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Numéro 3 - Printemps 2012 > Notes de lectures : autour de la LCR et de la naissance du NPA jusqu'à la candidature de Philippe Poutou

Note de lecture

« Le biographe, l’analyste, l’opportuniste et les militants ».

Autour du NPA et Besancenot.- Julien Beauhaire, Olivier Besancenot ou la révolution en recommandé, Paris, Respublica éditeur, 2008, 276 p., 19 €.- Daniel Bensaïd / Olivier Besancenot, Prenons Parti. Pour un socialisme du XXIème siècle, Paris, Mille et une nuits, 2008, 378 p., 16 €.- François Coustal, L’incroyable histoire du Nouveau parti anticapitaliste, Paris, Demopolis, 2009, 238 p., 14 €.- Eric Hacquemand, Olivier Besancenot. L’irrésistible ascension de l’enfant de la gauche extrême, Monaco, Éditions du rocher, collection « Document », 2008, 304 p., 17 €.- Denis Pingaud, L’effet Besancenot, Paris, Seuil, 2008, 153 p., 16 €.


Yannick Beaulieu
Jean-Guillaume Lanuque

Date de publication : 2 avril 2011

Signe de la réussite médiatique du projet de Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) lancé par la LCR fin 2007, l’automne 2008 a vu paraître plusieurs livres autour de la figure charismatique de son porte-parole, désormais figure familière de l’opinion. Une telle entreprise peut paraître osée, Olivier Besancenot étant une personnalité politique encore au cœur de sa vie, et les ouvrages apparaissent d’ailleurs très contrastés.

Le premier à avoir accompagné la rentrée littéraire est celui d’Éric Hacquemand, journaliste au Parisien aujourd’hui en France. Celui-ci livre un portrait plutôt empathique, dans lequel les critiques demeurent limitées (on relèvera celle du refus de voter le projet de taxe Tobin au Parlement européen ou celle d’un certain simplisme supposé de l’argumentaire public de Besancenot). A l’aide d’un nombre conséquent de témoignages, essentiellement des proches de son sujet, mais avec une bibliographie particulièrement limitée, Hacquemand revient sur les origines de Besancenot, issu des classes moyennes, d’un milieu orienté à gauche. Venu aux JCR puis à la LCR par antiracisme, le jeune militant s’est formé avant tout dans la pratique, dans les luttes sur le terrain, les discussions - avec son professeur Pierre Vandevoorde en particulier - approfondissant un engagement plus théorique. Son choix de s’intégrer, au sein de la LCR, à la tendance « Révolution ! » est la marque pour l’auteur d’un fil rouge de son militantisme, le refus de toute alliance avec le PS au profit d’un développement du pôle de radicalité autour de la LCR. Outre les rappels sur ses responsabilités accrues au sein de l’organisation, CC en 1996, BP en 1998, assistant parlementaire de 1999 à 2000, son investissement dans les diverses luttes d’alors et son entrée au sein de la Poste (après un passage chez Shopi) sont explicités.

Mais Hacquemand réserve le gros de ses développements aux séquences électorales, présidentielles en particulier. Si les réticences d’une partie de la LCR quant à son choix comme candidat sont alors rappelées, il faut bien reconnaître que le récit verse surtout dans une personnalisation exagérée, jamais analysée en profondeur (la LCR semble articuler toute son action autour de lui, et le NPA est ainsi « son nouveau projet », page 248). L’ensemble se lit aisément et agréablement, évidemment, mais tous ceux qui sont un tant soit peu familiarisés avec le sujet apprennent peu de choses, l’auteur se complaisant trop dans les anecdotes. Majoritairement chronologique, le récit se fait plus original dans la dernière partie, consacrée à certains éléments du « mystère » Besancenot (est-il riche, sera-t-il candidat en

2012, etc.). L’étude de Besancenot ne conduit pas pour autant Hacquemand à une réflexion plus large sur la LCR. Il n’en reste pas moins que ce livre émerge comme le plus valable comparativement aux autres…

Le choix de Denis Pingaud est au départ foncièrement différent. Si certains sociologues ou ethnologues ont pris le parti de brièvement confier à leur lectorat « d’où ils parlent », par le biais d’une brève notule autobiographique pour expliciter leur subjectivité et leurs a priori sur la question qu’ils traitent, la quatrième de couverture de l’ouvrage prête à redire. Certes, elle précise que Denis Pingaud est vice-président d’Opinion Way, et un « expert de la gauche et de l’extrême gauche » auteur de quatre autres ouvrages (La Gauche de la gauche 1 (2000), La longue marche de José Bové (2001), L’impossible défaite (2002), et Les taupes et les éléphants (2004)), tout en reproduisant sa photographie. Cependant, elle ne contient aucune autre indication biographique, ce qui est fort dommage au vu des écrits et des jugements portés dans ces 153 pages consacrées à Olivier Besancenot, à la LCR et au NPA. D’après Jean-Paul Salles 2, Denis Pingaud est un ancien militant de la Ligue, connu sous le pseudonyme de Séraphin, qui dans les années soixante-dix, participe au Quotidien Rouge ; en 1985, il est conseiller technique auprès de Laurent Fabius, alors premier ministre.

