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Numéro 2 - Automne 2011 > Comptes rendus : le mouvement trotskyste

compte rendu

Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (dir.), Pour une gauche de gauche , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir/agir, 2008, 316 p., 20 euros

par Yannick Beaulieu



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Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (dir.), Pour une gauche de gauche

Issu d'un récent colloque organisé par des universitaires proches de Pierre Bourdieu, cet ouvrage rassemble diverses contributions qui ont pour objectif d'analyser l'impossibilité de construire en France une véritable « gauche de gauche », il propose de recourir aux sciences sociales pour proposer des pistes d'explication. Ces contributions inégales sont regroupées selon trois axes : le passage du mouvement social à la constitution d'un espace à la gauche de la gauche, les nouvelles règles du champ politique et des traditions politiques en mal de redéfinition. Sophie Béroud questionne le cycle des mobilisations sociales entre 1995 et 2007, elle montre que ces mobilisations sont à la fois des victoires et des défaites, et possèdent leur propre temporalité. Elle remet justement en cause certains stéréotypes, notamment l'idée d'une conflictualité sociale limitée dans le secteur privé. Spécialiste du syndicalisme, elle détaille les cycles propres à chaque syndicat. Baptiste Giraud s'attarde sur la CGT, en basant son étude sur les conseillers fédéraux, il met en relief la mutation de la CGT de la contestation vers la proposition, devenant même une force de contre-expertise. Isabelle Sommier revient sur les mouvements anti-globalisation, elle tente une genèse de cette gauche qu'elle qualifie de « mouvementiste », un italianisme peu approprié pour le cas français. Un lien entre le PSU, les mouvements des Sans (sans-papiers, sans-logements ...), AC !, la Confédération Paysanne, le mouvement au Chiapas, les manifestations anti-G8 et ATTAC pourrait être décelé et serait caractéristique « d'une radicalisation de la société ». Elle s'attarde sur cette nouvelle culture militante « altermondialiste », réticulaire, opposée aux institutions, qui préfère les Forum sociaux. Elle revient ensuite sur l'historique de la campagne du Non au TCE. Claude Poliak détaille elle, dans une perspective très bourdieusienne, l'engagement dans ATTAC. Un espace politique non professionnel qui permet à certains d'exploiter au mieux un capital scolaire, culturel, militant. Elle met en parallèle de manière fort judicieuse un sentiment de déclassement et son corollaire : un reclassement pédagogique, militant et politique dont ATTAC semble une parfaite illustration. Il est dommage que Claude Poliak ne fasse qu'une allusion à la crise qu'a traversée (que traverse ?) ATTAC et ne l'explicite pas plus, mais le nombre de signes étant compté… Lilian Mathieu axe sa contribution sur l'échec à transformer une victoire électorale du camp du Non au référendum en 2005 en une candidature unitaire aux présidentielles de 2007. Il distingue deux champs : celui politique et l'espace militant, cela lui permet d'affirmer qu'il existe une logique militante du Non et une logique électoraliste. Néanmoins, selon lui l' échec de la candidature unitaire serait dû en partie au ressentiment d'une partie des acteurs des collectifs, Yves Salesse et Pierre Cours-Salies notamment, envers les partis d'extrême gauche et la LCR en particulier, car ce sont d'anciens militants de cette organisation (note 22 p. 106). Cette analyse reprend les positions majoritaires de la LCR et elle est donc partisane, ne prenant pas en compte l'investissement important d'une génération de militants issue du courant Unir de la LCR (Alain Faradji, Céline Malaisé), ou d'autres jeunes trentenaires comme Clémentine Autain et bien d'autres issus de mouvements ou associations politiques n'ayant aucun compte à solder avec la direction de la LCR.

La contribution de Patrick Lehingue, qui ouvre la seconde partie de cet ouvrage, est l'une des plus enthousiasmantes. Il explique la dispersion des candidatures non seulement par une logique de « tyrannie des petites décisions », par des débats byzantins et des conflits de tendances, mais également par la législation concernant le financement des partis politiques. Il a donc étudié les comptes de campagnes des différentes organisations politiques et donc des douze candidats à la présidentielle 2007. S'il affronte une recherche difficile : l'exploitation des écritures comptables, ses résultats sont très instructifs et fructueux. Il démontre comment les grands partis ressortent a priori renforcés par cette loi de financement des partis politiques en période électorale. Les dépenses engagées par les partis de la gauche de la gauche au prorata de leurs résultats aux présidentielles sont significatives : 7 € par voix pour Marie-George Buffet et 0,62 € par voix pour Olivier Besancenot. Les patrimoines, les emprunts, la part «congrue » des cotisations des adhérents même dans les « partis ouvriers » expliquent également les stratégies et les divisions de la gauche de la gauche notamment la candidature du PCF indispensable au maintien du train de vie de ce parti en déclin. Eric Darras s'intéresse aux liens ténus entre champ politique et champ des médias, comment les partis de la gauche de la gauche sont dans une position d'infériorité et de dépendance vis-à-vis des grands groupes de communication, concentrations d'intérêts financiers et politiques peu favorables à leur développement. La télévision ayant instrumentalisé, avec leur assentiment, la classe politique, il est difficile de faire passer un discours véritablement « politique » pour ne pas dire programmatique. Darras replace ces évolutions dans les nouvelles habitudes des téléspectateurs et surtout de la perception qu'en ont les décideurs de l'audiovisuel. Frédéric Lebaron présente un panorama de la contre-expertise des économistes non-libéraux et leurs liens militants et organisationnels avec la gauche de la gauche. Il montre comment ils se sont éloignés progressivement d'institutions d'études économiques liées aux partis de gauche traditionnels ou à la LCR pour développer des initiatives autonomes, notamment au sein de l'association Raison d'Agir et propose ainsi une mise en abyme amusante. La contribution de Louis Pinto est une exégèse des textes de Toni Negri et un retour critique sur son parcours. Si la démarche de Pinto n'est pas exempte de parti pris idéologique, sa critique de l'œuvre de Negri est stimulante et souvent percutante.

