Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Numéro 3 - Printemps 2012 > Notes de lectures : autour de la LCR et de la naissance du NPA jusqu'à la candidature de Philippe Poutou

Note de lecture

« L’extrême gauche en France. Le poids de l’héritage » : Ce n’est qu’un début, continuons le combat !

A propos du documentaire de François Lanzenberg et Brigitte Matron, réalisé par Marc Walter, « L’extrême gauche en France. Le poids de l’héritage », produit par France 5 / MFP, diffusé pour la première fois le 11 mai 2009 à 20h35 sur France 5.


Jean-Guillaume Lanuque

Date de publication : 4 avril 2011

Nous avons déjà eu par le passé l’occasion, au sein du collectif Dissidences, de nous pencher sur certaines productions télévisuelles consacrées à l’extrême gauche, principalement trotskyste, pour en souligner les profondes limites1. Il en sera malheureusement de même avec ce récent documentaire d’un peu moins d’une heure, réalisé pour France Télévisions dans le contexte de remise au goût du jour de Marx et des idées anticapitalistes du fait de la récente crise économique. Ses auteurs sont des habitués des rétrospectives historiques, ayant par le passé abordé ensemble aussi bien les IVe et Ve Républiques que la France face à la construction européenne, la France dans le monde ou la colonisation et la décolonisation. Ce film suit globalement un déroulement chronologique, en alternant interventions de plusieurs invités et images diverses. Ces dernières sont cependant la plupart du temps proposées de manière brute, sans explications, ni même cohérence2 ; ce sont souvent les extraits d’actualités d’époque qui apparaissent les plus clairs.

Le point de départ de l’étude est pourtant pertinent. Débutant avec la Révolution française, et l’évocation seulement nominative de Babeuf, Hébert et des enragés, le documentaire se poursuit avec une traversée extrêmement rapide du XIXème siècle, dont émergent les figures de Blanqui, des communards et des anarchistes (si ce n’est que le seul cité est Ravachol, un exemple que l’on peut se permettre de trouver réducteur !). L’accent est ensuite mis sur la Révolution russe, mais au-delà de ces deux événements fondateurs incontestables, les faiblesses de l’approche se découpent clairement. D’abord, la composante majoritairement traitée est le trotskysme, plus précisément la LCR, sans que son idéologie ou les principaux courants s’en réclamant ne soient sérieusement et distinctement présentés. Les étapes énumérées sont alors la Seconde Guerre mondiale (le travail de fraternisation étant juste signalé en passant), les grèves de 1947, la guerre d’Algérie, Mai 68 et la présidentielle de 2002.

Les anarchistes, « enfants de Proudhon et de Rosa Luxemburg » (sic), n’apparaissent qu’en 1968, pour disparaître aussitôt, sans aucun nom de militant ni d’organisation, tandis que les maoïstes n’existent que par la Gauche prolétarienne ; censés être aujourd’hui disparus, ils sont seulement crédités d’avoir permis l’émergence des mouvements féministe et homosexuel. L’altermondialisme a droit à plus d’égards et de temps d’antenne, tandis que le Larzac et Action directe sont rapidement évoqués. Quant aux communistes de gauche, ou ultra-gauches, ils ne sont aucunement cités en tant que tels, d’autant que la confusion semble constante entre extrême gauche et ultra-gauche dans la bouche de certains intervenants, un des travers majeurs du film. Et rien sur des groupes comme Socialisme ou Barbarie et l’Internationale situationniste.

Il faut dire que le choix des invités est tout sauf judicieux. Au rang des acteurs, on trouve Alain Krivine (symbolisant la prédominance de la LCR au sein de l’étude), Aurélie Trouvé (co présidente d’ATTAC), et même Claude Cabanes, le directeur de L’Humanité, qui semble tiraillé entre une volonté d’ouverture sur sa gauche et une persistance de l’hostilité à son égard3. Quant aux « spécialistes », il s’agit de Philippe Raynaud, Christophe Bourseiller et Alexandre Adler, excusez du peu ! Christophe Bourseiller, crédité comme historien -et qui réussit à mentionner habilement son statut d’enseignant à Sciences politiques-, commet quelques erreurs de dates, et surtout des raccourcis explicatifs saisissants (un POI « plus violent » : quid ? L’entrisme, « style politique des trotskystes » ! L’optimisme des trotskystes après la chute du Mur de Berlin qui leur aurait permis de récupérer les restes du mouvement communiste international… La seule action marquante de ces derniers étant la création de SUD).

Mais la palme de l’incompétence et de la mauvaise foi revient sans nul doute à Alexandre Adler, qui, rappelons, avait quitté le PCF à la fin des années 1970 pour évoluer vers une droite très américanophile (il écrit désormais au Figaro). Il propose ainsi trois origines pour les trotskysmes actuels : le syndicalisme révolutionnaire pour Lutte ouvrière, l’opposition communiste des jeunes et des intellectuels (?) pour la LCR, et la gauche de la SFIO pour l’OCI. On appréciera le caractère largement artificiel de cette grille d’analyse ! Pire, sous des dehors bonhommes, il assène condamnation sur condamnation. La guerre d’Algérie aurait ainsi aggravé l’opposition de l’extrême gauche à Israël (par « l’exaltation » suscitée, le soutien aux porteurs de valises et aux « consignes » -sic- de l’Etat algérien indépendant !), et le trotskysme serait avant tout une « gestion de l’adolescence ». Il reconnaît toutefois le « génie » de Trotsky et l’école de formation que le trotskysme a constitué, et le qualifie même de « couche de protection contre les violences indiscriminées » du terrorisme. Mais c’est aussitôt pour affirmer péremptoirement que rien n’existe plus à l’extrême gauche en dehors des trotskystes : ils auraient, par le biais des lambertistes, dominé la FA, donc les anarchistes, grâce à FO (sic), et la violence du maoïsme se retrouverait chez Besancenot (re-sic).

La fin du documentaire s’interroge sur le poids actuel du trotskysme et sur l’avenir de l’extrême gauche. A cette occasion, des constantes sont isolées : le refus de la société bourgeoise, la passion de l’égalité, le goût du débat… mais aussi la méfiance à l’égard du suffrage populaire et des choix majoritaires, le besoin de dénoncer les traîtres à la cause4 et une finalité politique floue, insaisissable (sic). Comme si les auteurs du film tenaient absolument à distribuer bons et mauvais points, en terminant bien sûr sur le danger ; Adler qualifiant pour conclure l’extrême gauche de « danger pour la démocratie » et de « bacille encore vif ». Fermez le ban ! Que diable, un documentaire digne de ce nom sur l’extrême gauche doit être envisageable, au-delà du filtre de médias dont la neutralité est de toute façon en grande partie illusoire. Une réalisation qui privilégie l’explication sur le sensationnel, qui soit complète tout en allant à l’essentiel, reflétant toute la complexité des phénomènes ? Nous faisons le pari qu’un tel travail est possible, en plus d’être souhaitable, même destiné à une autoproduction ou à une diffusion limitée à l’internet.


Pour citer cet article


Lanuque Jean-Guillaume. « L’extrême gauche en France. Le poids de l’héritage » : Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! : A propos du documentaire de François Lanzenberg et Brigitte Matron, réalisé par Marc Walter, « L’extrême gauche en France. Le poids de l’héritage », produit par France 5 / MFP, diffusé pour la première fois le 11 mai 2009 à 20h35 sur France 5..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 4 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=434




 
Revue électronique Dissidences...-