Il sera surtout un conseiller en communication de José Bové lors de la dernière campagne électorale pour les présidentielles de 2007. On se rappelle alors les déclarations intempestives de l’ancien leader de la Confédération paysanne, candidat des collectifs antilibéraux et unitaires… Cette mise au point nous semble nécessaire car elle permet, non pas de satisfaire une curiosité mal à propos, mais de mettre en perspective certains passages de cet essai. On comprend ainsi mieux par exemple le paragraphe très flatteur concernant Alain Krivine, « un animal politique qui a du flair. Depuis près de cinquante ans qu’il milite à la gauche de gauche, il s’est rarement trompé dans l’analyse des soubresauts de la radicalité sociale » (p.39), ou la description d’un José Bové, admiré par Olivier Besancenot, « pour sa farouche insubordination au pouvoir » ! (sic, p.64).

Cet essai est basé principalement sur une analyse des prises de positions publiques du porte-parole de la LCR, et sur les flux et reflux médiatiques qu’il suscite. Ainsi dans son introduction, Denis Pingaud revient sur « l’affaire Jean-Marc Rouillan », l’explosion de la cote de popularité d’Olivier Besancenot, et l’actualité récente : la création du NPA. Il pointe une fracture générationnelle entre les Alain Krivine, Julien Dray, Henri Weber, qui, malgré leurs parcours dissemblables possèdent des expériences en commun, et Olivier Besancenot,  Manuel Valls ou Ségolène Royal, qui n’ont véritablement rien à partager. Ce responsable d’un institut de sondage est paradoxal : il semble regretter la « peopolisation » des hommes politiques et s’emploie à rédiger une biographie d’Olivier Besancenot et à parler de celui-ci et de ses amis, plutôt que de la LCR et des nouveaux militants du NPA. Son analyse de l’augmentation constante de la cote de popularité du porte-parole de la LCR est toutefois relativement pertinente. Il détaille et met en parallèle les scores électoraux aux différentes échéances et la montée en puissance d’Olivier Besancenot (ou de la LCR, ou des deux ?). Denis Pingaud semble avoir tranché en faveur du jeune postier. De manière plus intéressante, il met en relief la « cristallisation » d’un vote radical à gauche, qui ne connaît quasiment pas d’érosion entre le 22 avril 2002 et le 22 avril 2007, et dont la LCR est d’ailleurs la principale bénéficiaire. Il remarque également que lors des dernières élections municipales, la LCR a fait de meilleurs scores lorsque l’ex-gauche plurielle se présentait unie. Justement, Pingaud montre l’aveuglement du Parti socialiste face à la reconnaissance médiatique et aux succès électoraux d’Olivier Besancenot, de la LCR et du démarrage prometteur du NPA.

Finalement, cet essai n’est ni une biographie (il ne contient aucune révélation sur la jeunesse, les relations amicales, l’engagement précoce d’Olivier Besancenot, un spectateur de Vivement Dimanche connaît déjà tout cela…), ni une analyse des thèses politiques et des activités d’une organisation. Il est ici très peu question des militants de la LCR ou même de l’entourage immédiat d’Olivier Besancenot, comme si celui-ci avait « grandi » hors-sol. Il se dégage d’ailleurs une certaine empathie du « biographe » pour son sujet : « Au bout du compte, dans la France d’en bas, il n’y a pas photo dans les médias entre un mec en parka avec des gens qui se battent pour leur salaire, leur emploi ou leurs droits et des aspirants socialistes à la candidature présidentielle de 2012 qui se battent entre eux ! » (p. 60). Il revient principalement sur la distinction entre les deux gauches : celle réformiste et de gouvernement, et celle révolutionnaire. Il a d’ailleurs tendance à caricaturer, comme souvent le font les journalistes, le rapport au pouvoir et à son exercice de la LCR. C’est avec une certaine ironie qu’il commente les nouvelles références théoriques de la direction de la LCR :

