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Numéro 2 - Automne 2011 > Comptes rendus : le mouvement trotskyste

compte rendu

Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros


Yannick BEAUBATIE
Gilbert BEAUBATIE

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Gilbert et Yannick BEAUBATIE, Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur

Décembre 1934, une rumeur : Trotsky serait en Corrèze, au château de Bity. Elle apparaît sous la plume de l'académicien Georges Lecomte, dans Par l'Effort , revue destinée aux Anciens Combattants, sans que l'on ne sache exactement quelle est son origine première. Elle ressurgit, toujours intacte, en 1997, dans le Figaro  : se croisent ici, dans une courte remémoration, Jacques Chirac (châtelain de Bity), Lionel Jospin (alors 1 er ministre, ex de l'OCI). En 2001, Bernard Henry Lévy ravaude, toujours pour le Figaro , cette même trame, implicitement destinée à désigner, par le trotskisme, une figure du complot. Une rumeur donc, dont les auteurs s'efforcent de dévoiler les mécanismes, puisque Trotsky ne séjourna jamais en Corrèze…

Par sa stature académique, Georges Lecomte accrédite l'hypothèse d'un exil corrézien de Trotsky. Significativement d'ailleurs, il qualifie la Corrèze d' Asturies françaises , convoquant par là un horizon d'attente révolutionnaire. Là réside sans doute l'une des forces de la rumeur. Elle s'adosse au contexte de crise de 1934, se nourrit de la reconfiguration politique en cours qu'articule l'antifascisme unitaire du 12 février 1934. La figure de Trotsky convoque également l'antisémitisme véhément d'une presse d'extrême droite prompte à souligner des collusions judéo-bolcheviques, maçonniques… Tout un imaginaire du complot se profile là, sans d'ailleurs que les auteurs ne le situent à l'aune d'un spectre bien plus large repéré par Frédéric Monier ( Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule , 1998). Ancrée dans des séries (l'antisémitisme, l'anticommunisme, le pacifisme, la peur du rassemblement populaire…), la rumeur flamboie un temps. Patiemment, Gilbert et Yannick Beaubatie en dénouent les fils, les réseaux, tout en démontrant sa fausseté. Ce faisant, ils manifestent par trop souvent une volonté de trop en dire, utilisant des citations inutilement longues, développant à l'excès certaines biographies ou thèmes (la Franc maçonnerie, par exemple), au risque de noyer le sujet initial (1). L'ouvrage rebondit en conclusion sur le temps présent -sans doute trop rapidement. Demeure une interrogation : pourquoi cet épisode ressurgit-il, quelle vertu (politico-médiatique) ceux qui l'exhument lui confèrent ils ?

Si le livre évite cette interrogation, il pointe néanmoins un moment charnière dans l'histoire des représentations du trotskisme. L'entrisme, à bannière déployée , des bolcheviks-léninistes dans la SFIO en 1935 fonde - au prix de l'oubli de sa publicité (2) - l'imaginaire des allusions de 1997-2002. L'ombre trotskiste des secrets de jeunesse (Edwy Plenel) ourle une lecture singulière du politique. Cet imaginaire du trotskisme repose structurellement sur des présupposés identiques : l'irruption dans le champ politique de radicalités nouvelles. Il y avait là un élément contextuel que les auteurs négligent pour partie. Le questionnement médiatique de cette radicalité débouche en 1935-1936, sur des tentatives de regroupement à l'extrême gauche du PCF, sur une enquête du Temps significativement intitulée «  Une nouvelle extrême gauche va-t-elle se former ?  ». Elle est depuis 1997, l'antienne des articles consacrés au néo-communisme. Où l'on voit donc que l'occurrence de la rumeur - comme de cet ouvrage- tient aux « inquiétudes » du temps, dont elle ne serait qu'une mise en abyme (3)… Voilà en tout cas de quoi prolonger l'étude, en s'intéressant par exemple à l'ensemble des rumeurs, voire des clichés, colportées sur le trotskysme…

Vincent Chambarlhac (avec Jean-Guillaume Lanuque)

(1) On peut d'ailleurs se demander in fine si ce livre n'aurait pas pu être synthétisé en un gros article…

(2) Sur ce point, Thierry Hohl, « Quand les fils du vieux étaient socialistes. Les Bolcheviks-léninistes dans la SFIO (1934-1935) », Recherche socialiste , n° 11, Juin 2000.

(3) Cf. Vincent Chambarlhac, « Pacifisme révolutionnaire et culture de guerre. Le meeting de Saint Denis « contre la guerre, contre l'union sacrée (1935) », Dissidences , n° 11, juin 2002, p 10-14. Disponible en version PDF sur le site de la revue. Et Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl, «  Une nouvelle extrême gauche s'est-elle formée ? Front populaire et radicalité . », Communication au colloque Front populaire. Choc et contre-choc, Université Paris I (CHS), lundi 5 décembre 2006. A paraître.


Pour citer cet article


BEAUBATIE Yannick et BEAUBATIE Gilbert. Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 2 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=395




 
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