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Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011 > Varia

compte rendu

Vie et mort de Léon Trotsky , Paris, 2010, éditions La Découverte, 320 p, 13 €

par Frédéric Thomas


Victor Serge

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Victor SERGE, Vie et mort de Léon Trotsky

Victor Serge, dans ce livre, a voulu dresser un portrait véridique du grand révolutionnaire russe, retracer les grandes lignes de sa pensée et les événements majeurs auxquels sa réflexion et sa vie furent liées. Et c'est vrai, comme le dit Richard Greeman dans sa préface, que cet essai constitue l'« une des meilleures initiations non seulement à la vie et la pensée de Trotsky, mais à l'histoire révolutionnaire du XXe siècle » (page I), plus accessible et synthétique que la somme biographique de Pierre Broué.

Le lecteur plonge d'emblée au cœur de l'histoire : une trentaine de pages seulement sont nécessaires pour retracer la jeunesse et l'évolution de Trotsky avant d'arriver à la Révolution russe. Les chapitres consacrés à la révolution sont d'ailleurs parmi les plus riches. Ils mettent en avant « l'engrenage des pouvoirs » ; mélange de chaos et d'organisation volontaire, d'improvisations et de réactions. Ils démontrent surtout la « véritable lame de fond » (page 44) que furent l'effervescence populaire, le soulèvement des masses, ce bouillonnement intellectuel à la source du bouleversement révolutionnaire. De plus, ils mettent à mal l'image d'un parti bolchevique monolithique à la tête duquel règnerait en maître indiscuté Lénine. Le livre insiste sur les divergences, hésitations, conflits et discussions au moment de l'insurrection de 1917, de Brest-Litovsk, puis de la question syndicale. Il rappelle en outre que des divergences existaient également au sein de l'opposition avec l'Opposition ouvrière en 1920-1921, le groupe de la Centralisation démocratique en 1926-1927, et au sein de l'Opposition de gauche, à partir de 1927. Ces pages permettent de mieux comprendre l'évolution de la révolution et le rôle de Staline, en l'inscrivant dans une dynamique sociale complexe – la guerre, l'épuisement, la bureaucratie, etc. –, en partie visible, en partie souterraine, tout en dégageant un portrait de ce dernier contrastant en toutes choses avec celui de Trotsky (page 110). Ainsi, « l'« appareil » du Parti se « stalinisait » avant que le mot existât. Ce ne fut pas un coup de force, ce fut un envahissement moléculaire, une invisible contagion bureaucratique » (page 155). Enfin, soulignons les passages éclairant sur le changement de cap politique de Trotsky après l'accession au pouvoir de Hitler - « qui revêt pour lui une double signification (…) : elle annonce la guerre européenne, la faillite de l'Internationale communiste stalinisée » (page 227) - et sur les Procès de Moscou.

L'intérêt du livre tient à ces deux auteurs, car en réalité il a été écrit à quatre mains, fruit d'une étroite collaboration entre Serge et Natalia Sedova Trotsky, la veuve de Trotsky, dont les longs passages sont repris dans cet essai entre guillemets. Dès lors, au style acéré de Serge, se joint le précieux témoignage de Sedova, rythmé sur les moments forts d'un drame intérieur directement connecté à l'histoire. Cette collaboration offre, au-delà des divergences, un bel exemple de fidélité et de modestie de deux parmi les derniers survivants d'une génération. Et c'est justement pour donner à voir, à travers le parcours de Trotsky, ce que furent les bolcheviques et la révolution russe que ce livre a été écrit.

Mais si cette collaboration constitue l'intérêt majeur de ce livre, elle marque dans le même temps sa limite. Tant Greeman dans sa préface que Vladimir Kilbaltchich (le fils de Serge) dans son avertissement à l'édition de 1973, et Serge lui-même dans son avant-propos, insistent sur le fait que l'auteur s'est abstenu de jugements et commentaires sur les événements. Et Greeman d'affirmer : « il est clair que Sedova avait le dernier mot sur le contenu politique » (page VI). Cette limitation se marque dès lors par une autocensure de la part de Serge, un glissement sur certains faits et une sous-estimation des facteurs endogènes. Ainsi, le livre est-il moins original et fouillé, plus orthodoxe en quelque sorte, que Mémoires d'un révolutionnaire (également chroniqué sur ce site), où Serge expose ses divergences avec Trotsky en revenant de manière critique sur Cronstadt, la Guerre d'Espagne, la IVe Internationale, Leur morale et la nôtre . Afin de corriger quelque peu le tir, un texte inédit de Serge écrit peu après sa première visite à la maison de Coyocân (où avait vécu Trotsky) en 1942 est reproduit ici en ouverture. L'admiration pour l'ancien chef de l'Armée rouge ne l'empêchait pas d'affirmer : « la certitude de posséder la vérité le rendit intraitable vers la fin et mit en défaut son esprit scientifique » (page 8). De plus, Vie et mort de Léon Trotsky glisse très, trop rapidement sur quelques faits majeurs, tels que la dissolution de l'Assemblée constituante, Cronstadt, le « patriotisme de parti », sans s'y arrêter, sans réfléchir aux significations parfois contradictoires qu'ils revêtent. Cela dessine comme un angle aveugle de l'histoire. De manière concomitante, la tendance est d'expliquer la dictature, la terreur uniquement par la pression des événements, sous-estimant de la sorte les facteurs endogènes au bolchevisme. Révélateur est ainsi l'absence d'analyse du X Congrès en 1921 lorsque sont votées les résolutions interdisant les fractions au sein du Parti et octroyant un pouvoir d'exclusion.

Dans sa préface, Richard Greeman revient sur le parcours de Serge et sa prise de distance avec Trotsky. De plus, il propose une hypothèse convaincante pour expliquer la méconnaissance de ce « classique de la révolution » : « les relations entre Serge et Trotsky (1919-1939), entre Serge et Sedova (1941-1947), enfin entre Serge et Sedova d'une part et les trotskistes de l'autre » (pages I-II). Publié à Paris en pleine Guerre froide, ce livre cumule en quelque sorte les oppositions : envers le stalinisme bien sûr, mais aussi envers la IVe Internationale, avec laquelle Serge avait pris ses distances depuis plusieurs années, et Sedova rompu en 1947. Il est dommage que cette préface ne soit pas plus développée et que le livre ne se double pas d'un véritable appareil critique faisant le parallèle, au moins pour les événements majeurs, avec les jugements exprimés par Serge dans Mémoires d'un révolutionnaire . Il aurait également été nécessaire de s'intéresser à l'analyse politique de Sedova, à son évolution puisque la rédaction de ce livre se termine (1946) à la veille de sa rupture avec la IVe Internationale. Dans quelle mesure ainsi, la conception de l'URSS comme un «  é tat totalitaire » n'était-elle pas susceptible de rapprocher les analyses de Serge et Sedova, tout en les éloignant de la position « officielle » des trotskystes ? Enfin, la réédition de ce livre aurait mérité une préface autrement ambitieuse – la préface est celle de l'édition de 2003 – s'interrogeant sur l'actualité éditoriale de Victor Serge – 5 livres (tous chroniqués sur ce site) parus depuis 2009 ! –, sur le renouveau de cet intérêt et la signification politique qu'il recouvre.


Pour citer cet article


Serge Victor. Vie et mort de Léon Trotsky , Paris, 2010, éditions La Découverte, 320 p, 13 € : par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011, 7 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=461




 
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