Che Guevara, plutôt que Rosa Luxembourg, et un certain oubli du « Vieux » dans les discours. Il retrace la recherche théorique pour un socialisme du XXIème siècle, l’abandon de la dictature du prolétariat dans les thèses de la LCR, les nouvelles formes de radicalité en Amérique du Sud notamment en Bolivie et au Venezuela, que Pingaud définit hâtivement comme « social-populisme » 3. Ces jugements concernant le NPA apparaissent un peu expéditifs et ne prennent pas suffisamment en compte le renouvellement générationnel et l’apport de militants expérimentés venus d’autres organisations ou d’ex-militants LCR. Ainsi, on peut penser que les cultures politiques différentes devraient constituer un avantage et la

LCR a d’ailleurs toujours su former ses militants, homogénéiser leurs options politiques, et Pingaud apparaît bien pessimiste sur ces questions. L’auteur reprend également les récentes prestations médiatiques du natif de Levallois- Perret et tente ainsi de faire une analyse de son image dans l’opinion publique, en s’appuyant sur un sondage concernant justement l’image et les représentations d’Olivier Besancenot. Si la démarche peut avoir quelque intérêt, elle reste limitée à une analyse « médiologique ».

D’autre part, être en prise directe sur l’actualité est une gageure, ainsi Pingaud affirme que Raoul-Marc Jennar et Clémentine Autain ont rejoint le NPA (p.135) et que Michel Onfray ou Luc Boltanski observent de loin sa construction. Depuis, Clémentine Autain est une membre active de la Fédération (qui regroupe des communistes unitaires, les alterekolos, les Alternatifs, le CNCU - Coordination Nationale des Collectifs Unitaires -, Utopia -ex-courant PS-, Écologie Solidaire, Le Mai), et dont ne fait pas partie (pas encore ?) le NPA. Elle ne participe donc plus à la construction du NPA, alors que Luc Boltanski a engagé une réelle discussion avec Olivier Besancenot dans la revue Contretemps4. Finalement, cet essai semble s’adresser principalement aux socialistes qui auraient été inattentifs aux évolutions politiques de la gauche de la gauche, et de manière générale au peuple de gauche peu au fait des pratiques militantes, intrinsèquement liées aux fonctionnements organisationnels de ces partis. Le dernier chapitre intitulé, fort justement, « les éléphants se trompent énormément » en est une illustration. On comprend alors que l’auteur, issu de la LCR mais ayant compris « l’impasse révolutionnaire » et le non débouché politique de la théorie des deux gauches, et donc rallié au PS, devienne un expert de la question pouvant apporter son analyse aux fameux éléphants.

Le troisième de ces journalistes sensibles à l’air du temps est aussi celui qui présente le moins d’intérêt. Julien Beauhaire a beau être présenté en quatrième de couverture comme « auteur de plusieurs biographies politiques », on n’en trouve nulle trace sur le net…

Construit avec le fil rouge de l’émission Vivement dimanche à laquelle Besancenot avait participé, son livre transpire surtout l’opportunisme et la facilité, voire une certaine prétention (le sous-titre, « Quel avenir pour l’extrême gauche ? », en témoigne), sa mise en page très aérée, avec une police plutôt consistante, n’incitant pas à l’indulgence. Le contenu proprement dit reprend beaucoup d’éléments biographiques déjà présentés par Hacquemand, en brossant un tableau du contexte général tellement superficiel qu’il en est peu compréhensible, et d’une façon si allusive que cela fait penser à un travail achevé en catastrophe5. Il y a là comme un méli-mélo de faits juxtaposés qui charrie son lot de confusions, d’erreurs ou d’incompréhensions, liées à une maîtrise insuffisamment approfondie du sujet. Sans vouloir se lancer dans un catalogue exhaustif, citons la « politique modérée » ( !) de la LC au début des années 70 (p.60), Henri Weber - dont les critiques de son livre, Lettre recommandée au facteur, sont largement citées - rentrant au PS en 1986 (peut-être une confusion avec Cambadélis ?), une révolution en France durant l’année 1840 (!!), le licenciement de Christian Picquet comme permanent de la LCR comparé à un « procès de Moscou » ou un mouvement communiste en crise à compter seulement de 1968… Sans parler de l’identification entre ultra gauche et extrême gauche, des contresens sur les pablistes et les lambertistes actuels (comprenez la LCR et le POI) ou l’analyse de l’histoire de la IVe Internationale dans ses premières décennies (pages 110-111 et 229)… N’en jetez plus ! Il faut dire que la bibliographie citée en fin d’ouvrage est pour le moins lacunaire, partielle sinon partiale : pas de mention de la somme de Jean-Paul Salles, et pour évoquer la Commune, Sévillia et Bluche sont convoqués ! On a donc affaire ici à une compilation douteuse6, dont le seul destin est d’être vite oubliée.

