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Numéro 2 - Automne 2011 > Comptes rendus : le mouvement trotskyste

compte rendu

Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p.

Par Jean-Guillaume Lanuque


Jean HENTZGEN

Jusqu'à présent, la période des années 50 était une des moins explorées par la recherche universitaire en ce qui concerne les mouvements trotskystes. Si les études de Philippe Gottraux (1) ou Sylvain Pattieu (2) abordaient ce thème par la bande (avec une dissidence du PCI-SFQI pour le premier et la lutte anticoloniale pour le second), celle de Jean Hentzgen, qui n'est que le premier acte d'une plus longue approche, s'y intéresse sous toutes ses coutures. Il a en effet choisi de se pencher sur une des branches issues de la scission historique de 1952 en France, qu'il nomme, en reprenant la dénomination utilisée par le Maitron actuel, PCI majoritaire. Aussi discutable sur le long terme que puisse apparaître ce qualificatif (on ne reste pas nécessairement majoritaire), il présente l'avantage de son côté pratique et même un certain aspect référentiel (bolchevik ne voulait-il pas dire majoritaire ?). En attendant un DEA qui devrait porter sur la période 1955-1968, ce mémoire court de la scission de juin 1952 jusqu'à juin 1955, date à laquelle les militants exclus derrière Marcel Bleibtreu le sont de manière définitive. Une période essentielle pour comprendre l'évolution ultérieure de l'organisation, devenue dix ans après l'OCI.

Pour son étude, qu'il aborde avec la même sympathie critique que Dissidences revendique, il a mis à profit, outre le fonds du CERMTRI, celui de la BDIC (archives Just et Bleibtreu, en particulier) ainsi que quelques témoignages de militants de l'époque. Après une courte introduction essentiellement historiographique, Jean Hentzgen propose un récit chronologique de l'histoire du PCI majoritaire, non sans avoir dressé auparavant un résumé forcément succinct de l'itinéraire de l'organisation unifiée, ainsi que de la fameuse scission. Il décèle d'ailleurs, derrière le conflit politique, un conflit générationnel, à la fois entre majoritaires (plus jeunes) et minoritaires (plus âgés) et au sein des majoritaires eux-mêmes (les plus jeunes étant globalement les plus intransigeants et les plus opposés aux compromis). Son récit de la difficile reconstruction du PCI majoritaire est riche en données précises, et montre bien qu'aux trois quarts, la nouvelle organisation est parisienne. Il expose également les dissensions qui apparaissent assez vite entre les partisans de Bleibtreu, favorables à un investissement massif en direction des oppositionnels du PCF derrière André Marty (exclu du Parti communiste en décembre 1952), et ceux de Pierre Lambert, plus intéressés par un travail vers les syndicats dans une démarche unitaire. Ce faisant, Jean Hentzgen pense déceler derrière chacune de ces tendances en gestation un même attrait vers une figure quelque peu salvatrice, Marty pour Bleibtreu, Frachon pour Lambert, une hypothèse qui mériterait à notre sens d'être plus argumentée pour être totalement convaincante. L'évolution de ces divergences est plutôt bien dressée en dépit de lacunes documentaires (sources manquantes, comme pour le compte-rendu du IXe congrès du PCI, ou déformées), et conduit, en mars 1953, à un basculement de la majorité du PCI de Bleibtreu à Lambert, avec en toile de fond supplémentaire le débat sur l'évolution de l'URSS après la mort de Staline. On note alors à la fois des changements (le mouvement des Assises pour l'unité d'action syndicale, une plus grande méticulosité dans les objectifs demandés) et des continuités (le soutien aux grèves de l'été 53, l'élargissement de l'opposition internationale au Secrétariat international et à Pablo).

A ce stade de son étude, Jean Hentzgen place un chapitre fort intéressant, mais qui aurait sans doute été plus à sa place en fin de mémoire, puisqu'il porte sur ce qu'est « Militer au PCI ». Si le rôle formateur du PCI ou l'intensité du militantisme étaient déjà des choses assez largement connues, les nombreuses occasions de verser de l'argent sont ici bien récapitulées, montrant le poids extrêmement important qu'elles peuvent prendre : cotisations, mais aussi participation à des campagnes de solidarité et même achat des bulletins intérieurs. Jean Hentzgen souligne également une différence intéressante entre PCI minoritaire et PCI majoritaire : si le premier n'hésitait pas à demander à des militants de s'implanter dans des milieux dont ils n'étaient pas nécessairement familiers, le second privilégiait leur ancrage professionnel et familial, susceptibles de leur faciliter l'action politique et syndicale. Autres éléments utiles, le fait que les effectifs militants sont majoritairement ouvriers, qu'un cinquième se compose de femmes, et qu'aucun signe de violence physique dans les rapports entre militants n'ait été relevé. Néanmoins, on aurait aimé que ce chapitre soit encore plus développé. Les derniers chapitres reviennent ensuite à la chronologie, 1954 étant marqué par un travail unitaire en direction des syndicats qui marque le pas, le soutien à la révolte algérienne, et par l'aggravation de la lutte entre la direction du PCI et la tendance Bleibtreu – Lequenne, avec une « tendance Raoul » moins formelle mais qui influence un quart de l'organisation, la direction en ayant la moitié derrière elle. Pour ce qui est de la rupture finale, les événements sont bien retracés, et les responsabilités équilibrées. Jean Hentzgen montre bien la transition essentielle que constitue cette période, avec le choix fait à travers la direction de Pierre Lambert, qui s'est imposée de manière empirique, d'une organisation en rupture avec le PCI unifié, plus méthodique dans ses objectifs, plus orientée vers le travail syndical, distante à l'égard du PCF et davantage attirée par le milieu socialiste. Une recherche essentielle.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre , Lausanne, Payot, 1997.

(2) Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d'Algérie , Paris, Syllepse, 2002.

Cette maîtrise est accessible à l'adresse suivante :

http://jeanalain.monfort.free.fr/Hentzgen/agir2.htm


Pour citer cet article


HENTZGEN Jean. Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p. : Par Jean-Guillaume Lanuque.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 12 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=567




 
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