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Numéro 1- Printemps 2011 > Comptes rendus

compte rendu

« Livrer sur demande ». Quand les artistes, les dissidents et les juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-41), Marseille, Agone, 2008, 352 p.

par Jean-Paul Salles


Varian Fry

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Varian FRY, « Livrer sur demande ». Quand les artistes, les dissidents et les juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-41

On connaissait déjà la traduction des Mémoires de Varian Fry (1907-67), publiée en français en 1999 chez Plon, sous le titre « La liste noire ». La reprise par Agone de la traduction d'Edith Ochs sous le titre de l'édition originale en anglais (1945) : « Surrender on demand » (« Livrer sur demande…tous les ressortissants désignés au gouvernement de Vichy par celui du Reich » selon l'article 19 de la Convention d'armistice) est néanmoins une excellente initiative. D'autant que le texte de Fry est accompagné de biographies et d'un glossaire des plus utiles, d'un album photo, de plusieurs articles de Fry, qui était journaliste, et d'une excellente et longue préface de Charles Jacquier. Venant après une exposition réalisée à Paris (Halle Saint-Pierre) en 2007, cet ouvrage permet de mieux connaître ce jeune américain d'idées libérales, ancien d'Harvard, qui ayant assisté à un pogrom à Berlin alerte sur la dangerosité des nazis dans un article du New York Times, le 17 juillet 1935.Il rejoint en cela les préoccupations de syndicalistes américains de la confection à l'origine du Jewish Labor Committee (février 1934) et participe avec eux à la création de l'AFGF (American Friends of German Freedom), soutenue pas des pasteurs, des intellectuels (parmi lesquels John Dewey qui aidera Léon Trotsky à tenter de mettre en pièces les Procès de Moscou). Ces divers groupes mettent sur pied l'Emergency Rescue Committee qui envoie Fry à Marseille, où il arrive le 13 août 1940, muni d'une liste de 200 noms d'artistes, d'écrivains, d'universitaires à sauver, pour lesquels ses amis s'efforçaient d'obtenir des visas d'entrée sur le territoire américain. Parallèlement des institutions comme le Moma (Museum of Modern Art de New York) ou la New School for Social Research, de New York aussi, financée par la Rockfeller Foundation, offraient bourses et postes d'enseignement. Fry remplit largement sa mission, permettant à Max Ernst, Marc Chagall, au sculpteur Jacques Lipchitz, à Siegfried Kracauer, à l'historien d'art et poète Hans Sahl, au mathématicien Jacques Hadamard (« l'Einstein français »), mais aussi à André et Jacqueline Breton, André Masson, Benjamin Péret, Marcel Duchamp, Jean Malaquais et à bien d'autres de se sauver des griffes d'un régime vichyste de plus en plus aligné sur Berlin. Mais il sauvera aussi, grâce au Centre Américain de Secours qu'il crée dès son arrivée – il tient ses premières permanences dans sa chambre d'hôtel – de nombreux socialistes de gauche, des membres de l'extrême gauche antistalinienne, dont le plus célèbre est Victor Serge ( et son fils Vlady). Indigné par le Pacte germano-soviétique et considérant que les Communistes étaient assez forts pour s'occuper de leurs camarades, il ne se préoccupa pas d'eux.Pour ce faire, il sut déployer des trésors d'ingéniosité et faire preuve de courage(il eut à subir perquisitions et arrestations de la part des autorités françaises) et il dut se battre aussi contre l'ambassade américaine à Vichy et contre les fonctionnaires du Département d'Etat, très antisémites et qui craignaient l'arrivée de subversifs aux Etats-Unis. Cette entreprise le mit en contact avec d'autres, comme par exemple la coopérative du Croque-Fruit créée à Marseille par le sympathisant trotskyste Sylvain Itkine, installée à la villa Air-Bel, et qui apportait un secours matériel et un réconfort moral à des réfugiés parfois totalement démunis (Charles Jacquier renvoie à l' article de Céline Malaisé paru dans notre revue DissidencesBLERM n° 12-13, oct.2002-janv. 2003, « Trotskistes-épiciers au coeur des années noires : l'expérience du Croque-fruit »). V. Fry travailla aussi avec des militants anarchistes espagnols (CNT) réfugiés à Toulouse, pour faire passer ses protégés par l'Espagne d'où ils rejoignaient Lisbonne et le bateau pour les Etats-Unis. Il n'hésita pas non plus à recourir aux services, rémunérés, de truands marseillais. Son principal collaborateur, « Danny » Bénédite, un ancien de la Gauche Révolutionnaire de Marceau Pivert et du PSOP, continua à faire vivre l'institution après l'expulsion de Fry. En effet, son activisme l'ayant rendu suspect, il sera expulsé en août 1941 après 11 mois d'intense activité au cours desquels il sauva plus de 3.000 personnes. La reconnaissance viendra sur le tard, la République française lui décernant la Légion d'honneur en 1967, quelques mois avant sa mort, et l'Etat d'Israël le distinguant comme Juste parmi les Nations en 1994 pour le sauvetage des nombreux juifs qu'il réalisa. Mais il fut aussi, comme on l'a vu, pour reprendre les termes de Philippe Dagen le « Juste des Surréalistes » (in Le Monde , 1 er décembre 2007). Le plus bel hommage lui est rendu par Hans Sahl, cité par Ch. Jacquier : « Imaginez un peu : les frontières étaient fermées, on était pris au piège, à tout instant on pouvait faire l'objet d'une nouvelle arrestation, ta vie était finie et voilà que tout d'un coup tu as devant toi un jeune américain en bras de chemise qui te bourre les poches d'argent, passe son bras autour de toi et susurre avec l'air d'un conspirateur dont il joue mal le rôle « Oh ! il y a des moyens de vous sortir de là », et pendant ce temps voilà que les larmes coulent le long de tes joues ».

Salles Jean-Paul.


Pour citer cet article


Fry Varian. « Livrer sur demande ». Quand les artistes, les dissidents et les juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-41), Marseille, Agone, 2008, 352 p. : par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 1- Printemps 2011, 2 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=380




 
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