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Bibliothèque de comptes rendus : août 2011 > Nos archives du mois : le mouvement anarchiste

compte rendu

Les bandits tragiques , Marseille, éditions Le flibustier, 2010, 221 pages, 11 €

Par Frédéric Thomas


Victor MERIC

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La première publication de ce livre date de 1926. Récit vivant et agréable de l'épopée de la Bande à Bonnot, écrit par un journaliste et écrivain, proche des milieux d'extrême gauche, et largement basée sur les Souvenirs d'Eugène Dieudonné, l'un des accusés, malgré son innocence, lors du procès des « bandits tragiques » (envoyé à Cayenne, il s'évada – voir Albert Londres, L'homme qui s'évada ). L'intérêt de l'essai de Méric, outre le style, tient à l'étude du contexte social et politique, nourrie d'extraits de journaux, de livres (dont celui de Rirette Maitrejean, anarchiste, compagne de Kibaltchiche (Victor Serge)) et documents d'époque. Ainsi, il raconte la « véritable crise de délation » (page 36) lors de l'affaire et comment le siège puis l'exécution de plusieurs des bandits se sont mués, pour la société bourgeoise, en pique-nique, en spectacle, voire pour certains, en chasse à l'homme – comme au temps de la répression de la Commune. De même, l'auteur montre l'ambivalence de la bande, sortant « de la catégorie classique des bandits crapuleux et quotidiens » (page 61) et où, comme l'écrivait un journaliste alors, « le révolté perçait sous la bête fauve » (page 86). Il réinscrit ainsi les événements dans « une époque de féroces luttes sociales » (page 23). Par certains côtés d'ailleurs, la Bande à Bonnot s'apparente à la conception des « bandits sociaux », élaborée par Hobsbawn (voir le compte-rendu sur ce site). Le livre vaut également par l'analyse des milieux anarchistes de l'époque - avec ses personnages haut en couleur (Libertad, Ologue-le-Cynique, …) - et ses dynamiques (Causeries populaires, scientisme, etc.). Mais l'analyse tend parfois à donner du mouvement anarchiste une vision folklorique un peu réductrice.

L'éditeur, dans la présentation, après avoir évoqué le parcours de l'auteur - de l'anarchisme au socialisme de gauche, puis au communisme, avant d'être exclu du Parti en 1923, et de poursuivre ses activités comme « dissident » jusqu'à sa mort en 1933 -, insiste sur l'actualité de la dénonciation du « rouleau compresseur répressif » (page 12), prenant vite un tour social et politique. Cependant, il est dommage que le jugement de l'auteur sur les « bandits tragiques » - « à la base, folie, ignorance, révolte, désir de se singulariser (…). Le spectacle des iniquités sociales les avait conduit là. De funestes théoriciens firent le reste » (page 153) - ne soit pas éclairé en fonction justement de son parcours et de son positionnement politique. Il aurait été intéressant de mettre son jugement en rapport avec d'autres études, qui aurait permis de dessiner les contours d'une mouvance libertaire, qui s'est liée, après 1917, au communisme. En ce sens, le livre de Méric est un peu léger. Certes, il insiste beaucoup et avec raison sur l'influence du scientisme (page 143), de la spéculation théorique (pages 18 et 108) mal ou non assimilées, sur l'irresponsabilité de quelques théoriciens anarchistes (qui eux s'en sortirent bien) et le contexte des luttes sociales pour expliquer la vague d'illégalisme. Mais son analyse est bien moins riche que celle de Victor Serge, qui dans ses Mémoires (1) , évoque également la griserie du scientisme qui sévissait alors, en la liant à d'autres facteurs structurels. Ainsi, il explique cette « deuxième explosion de l'anarchisme » en France par la conjonction de l'isolement et du désespoir des anarchistes, qui correspondait, selon lui, à un niveau plus étendu, à « la faillite d'une idéologie », mais aussi à « l'impasse [dans laquelle] se trouvait à Paris le mouvement révolutionnaire, toutes tendances comprises » (page 525).

Sans constituer donc une étude historique rigoureuse, le livre de Victor Méric offre une approche plus littéraire et une bonne introduction à l'histoire des « bandits tragiques ».

 (1) Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire », pp. 516-537 dans Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques. 1908-1947 , Paris, 2001, Robert Laffont.


Pour citer cet article


MERIC Victor. Les bandits tragiques , Marseille, éditions Le flibustier, 2010, 221 pages, 11 € : Par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : août 2011, 4 mai 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=624




 
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