Parallèlement à ces divers ouvrages écrits de l’extérieur du mouvement, certains des leaders de la LCR ont également pris leur plume pour tenter d’élargir davantage encore l’audience du NPA naissant. Il est d’ailleurs très symbolique de voir associés une des têtes pensantes de la Ligue depuis ses débuts, Daniel Bensaïd, et son porte-parole désormais incontournable, Olivier Besancenot, dans la rédaction d’un programme qui ne dit pas son nom. Prenons Parti revient en effet de manière très didactique sur la critique de la société capitaliste, en particulier à l’aide de lettres ouvertes percutantes à certains ennemis de classe (Parisot, Darcos) ou même au sympathisant lambda. On retrouve également au fil des pages les diverses mesures popularisées par la LCR (interdiction des licenciements, augmentation des salaires de 300 euros, etc.) et une insistance particulière sur certains thèmes, par exemple les discriminations. Les développements sur les services publics et les privatisations sont d’ailleurs particulièrement convaincants, tout comme la dénonciation de l’évolution sécuritaire de nos sociétés. Par contre, bien que l’histoire des luttes passées soit invoquée, elle n’est évoquée que très brièvement, le nom de Trotsky n’apparaissant d’ailleurs jamais ni celui de trotskyste (remplacé par « antistalinien »). Plutôt que de citer la Révolution russe ou la IVe Internationale, les auteurs préfèrent insister sur la Commune ou… sur Einstein 7 ! Un choix qui ne manquera pas de leur être reproché par certains. En fait, l’accent est mis avant tout sur une série d’objectifs de changements, sans entrer dans le détail des tactiques pour y parvenir.

Bien loin donc d’un testament de la LCR, qui compilerait les acquis programmatiques d’une histoire longue, ce livre se pense comme une boussole gardant le cap révolutionnaire mais utilisable par le plus grand nombre, toutes appartenances politiques confondues. Le livre de François Coustal, alias François Duval, se place dans une approche différente, puisqu’il retrace les différentes étapes du processus de gestation du NPA de manière à ce que ce Fabuleux destin… séduise encore davantage de militants potentiels. Le propos est ainsi très descriptif et accessible, vivant, avec plusieurs portraits individuels et des descriptions de certaines situations régionales (Marseille, Mulhouse, la Bretagne ou Avignon, entre autres). Si l’auteur se concentre sur la période allant de l’été 2007 à la veille de la fondation officielle du NPA, il n’en effectue pas moins quelques rappels historiques, en particulier avec ses annexes, « Notice explicative sur la Ligue Communiste Révolutionnaire » et « Lexique militant », aussi succinctes soient-elles. Il ne cache pas non plus les difficultés rencontrées, diversité des profils de chacun, variété des attentes (parti ou « super-syndicat », place du féminisme, etc.) ainsi que des « cultures militantes », y compris les oppositions internes à la Ligue, mais on sent bien son appartenance à la majorité de l’organisation à travers quelques petites attaques à fleuret moucheté 8

Le bilan de cette petite vague de parutions autour du NPA et de la figure emblématique d’Olivier Besancenot est donc mitigé, et il faudra sans nul doute attendre encore quelque peu avant de pouvoir espérer lire une étude complète et approfondie sur la mutation de la LCR en NPA.


Pour citer cet article


Beaulieu Yannick et Lanuque Jean-Guillaume. « Le biographe, l’analyste, l’opportuniste et les militants ». : Autour du NPA et Besancenot.- Julien Beauhaire, Olivier Besancenot ou la révolution en recommandé, Paris, Respublica éditeur, 2008, 276 p., 19 €.- Daniel Bensaïd / Olivier Besancenot, Prenons Parti. Pour un socialisme du XXIème siècle, Paris, Mille et une nuits, 2008, 378 p., 16 €.- François Coustal, L’incroyable histoire du Nouveau parti anticapitaliste, Paris, Demopolis, 2009, 238 p., 14 €.- Eric Hacquemand, Olivier Besancenot. L’irrésistible ascension de l’enfant de la gauche extrême, Monaco, Éditions du rocher, collection « Document », 2008, 304 p., 17 €.- Denis Pingaud, L’effet Besancenot, Paris, Seuil, 2008, 153 p., 16 €..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 2 avril 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=376




 
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