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Numéro 1- Printemps 2011 > Comptes rendus

compte rendu

Retour à l'Ouest. Chroniques (juin 1936-mai 1940) , Marseille, 2010, Agone, 368 p., 23 €. Octobre 2010

par Frédéric Thomas


Victor Serge

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Victor SERGE, Retour à l'Ouest. Chroniques (juin 1936-mai 1940)

Il semble qu'avec la publication, par Zones, en 2009, de Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression et L'affaire Toulaev (ce dernier également réédité chez Lux – voir les notes de lecture pour ces deux ouvrages sur notre site), et avec ce recueil-ci, les écrits de Victor Serge (1890-1947) obtiennent enfin une reconnaissance et un intérêt plus larges - plus larges et justifiés - que par le passé (1). De fait, de l'anarchisme individualiste contemporain de la Bande à Bonnot à la Révolution russe et l'Opposition de gauche, des romans aux essais historiques et littéraires, Serge fut un acteur, un témoin et un intellectuel exceptionnels de son temps.

Retour à l'Ouest rassemble près de la moitié des chroniques écrites par l'auteur de 1936 à 1940 pour le quotidien syndical belge (de Liège) La Wallonie , annotés et suivi d'un glossaire des noms propres. Expulsé d'URSS - suite à une intense campagne de soutien en France et en Belgique - où il était depuis des années en butte à la censure et la répression, Serge arrive en Belgique à la mi-avril 1936 et commence à livrer régulièrement des articles au journal dès le mois de juin. Dans l'intéressante préface, Richard Greeman présente ce recueil comme « un authentique document historique et littéraire » (page XXIII). Il a raison, doublement raison même : parce que ces années sont riches en événements et tragédies, et parce que Serge offre un point de vue critique unique. Greeman montre que les articles de Serge se distribuent autour de 8 thèmes : l'URSS et les procès de Moscou ; la Guerre d'Espagne ; le fascisme et la menace de guerre ; la culture ; les portraits de révolutionnaires et d'intellectuels ; la Chine ; la France ; l'antisémitisme. Il rend compte par ailleurs de la spécificité du quotidien liégeois et de l'autocensure partielle dont fait preuve l'auteur de L'affaire Toulaev . Outre une erreur ponctuelle - en 1928, Barbusse n'a pas fermé les colonnes de Clarté à Serge (page VIII), simplement parce que Barbusse ne contrôlait plus la revue depuis des années et que celle-ci, sous l'influence de Marcel Fourrier et Pierre Naville, allait en 1928 disparaître et devenir La lutte de classes -, regrettons que ne soient pas développés, d'une part, le champ politico-culturel franco-belge « dissident » (revues, rassemblements, groupes politiques), et, d'autre part, une comparaison des articles données par Serge à La Wallonie avec d'autres donnés ailleurs (principalement la Révolution prolétarienne). Cela aurait permis de constituer une microsociologie du réseau des relations de Serge, de son évolution (la rupture entre Serge et Trotsky intervient durant ces années) et de mieux cerner les différences d'accents et de thématiques selon qu'il s'adressait à tel ou tel public, en France ou en Belgique (2).

Dès la première chronique de juin 1936, ce qui étonne, c'est la disposition à l'optimisme de Serge. Disposition sur laquelle il revient un an plus tard : « C'est l'époque qui est ainsi et elle exige qu'on la regarde en face. Nous étions là des rescapés de plusieurs dictatures totalitaires, et pourtant pleins de confiance en l'avenir des hommes » (page 91). Cet optimisme semble tenir au sens accordé à l'Histoire, au refus de ne pas céder, de ne pas abandonner le combat, au lieu de publication (d'autres écrits contemporains - par exemple, la postface à Destin d'une Révolution , qui date de 1937, sont plus critiques et plus sombres), et constitue comme le pendant d'une certaine retenue. Celle-ci est particulièrement à l'œuvre durant la Guerre d'Espagne. En juillet 1937, à propos de l'assassinat par les staliniens à Barcelone de l'anarchiste italien Camillo Berneri, Serge écrit qu'il « n'ouvre pas un débat sur sa tombe » (page 100). À la même époque pourtant, il signe deux articles dans la Révolution Prolétarienne aux titres autrement explicites : « Victoire et défaite à Barcelone » (25 mai 1937) et « Crimes à Barcelone » (25 juin 1937). De la volonté de préserver quelque peu le lecteur de La Wallonie , Serge s'explique tout en y mettant un terme à la fin de la guerre d'Espagne, en mars 1939 : « Tant que l'espoir d'une victoire subsista pour la République espagnole – et avec elle pour les travailleurs de la péninsule – nombreux furent ceux qui, connaissant les péripéties intérieures de la tragédie, hésitèrent à en parler autrement qu'entre initiés. Je fus de ceux-là, bien que le devoir du silence – ou du demi-silence – m'ait souvent été lourd » (page 244).

