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Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011 > Le thème du mois : le marxisme

compte rendu

Karl Marx. Une vie entre romantisme et révolution , Paris, Perrin, 2010, 444 p, 23 euros. Avril 2011

par Jean-Guillaume Lanuque


Bernard Cottret

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Bernard COTTRET, Karl Marx. Une vie entre romantisme et révolution

Bernard COTTRET, Karl Marx. Une vie entre romantisme et révolution , Paris, Perrin, 2010, 444 pages, 23 euros. Avril 2011

Dans l'actualité renouvelée que connaît Marx depuis maintenant plusieurs années (jusqu'à l'adaptation du Capital en manga !), la biographie rédigée par l'historien Bernard Cottret a de quoi surprendre. L'auteur est en effet spécialiste de l'époque moderne, plus précisément des histoires de l'Angleterre et du protestantisme. Toutefois, plus que d'un travail de commande, il s'agit sans doute d'une étude placée dans le prolongement de celle que Bernard Cottret avait consacrée à Jean-Jacques Rousseau cinq ans auparavant.

On sent en effet une certaine empathie pour le personnage de Marx, sensible tout au long de la plus grande part d'un récit agréable à lire, une bonne vulgarisation éclairant souvent avec à propos le contexte, aux notes fréquemment intéressantes. Ces dernières, tout comme les nombreuses citations aux résonances toujours actuelles, témoignent d'un travail de documentation conséquent ; tout juste peut-on relever quelques manques bibliographiques plus récents (le livre de Jean-Jacques Marie, Karl Marx. Le Christophe Colomb du Capital , chroniqué sur ce site, ou le Comprendre Marx de Denis Collin). Les seuls apports personnels de Bernard Cottret, au-delà du prisme privilégié de la religion (1), sont limités. On peut ainsi relever l'insistance, pour comprendre la place des jeunes hégéliens, sur l'importance de la critique de la théologie en Allemagne (Bruno Bauer, D. F. Strauss) plutôt que sur celle des Lumières françaises, ou la vision du journalisme comme « forme de socialisme » par le jeune Marx (pp.46-47).

Plus gênantes sont les quelques remarques déplacées, éparpillées au fil du livre. En plus d'une quatrième de couverture aussi accrocheuse que fallacieuse (2), on découvre que « les plus assidus [aux cours] » ne sont pas toujours les meilleurs » (p.24) ; que « Marx aurait sans doute dû être poète » (p.28) au sujet de son talent d'écrivain souligné avec insistance ; que Jenny Von Westphalen a commis une erreur en tombant amoureuse de Marx au vu des épreuves endurées ultérieurement ; sans oublier « l'inexpérience » ou la « naïveté » de Marx pour accepter aussi aisément de s'expatrier à Paris en 1843. Certaines critiques sont même carrément erronées. On peut bien sûr toujours discuter de la pertinence des analyses de Marx sur les définitions de la classe ouvrière ou de la petite bourgeoisie, mais y diagnostiquer un divorce entre théorie et réalité nous paraît largement excessif. Tout comme le fait de voir dans l'œuvre inachevée de Marx le « sentiment envahissant de l'échec » (p.262), avec en outre une tendance partielle autant que partiale d'imputer à Engels une déformation simplificatrice et scientiste ultérieure (voir à cet égard la récente biographie de Tristram Hunt, chroniquée sur ce site).

Quant aux « signes avant-coureurs de la thèse d'un « choc des civilisations » » (p.199), Bernard Cottret les repère au prix d'un contresens complet sur la vision marxienne de la Russie tsariste, y voyant une civilisation antagonique de l'occident en lieu et place d'un système social et politique archaïque et réactionnaire. En fait, on pourrait appliquer à Bernard Cottret ce qu'il dit à un moment donné de Marx lui-même : « historien consciencieux plus que vraiment original » (p.196). Son livre, s'il ne constitue donc pas la meilleure approche biographique possible sur le sujet, mériterait sans doute d'être analysé au prisme des rivalités éditoriales et des enjeux politico-historiographiques actuels, une grande partie du champ académique valorisant la figure d'un Marx comme analyste et critique du capitalisme, tout en écartant son volontarisme révolutionnaire.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Cela l'amène par exemple, à la page 74, à reconnaître pratiquement l'éternelle supériorité de la religion sur la philosophie auprès des masses.

(2) L'idée des deux morts de Marx, en 1883 et un siècle plus tard, qui n'est d'ailleurs pas spécialement originale, et l'amène à retenir principalement le statut philosophique de l'œuvre marxienne au détriment de sa praxis.


Pour citer cet article


Cottret Bernard. Karl Marx. Une vie entre romantisme et révolution , Paris, Perrin, 2010, 444 p, 23 euros. Avril 2011 : par Jean-Guillaume Lanuque.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juin 2011, 5 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=439




 
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