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Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011 > Varia

compte rendu

Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010, 395 pages, 22 €.

Par Jean-Paul Salles


Christine BARD

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« Les jupes [seraient-elles] destinées à maintenir les femmes en état d'accessibilité sexuelle permanente ? », comme l'indique un article de Questions féministes (n°6, septembre 1979) cité p.326. A sa façon, poétique, Alain Souchon semble faire écho à cette remarque quand il évoque le trouble adolescent :

« rétines et pupilles/

des garçons qui ont les yeux qui brillent/

pour un jeu de dupes : voir sous les jupes des filles »

A contrario , le pantalon serait-il émancipateur ? Pas si simple ! A l'heure où l'uniformisation dissout les genres, le succès du film La Journée de la jupe (Arte, mars 2009), dans lequel une prof de banlieue incarnée par Isabelle Adjani prend ses élèves en otages et revendique une journée de la jupe au collège pour affirmer qu'on peut mettre une jupe sans être une pute nous rappelle que la question du vêtement est éminemment politique. Le récent débat sur la burqa nous le rappelle aussi.

Ce livre savant, mais d'une lecture agréable, vient donc à point nommé. Respectant la chronologie, l'auteur(e) se livre en quelque sorte à une « archéologie du pantalon féminin». C'est en 1800 qu'une ordonnance de la Préfecture de police de Paris interdit aux femmes le pantalon, qui venait de l'emporter chez les hommes sur la culotte aristocratique. « Actives pendant la révolution, parfois armées et travesties, les femmes doivent rentrer dans le rang » (p.73). Le Code Civil (1804) parachève cette évolution, donnant le statut de mineures aux femmes mariées. Il n'est pas étonnant que les militantes pour le droit de vote des femmes se soient souciées aussi de la réforme du vêtement. Mais avant d'obtenir gain de cause – pas avant le milieu du XXe siècle – de nombreuses femmes demandent aux autorités de s'habiller en homme, en dérogation de l'ordonnance de 1800. Les archives en ont gardé la trace. En se travestissant, certaines ont trouvé le moyen d'échapper aux discriminations professionnelles ou salariales ! L'une d'entre elles explique qu'en allant à l'atelier vêtue en femme, on lui donne 30 francs par semaine, habillée en homme, elle en gagne 75 !

Les positions des socialistes utopiques sont variées : la saint-simonienne reste enjuponnée, mais les adeptes féminines de la communauté créée aux Etats-Unis par Robert Owen portent le pantalon. C'est une suffragette américaine, Amelia Bloomer, à partir de 1851, qui fit le plus pour la réforme du vêtement, son nom finissant par désigner un pantalon bouffant. En France, la révolution de 1848 et la Commune se traduisent bien sûr, par l'irruption de révoltées en pantalon… mais la répression y mettra fin très vite. Le pantalon reste « le double marqueur de la masculinité et du pouvoir » (p.139). Cependant un certain nombre de « pantalonnées » ont survécu à cette normalisation violente : George Sand bien sûr, mais aussi Rosa Bonheur, célèbre peintre animalière, Jane Dieulafoy une archéologue, l'écrivain Rachilde (Marguerite Eymery de son vrai nom) et quelques autres, minutieusement étudiées, photos à l'appui. Les pages consacrées à Madeleine Pelletier et à Violette Morris, étonnantes personnalités de l'entre-deux-guerres, sont passionnantes.

L'évolution du genre de vie, avec notamment l'irruption de la bicyclette autour des années 1900, aide beaucoup à la banalisation des jupes-culottes et du pantalon. Et celui-ci, donnant le sentiment d'une plus grande maîtrise corporelle, d'une plus grande confiance en soi, contribue à l'émancipation des femmes. Rien ne pourra arrêter cette évolution, et surtout pas l'offensive de l'Eglise catholique, ennemie acharnée du pantalon féminin. Les années 20, années de la Garçonne, amorcent une percée, les actrices de cinéma contribuant à cette banalisation, Marlene Dietrich et Audrey Hepburn. Et la haute couture s'en mêle, parachevant cette consécration du pantalon au féminin, avant la victoire au début des années 70 du jean unisexe.

Désormais la cause est entendue. Le pantalon est davantage porté que la jupe ou la robe. Ces dernières sont plutôt destinées à des usages festifs, exceptionnels. Cependant, encore en 1978, les huissiers de l'Assemblée nationale en interdirent l'accès à une députée communiste en pantalon. Et l'ordonnance de 1800, tombée en désuétude, n'est toujours pas abolie. Cependant, comme nous l'avons vu au début, aujourd'hui dans certains quartiers ce n'est plus le pantalon mais la jupe qu'il devient difficile de porter : porter une jupe c'est « allumer », « chercher » le regard. En faisant une histoire du vêtement renouvelée, Christine Bard montre avec talent la fécondité de ce nouveau champ d'étude… et son étroite liaison avec l'actualité.


Pour citer cet article


BARD Christine. Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010, 395 pages, 22 €. : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juillet 2011, 9 mai 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=704




 
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