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Numéro 2 - Automne 2011 > Comptes rendus : le mouvement trotskyste

compte rendu

Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros

par Vincent Chambarlhac


Gérard FILOCHE

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Gérard FILOCHE, Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve !

Gérard Filoche réédite là le premier tome de ses mémoires (1), allégées du cahier de photographies originel, s'arrêtant en 1994 lorsqu'il quitte la Ligue communiste révolutionnaire, dont il fut l'un des fondateurs, pour rejoindre le PS et la tendance de la Gauche socialiste, notamment animée par Julien Dray (ex Titus de la LCR ). Passons le sous-titre qui respire davantage l'étal des librairies que l'objet même poursuivi par Gérard Filoche dans ce livre. Nonobstant sans doute une insistance marquée sur la nature d'abord ouvrière, salariale du mouvement de Mai, et les dernières pages où l'auteur colle à l'hypothèse d'une liquidation d'un mai qu'il crut également discerner en 86 (Loi Devaquet), en 94 (CIP)… Ce n'est pas là le sel de l'ouvrage, tout juste une ombre parfois irritante pour qui ne conçoit pas mai 68 comme la matrice de tous les mouvements sociaux… Rien ne sert de courir (camarade), 68 est définitivement derrière nous. Filoche, comparativement à l'édition initiale, a toutefois relu son texte, en modifiant la table des matières (devenue plus détaillée et explicite) et en rajoutant de ci de là quelques phrases ou paragraphes supplémentaires en fonction des développements plus récents. Ainsi, outre des trajectoires biographiques complétées, il insiste en particulier sur la nécessaire culture historique et théorique dont les militants d'aujourd'hui doivent se saisir.

Des mémoires donc, qu'il faut lire comme telles. En les situant d'abord. Les mémoires de Gérard Filoche doivent se confronter à celles de Daniel Bensaïd ( Une lente impatience , 2004), Alain Krivine ( Ça te passera avec l'âge , 2006) ; du premier la plume de Gérard Filoche n'a pas la séduction, du second la sécheresse de ton. Tous deux incarnent la majorité de la LCR , Gérard Filoche davantage la minorité. Reste qu'il fut le premier à coucher par écrit son itinéraire. L'argument des Mémoires pourrait aisément engager la lecture sous les auspices de la transmission ; on connait d'ailleurs la prédilection du mouvement trotskiste pour la figure du passeur (2), comme son appétence à se définir, à l'image d'autres mémoires, comme la Dernière génération d'Octobre (Benjamin Stora, 2003), entre Algérie et mai 68. Les premières pages de Mai 68. Histoire sans fin ne dérogent pas au genre (en passe d'être canonique) de l'autobiographie « trotskiste » : une enfance liée à la classe ouvrière et au PCF (ici à Sottevile les Rouen), une soif de lecture qui parfois confine à l'autodidaxie, facilitée dans ce cas par le développement du Livre de poche. La découverte du politique, les JCR, l'explosion de mai 68 -attendue et espérée depuis deux ans par un militantisme politique et syndical en milieu étudiant-, puis la Ligue communiste devenue LCR et, en 1994, le PS. Ce premier tome des mémoires de Gérard Filoche inscrit son itinéraire dans un cadre familier où le 10 mai 1981 se lit comme la victoire différée de Mai 68, où l'action politique des années 70 contraste avec celle des années 80, davantage resserrée par le prisme de la Gauche socialiste, sur SOS racisme et les fêtes de ses potes, le bicentenaire de 89 ( ça suffat comme ci ), Devaquet, puis Balladur. La surprise de ces mémoires tient peu à ce récit, cette chronique. Elle réside surtout dans l'analyse menée par Gérard Filoche de son parcours au sein de la LCR , et les réflexions qui l'émaillent. L'homme vaut qu'on s'y attarde puisqu'il fut membre du Bureau politique de la LCR -un temps écarté (on ne disait pas alors « licencié » comme pour Picquet)- en tant que représentant de la minorité.

Hors l'analyse dépassionnée de Jean-Paul Salles (3), cette histoire ne nous est connue que par les souvenirs militants. Il faut reprendre les termes de Jean-Paul Salles pour saisir le sel de ces mémoires écrites au présent d'une situation et d'un engagement -le parti socialiste- bien éloignés de la dynamique militante des débuts. Pour Gérard Filoche, la LCR s'apparente finalement davantage à un lieu d'apprentissage qu'à l'instrument du grand soir qu'elle prétend(it ?) être. Pour lui, la LCR se structure par une culture bolchevique qu'elle peine à dépasser, sinon transcender. Il revient souvent sur la théorie des foco et la stratégie guévariste qui coupent la LCR d'un travail de masse, notant de manière assassine : «  De Léon Trotsky, la LC n'avait ni étudié, ni mémorisé les enseignements démocratiques antistaliniens, elle avait plutôt une culture mâtinée de stalinisme (p 210) ». Cette culture mâtinée de stalinisme il la croque souvent dans l'évocation des bureaux politiques, dans l'interdiction faite à la minorité de s'exprimer dans Rouge (la démocratie de la LC confine la minorité aux pages intérieures du BI). Il la saisit surtout dans l'évocation de l'exclusion de Titus (Julien Dray) en 1981 qui coupa, une seconde fois, la LCR du mouvement étudiant (p. 376 et suivantes). Gérard Filoche s'oppose de facto au (fort) tropisme avant-gardiste de la LC , mâtiné de machisme comme l'illustre la manifestation du 21 juin 1973 qu'il ne cesse de condamner (sur le moment et ensuite) ; il paraît davantage sensible au mouvement syndical, regrettant en ex président de l'AGER UNEF le départ des militants de l'UNEF pour la ligne « Front rouge », se faisant par l'animation de la T 4 minoritaire l'artisan du MAS qui permit la rentrée des militants de la LCR au sein de l'UNEF ID jusqu'à l'exclusion de Julien Dray. Par petites touches, ses mémoires campent alors le paradoxe de la figure minoritaire au sein de la LCR  : minoritaire car souhaitant se lier au plus près des masses quand la ligne même de la LCR fait d'elle une minoritaire, une marginale de l'action politique au destin électoral alors lié à l'essoufflement du mouvement communiste. Le portrait en pied séduit d'autant plus qu'il est le contre-pied de l'héroïsme guévariste d'une part de la Ligue , réactivé de manière récurrente jusqu'à aujourd'hui.