Au fil des mois, de la défaite espagnole à la succession des procès de Moscou, la condamnation du stalinisme, parallèlement à une réflexion plus critique et fouillée du léninisme, se précise, abandonnant définitivement toute retenue. Ainsi, à la différence de Trostky, Serge parle à propos de l'URSS non d' é tat ouvrier dégénéré, mais d'un é tat totalitaire « aussi dur que les régimes fascistes » (page 276). Et d'affirmer : « le stalinisme a tué le marxisme sous des milliers de tonnes d'insipides publications totalitaires (…) ; tué le marxisme en tuant les marxistes à coups de revolver dans la nuque, de la façon la plus littérale (…) ; tué le marxisme en couvrant de ses drapeaux tant de crimes en Chine, en Espagne, en Pologne, en Allemagne que des républiques en sont mortes ; tué le marxisme soviétique en le prostituant à Hitler… » (page 292). Centré sur la priorité de la lutte et l'internationalisme, l'autocritique et la condamnation définitive du capitalisme où tout est faussé, Serge tente de mettre en avant un communisme libertaire dont « Le souvenir de Cronstadt 1921 » (pages 314-317) dessine les contours et constitue l'une des principales sources du conflit, puis de la rupture avec Trotsky.

Certes, Serge ne fut pas toujours prophète et s'est parfois trompé comme le rappelle Greeman. Cependant, son démontage minutieux des procès de Moscou, de la fascisation des sociétés européennes et, à travers elle, des mécanismes de contrôle et de propagande est d'une lucidité impressionnante. De même en va-t-il de ses articles sur la culture, la littérature et les intellectuels : « Musée du soir… » (pages 87-90) sur Paris et la littérature prolétarienne ; « Qu'est-ce que la culture » (pages 117-120) et « Défense de la culture » (pages 205-208) sur les mobilisations d'intellectuels autour de ce thème ; « Pogrome en quatre cent pages » (pages 143-147) sur Céline ; « Terre des hommes » (pages 259-263) et « Le courage d'un homme » (pages 302-305) opérant des rapprochements saisissants entre certaines aventures, expériences et l'action révolutionnaire ; … Là où peut-être, il fut prophète et, en tous les cas, se distingue de la majorité des communistes de l'époque, c'est dans l'attention précoce et la mesure du danger spécifique que fait peser, sur l'intelligence et l'Europe, l'antisémitisme. Enfin, il y a cette série de portraits d'intellectuels, révolutionnaires, écrivains, qui constitue comme une « constellation des frères morts ». Elle libère Serge d'une vision finaliste de l'histoire, creusant sa fidélité envers ses camarades, leurs idéaux et luttes communs. En faisant se croiser les vivants et les morts, la Révolution française, la Commune, la Révolution russe et les combats contemporains, il adopte un positionnement étonnement proche de celui de Benjamin : « Les grands faits d'hier et d'avant-hier changent à nos yeux au fur et à mesure que les perspectives présentes se modifient ; et ce n'est pas fini, ce ne sera jamais tout à fait fini. Pour la jeune génération socialiste, la révolution russe n'apparaît plus qu'à travers le prisme sanglant du stalinisme. Comment la comprendre dès lors, comment y retrouver des exemples et des sources de confiance ? On ne les retrouvera qu'aux tournants de l'avenir, quand le cauchemar sera dissipé » (page 315).

Quelques mots pour finir sur le style de Serge. Certaines pages où se confondent le journaliste, l'essayiste et le romancier, brillent d'un éclat particulier, constituent en quelque sorte le terreau sensible de l'intensité et de l'exactitude des événements dont ils se veulent l'écho.

Certes, sur les procès de Moscou, la Guerre d'Espagne, etc., les articles ici rassemblés n'apportent pas d'éléments nouveaux, mais ils montrent au moins qu'une certaine lucidité était alors possible, que tous ne furent pas aveugles, lâches ou impuissants. Au-delà du document historique et littéraire, ces chroniques développent également une interrogation toujours d'actualité sur le rôle, la responsabilité et la puissance de l'écriture, du journaliste, du poète, de l'écrivain.


Pour citer cet article


Serge Victor. Retour à l'Ouest. Chroniques (juin 1936-mai 1940) , Marseille, 2010, Agone, 368 p., 23 €. Octobre 2010 : par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 1- Printemps 2011, 30 mars 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=336




 
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