoire de la Révolution Culturelle 1966-1976, Paris, NRF/Gallimard, 2009, 808 p.]
18 Ibid, p. 370-371. La femme de Mao, Jiang Qing, qui était assignée à la propagande en faveur de la campagne, a dit à ses subalternes, « You must not assume that once we have socialism we have no more Confucians; in fact our party has seen the emergence of no small number of Confucians ».
19 Un des premiers articles sur Pi-Lin, pi-Kong, publié en septembre 1975, a commencé en affirmant que les visiteurs occidentaux étaient « puzzled » par cette campagne. Voir M. Goldman, « China's Anti-Confucian Campaign, 1973-74, » The China Quarterly, n° 63, septembre 1975, p. 435-462. [puzzled : être perplexe (ndlr)].
20P. Sollers, « Pourquoi j'ai été chinois », interview avec Shushi Kao, Tel Quel, n° 88, été 1981, p. 15.
21 R. Barthes, « Alors, la Chine? », Le Monde, 24 mai, 1974, p. 1.
22 Mao était relativement progressiste sur la question des femmes. Plusieurs livres ont été publiés dans les années 1970 à propos de la libération des femmes en Chine, citant souvent l’expression maoïste : « Les femmes  soutiennent la moitié du ciel ». Pour un exemple classique, voir C. Broyelle, La moitié du ciel : le mouvement de libération des femmes aujourd’hui en Chine, Paris, Denoël/Gonthier, 1973.
23 J. Kristeva, Des Chinoises, Paris, Éditions de Femmes, 1975.
24 J. Kristeva, Des Chinoises, op. cit., p. 82.
25 J. Kristeva, Les Samouraïs, p. 219.
26 F. Wahl, « La Chine sans utopie : I. Pi Lin pi Kong », Le Monde, 15 juin 1974, p. 1.
27 Ibid, p. 7. De la même façon, MacFarquhar parle de la banderole comme une des seules preuves d'évidence; les connexions idéologiques entre Lin Biao et Confucius étaient ténues.
28 François Wahl, “La Chine sans utopie: IV. Révolution Culturelle ou Occidentalisation ?”, Le Monde, 19 juin, 1974, p. 9.
29 À propos de La Chine sans utopie », Tel Quel, n° 59, automne 1974, p. 9.
30 Kristeva, Les Samouraïs, p. 196.
31 Il s'agit de la forme des pantalons des années 1970 (ndlr).
32 M. Pleynet, op. cit., p. 32.
33 Ibid, p. 33.
34 J. Kristeva, Les Samouraïs, p. 289.
35 A. Hughes, « Bodily Encounters with China: On Tour with Tel Quel, » Modern & Contemporary France, 14, n°1, février 2006, p. 49-62.
36 P. Sollers, op. cit., p. 11.
37 M. Pleynet, op. cit., p. 46-47.
38 M. Pleynet, op. cit., p. 46-47.
39 Ibid., p. 14.
40 F. Wahl, « La Chine sans utopie : IV. Révolution Culturelle ou Occidentalisation ? », p. 9.
41 Le fait que Wahl était le seul membre du groupe qui se soit prononcé contre le régime maoïste est cohérent avec cette lecture ; étant donné qu’il n’était pas un des membres de l’équipe de rédaction de Tel Quel, il n’était pas tenu par les mêmes obligations idéologiques. Dans « Tel Quel et ses volte-face politiques (1968-1978) », Hourmant suggère que le compte-rendu de Barthes, qui n’était plus dans l’équipe de rédaction, aurait été écrit pour soutenir la louange positive de Kristeva de la République populaire dans son prochain livre, Des Chinoises.
42 M. Pleynet, p. 43.
43 Ibid, p. 13. F. Hourmant postule que ces avertissements ont servi pour attirer le lecteur vers les auteurs d' un témoignage impartial sans idéologie préconçue. Voir F. Hourmant, Au pays de l'avenir radieux, p. 86.
44 Ibid, p. 13. F. Hourmant postule que ces avertissements ont servi pour attirer le lecteur vers les auteurs d' un témoignage impartial sans idéologie préconçue. Voir F. Hourmant, Au pays de l'avenir radieux, p. 86.
45 Ibid, p. 13. F. Hourmant postule que ces avertissements ont servi pour attirer le lecteur vers les auteurs d' un témoignage impartial sans idéologie préconçue. Voir F. Hourmant, Au pays de l'avenir radieux, p. 86.
46 Ibid.
47 J. Kristeva, Des Chinoises, p. 19.
48 Ibid.
49 « À propos de la Chine sans utopie », p. 6.
50 R. Barthes, Carnets du Voyage, p. 78.
51 R. Barthes, « Alors, la Chine ? », p. 1.
52 R. Barthes, « Alors, la Chine ? », p. 1.

Pour citer cet article


Pollack Rachel. La Chine en rose? Tel Quel face à la Révolution culturelle : Complément au numéro 8 de la revue papier : les maoïsmes français.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 1- Printemps 2011, 16 mai 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=736




 
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