La figure du minoritaire dit aussi le refus du concept « d'avant-garde flottante » et le souci d'inscrire le militantisme de la Ligue dans le temps long du mouvement ouvrier. Où l'on rencontre ici la question surplombante chez Gérard Filoche du parti socialiste. Il rappelle l'ambiguïté du positionnement de la LCR à l'encontre d'un parti bourgeois qu'il fallut examiner en février 1974 pour, en cinq points, statuer sur son caractère ouvrier, jugement assorti d'une classique distinction entre une base ouvrière et une direction bourgeoise (4). Il y a là un premier pas vers le Rubicon franchi vingt ans plus tard par Gérard Filoche : «  Je fus le dernier à être convaincu. Si les mots avaient un sens, et si le PS était de nature comparable au PCF, alors c'était toute une vision du monde liée aux origines des JCR et de la LC qu'il fallait reconsidérer. Car il y avait donc, dans les organisations traditionnelles, pas seulement un, mais deux grands courants : le « social démocrate » et le « stalinien  » (p 273). L'intérêt du livre tient tout entier dans cette « révélation » puisque, au rebours des lectures avant-gardistes et générationnelles sur la LCR -portées par nombre de ses militants, compagnons et ex-, Gérard Filoche cherche de manière quasi systématique à ancrer la dynamique de la LCR dans le temps long du mouvement ouvrier contre -souvent- les sirènes guévaristes. S'il ne s'agit pas d'acquiescer à cette lecture, celle-ci éclaire néanmoins dans son rapport à l'épaisseur sociale et historique du mouvement ouvrier la trajectoire professionnelle de nombre de militants vers l'Inspection du travail plus que l'enseignement, et sur le versant politique la vocation du PS « mitterrandien » à accueillir sur sa gauche, et par vagues, nombre d'ex de la LCR. Reste , et ce sera le second tome -attendu- de ses mémoires à questionner également le parcours de Gérard Filoche au sein du parti socialiste.

En somme, ces mémoires croquent une autre manière d'être à la Ligue. Elles chroniquent plus qu'un parcours militant, invitant à s'intéresser à ce qu'est la LCR comme lieu -sinon d'apprentissage, Jean-Paul Salles en fit l'analyse- tout au moins dans le cas présent d'appropriation militante d'une culture et d'une manière d'aborder par le politique le social qui fit la sensibilité de Gérard Filoche, aux antipodes de l'avant-gardisme. En somme, et parce que se joue là par l'écrit un face à face quarantenaire : à la lente impatience et la répétition des défaites qui plombe chaque jour un peu plus la ligne d'horizon (5) selon Daniel Bensaïd, Gérard Filoche souhaite, par cette histoire sans fin , défendre un autre parcours, davantage ancré dans la thématique d'unité de la gauche, délesté d'une part de la culture bolchevique qui fit la ligue. C'est cette translation du courant stalinien au courant social démocrate, pour reprendre ses mots, qui mérite d'être lue. Elle indique, pour partie, l'un des points aveugles des commémorations soixante huitarde, le poids du parti socialiste dans la récupération d'une partie de cette génération militante qui, si elle se vécut comme la dernière génération d'Octobre, s'avère surtout l'unique de Mai. Ce jusque dans ses contradictions, certitudes, errements et rodomontades… Gérard Filoche, mais aussi Daniel Bensaïd et d'autres illustrent les deux premières, on reconnaîtra facilement dans les succès de librairie les secondes…

Vincent Chambarlhac

(1) Une première version paraissait en 1998 chez Flammarion, chroniquée en son temps par J.-G. Lanuque dans le premier numéro du BLEMR (décembre 1998), le second tome est annoncé chez Jean-Paul Gawsevitch pour avril 2008, avec en sous-titre Où va le PS  ?

(2) Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre. L'espérance révolutionnaire au fil des générations , Paris, Stock, 2005.

(3) Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du grand soir ou lieu d'apprentissage ? , Rennes, PUR, 2005.

(4) Bernard Pudal repère cette distinction, et la voie vers le procès en trahison qu'elle ouvre, dès les premiers pas de la SFIC (PCF). Cf. Bernard Pudal, Prendre parti ! Pour une sociologie historique du PCF , Paris, Presses de la FNSP , 1989.

(5) Le premier terme est le titre de l'autobiographie de Daniel Bensaïd. Du même, la citation provient La discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l'histoire . Paris. Les Editions de la passion. 1995. p 8, 9.


Pour citer cet article


FILOCHE Gérard. Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros : par Vincent Chambarlhac.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 12 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=521




 
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