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Bibliothèque de comptes rendus : août 2011 > Nos archives du mois : le mouvement anarchiste

compte rendu

Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 350 p., 23 €

Par Jean-Paul Salles


Arnaud BAUBEROT

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L'énorme mérite de l'auteur est de mettre à notre portée, grâce à une langue limpide et élégante, un ensemble de faits, de personnages qui avaient été oubliés. Mais gageons que la mode actuelle de l'écologie leur donnera une nouvelle visibilité.

Au cours de la période de forte industrialisation, qui débute dans les années 1860, un certain nombre de contemporains sont pris d'angoisse, persuadés que l'espèce humaine est menacée de dégénérescence dans ces « villes tentaculaires » en plein essor. C'est en Allemagne que naît d'abord un vaste « Mouvement pour la réforme des modes de vie ». Les Wandervogel (Oies sauvages) pratiquent les bains de mer ou de rivière, encouragent la culture physique, pour les hommes comme pour les femmes, et vantent aussi la nudité. Cette posture est très révolutionnaire dans l'Allemagne wilhelminienne, mais certains de ces adeptes sont très à droite, partisans d'une « régénération de la race allemande ». Curieusement, malgré la rivalité entre les deux pays, ces nouveautés venues d'Allemagne trouvent tout de suite un écho en France, mais dans des cercles beaucoup plus restreints.

Ce sont tout d'abord des médecins qui adoptent l'hydrothérapie, les soins par l'eau froide, mise au point par Vinzenz Priessnitz. Ils s'enthousiasment aussi pour les préceptes de l'abbé bavarois Sébastien Kneipp. A la suite de ce dernier, ils préconisent l'abandon des substances nocives (tabac, alcool, boissons excitantes comme le thé ou le café), l'adoption de vêtements amples en tissus naturels. A l'origine des maladies, ils voient des fautes alimentaires et hygiéniques. Ce faisant, ils se placent dans la lignée de la philosophie et de la médecine des Lumières qui pensaient que de même que l'homme est prédisposé à faire le bien, la nature est « médicatrice ». Il suffirait de laisser agir le corps pour qu'il se libère lui-même du mal. Donc, aidons l'organisme à se fortifier, stimulons ses capacités de résistance, en l'exposant au soleil par exemple. Parallèlement à l'hydrothérapie se développe l'héliothérapie.

Les anarchistes fin de siècle, en pleine vague de répression (1894), ayant vu les limites de l'action violente minoritaire, vont se passionner pour cet idéal de vie simple. Pour les anarchistes individualistes notamment, qui ne participent pas à l'aventure du syndicalisme, seule l'émergence d'un homme nouveau permettra de transformer le vieux monde en un autre où règnera la fraternité. Les compagnons vont donc militer pour l'abandon de l'alcool, du tabac, de l'alimentation carnée même pour certains. Ainsi, les individus devenus sains et forts pourront refaire la société. Certains pousseront loin cette simplification de l'existence, ce retour à l'état de nature, jusqu'à devenir des « anachorètes naturiens », sortes de clochards survivant d'expédients. D'autres créeront des communautés, comme à Vaux, près de Château-Thierry (de 1903 à 1907) ou à Saint-Maur, à partir de 1913.

Ce mouvement ne concerne qu'une minorité, quelques centaines d'individus. Ce n'est pas le cas de ce qu'on appellera dans les années 30, le nudisme. Désormais, ce courant de la mouvance naturiste a une dimension hédoniste, à l'opposé de l'ascétisme du végétaro-naturisme. Le corps construit, musclé et bronzé, s'épanouissant au contact de l'air et du soleil, est exalté (voir notre compte rendu de l'ouvrage de Pascal Ory, L'invention du bronzage , Bruxelles, Editions Complexe, 2008). L'embonpoint n'est plus le signe de la réussite sociale, comme au XIXe siècle, et le développement des muscles ne trahit plus l'appartenance au prolétariat. La Société naturiste des frères Durville, qui gère plusieurs centres nommés Héliopolis ou Physiopolis, est forte de 1800 membres actifs en 1930. Kienné de Mongeot, ancien professeur d'Education physique, dans sa revue Vivre (1926), fait campagne pour une nudité chaste et vertueuse qui fera reculer la dépravation des mœurs. Quant au Docteur Paul Vigné d'Octon, il soigne dans son village de l'Hérault par la cure naturiste et la cure de raisin (voir sa biographie par Marie-Joëlle Rupp chroniquée sur ce site). Critiqué par la presse catholique qui le qualifie d'entreprise de « démoralisation organisée », le naturisme est lié en général à un idéal de progrès social. En témoigne l'adhésion de l'Union naturiste de France au Rassemblement populaire en 1935. Cependant certains, également néo-malthusiens, réclameront non seulement des mesures favorables à l'hygiène sociale, à l'éducation sexuelle, mais se révèleront – toujours cette obsession de la dégénérescence – favorables à l'eugénisme.

Un ouvrage passionnant, tiré d'une thèse, dont ce trop bref compte rendu ne permet pas de révéler toute la richesse. Il présente en profondeur une sous-culture, certes restée marginale dans cette France marquée par le catholicisme et la tradition, mais qui donne au corps une place nouvelle, une place éminente.


Pour citer cet article


BAUBEROT Arnaud. Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 350 p., 23 € : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : août 2011, 4 mai 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=631




 
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