Rémi Lefebvre ouvre la troisième partie de l'ouvrage par une contribution concernant la gauche du PS. Cette gauche, comme le rappelle l'auteur, est si mouvante et son personnel si changeant que l'on peut s'interroger même sur la pertinence de l'associer à ce colloque sur la gauche de gauche, d'autant que d'autres courants politiques beaucoup plus proches comme les Alternatifs, les écologistes de gauche, ou les collectifs antilibéraux n'ont pas été l'objet de contributions spécifiques. Ceci étant, l'historique de cette mouvance à l'intérieur du PS sera utile au plus grand nombre, et surtout aux militants socialistes eux-mêmes peu enclins à connaître l'histoire de leur parti. Paradoxalement, ces dernières années, les militants non PS de la gauche de la gauche ont suivi avec attention l'évolution de ces courants et n'apprendront pas grand-chose. Bernard Pudal tente d'analyser le déclin du PCF, en défendant une thèse audacieuse : il existerait un débat intense au sein du parti qui paradoxalement entraînerait une paralysie et une inertie de celui-ci. Il montre tout de même les limites de cette libération des débats au sein du PCF, notamment avec l'impossibilité d'un véritable congrès extraordinaire de « refondation ». Les sujets de divergences entre les « sensibilités » au sein du parti sont soigneusement évités. Pudal constate que le PCF est de moins en moins un parti ouvrier, mais un parti d'intellectuels, d'artistes, de précaires et d'élus. Georges Ubbiali a la lourde tâche d'apporter un éclaircissement sur les trois organisations trotskistes françaises : Parti des Travailleurs (PT), Lutte Ouvrière (LO) et la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) au moment des élections présidentielles. Dans une rapide introduction il retrace la genèse de ces trois organisations, d'autant plus nécessaire que les études concernant le PT et LO sont peu nombreuses et restent des objets oubliés de la science politique. Le PT, pourtant fort de 5 à 6000 militants, reste assez fermé et peu connu. Ubbiali, lecteur attentif de la presse parfois absconse de ces trois organisations, met en relief le souverainisme mâtiné de préoccupations sociales du parti de Gérard Schivardi. Le passage concernant LO se limite à un rappel des positions et des candidatures successives d'Arlette Laguiller. Il conclut par un examen des positions de la LCR entre le Non au TCE en 2005 et la candidature d'Olivier Besancenot, et fait allusion aux courants minoritaires dit unitaires soutenant la candidature de José Bové. Cette partie se conclut par une étude des textes de Florence Johsua consacrés à la LCR et au Nouveau Parti Anticapitaliste en construction. La jeune doctorante s'attache à décrypter les modifications sociologiques qui touchent l'organisation. Elle décèle un « tournant employé » et une augmentation de la part des catégories populaires, après l'échec du « tournant ouvrier ». La part des précaires et des jeunes peu ou pas politisés est en constante augmentation, Florence Johsua indique comme un nouveau défi l'homogénéisation des différentes cohortes de militants. Une des conclusions de la thèse de Jean-Paul Salles concernant la LCR entre 1968 et 1981 démontrait que l'un des succès de la LCR avait été cette transmission réussie d'une tradition trotskiste et militante, grâce notamment à une attention soutenue à la formation (cr : http://www.dissidences.net/mouvement_trotskiste.htm#salles ). Elle souligne une donnée importante pour les futures analyses du NPA, déjà au congrès de 2003, 54% des délégués se déclarent « trotskistes » et 20% ne sont pas communistes.

Cette dernière partie montre qu'un sujet aussi vaste que la gauche de la gauche durant cette séquence politique particulière aurait nécessité d'inclure des contributions concernant d'autres formations politiques comme les Alternatifs, les alter-écolos, les collectifs antilibéraux en tant que tels (d'ailleurs les auteurs de l'introduction soulignent eux-mêmes ce déficit)… Il apparaît que la candidature de José Bové et les regroupements qu'elle a suscités, les dynamiques militantes qu'elle a engendrées, ces espoirs et ces défaillances auraient pu être l'objet d'une contribution. Surtout au regard de la récente actualité de la gauche de la gauche. Sans la dynamique unitaire de 2005, puis les échecs de 2007, aurions-nous assisté à la constitution du pôle écologiste très large, à la mise en place du Parti Ouvrier Indépendant, du Nouveau Parti Anticapitaliste, à la création du Parti de Gauche, de la Fédération pour une alternative sociale et écologique ? La conclusion, très bourdieusienne, de Gérard Mauger concerne l'existence d'un champ de  « la gauche antilibérale » ; on s'aperçoit alors de la difficulté à cerner cette gauche, les ambiguïtés et les différentes logiques : stratégiques, politiques, idéologiques ou militantes qui la traversent.

Cet ouvrage, riche d'analyses et d'enseignements, constitue une somme importante sur la gauche de la gauche. Si elle reste axée sur la période allant de 2005 aux présidentielles de 2007, elle permet d'appréhender avec une méthodologie sérieuse, propre aux sciences sociales, une réalité politique importante. Il serait opportun qu'un prochain ouvrage, de cette même facture, issu ou non d'un autre colloque, puisse faire le point et l'analyse des séquences politiques successives.

Yannick Beaulieu


Pour citer cet article


Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (dir.), Pour une gauche de gauche , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir/agir, 2008, 316 p., 20 euros : par Yannick Beaulieu.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 12 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=536




 
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