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Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

Article

Entretien avec Bernard Dehors



Date de publication : 3 août 2014


Texte intégral

Réalisé le 1er juin 2006 dans un café.

Situation à l’époque : Ouvrier à Renault Cléon, militant LCR (1969-1976) puis LTF (jusqu’en 1982-83), syndiqué CGT.

Situation aujourd’hui : A la retraite, sympathisant LCR (depuis la guerre du Golfe).

FG : Je voudrais d’abord que tu me racontes un peu ton parcours, avant d’entrer chez Renault, avant d’adhérer à la LCR, de quelle famille tu viens, quelles études tu as faites…

BD : Mon père était docker à Rouen, j’ai fait mes études à la Croix de Pierre, à l’école Michelet et j’étais dans ce qu’on appelle, à tort, une bande de blousons noirs. On dit les blousons noirs, mais on n’avait pas de blousons, parce qu’on n’avait pas les moyens d’avoir un blouson en cuir ! Après, à 14 ans, j’ai fait une année de lycée, et j’ai arrêté au bout, parce que pour ma mère – bon, je suis l’aîné de seize enfants – c’était dur. J’ai bossé dans un garage, j’ai fait mon armée en 67. En 67, c’est là que j’ai connu les mecs du comité Vietnam qui distribuaient des tracts. Nous on revenait des douches avec mon frangin, et ils se sont fait tabasser par les flics… Moi, avec mon frangin et notre culture anti-flics, on les a défendus et c’est là qu’on a pris contact avec eux. Ils nous ont invités et j’ai continué au comité Vietnam. En 68, je travaillais dans une petite boîte de textile et on faisait des réparations dans toutes les boîtes de textile en France. En 68, on a fait grève, on a construit un syndicat CGT, j’ai occupé ma boîte, j’ai occupé la fac, j’ai défendu l’UD CGT et le jour où le gouvernement De Gaulle a décidé de dissoudre la JCR, j’étais chez Filoche, il m’a demandé d’adhérer, et j’ai adhéré le jour de la dissolution.

FG : Et comment en es-tu arrivé à entrer à Renault ?

BD : Dans ma petite boîte, c’était pas un point stratégique de la classe ouvrière, on était 49-50, tu vois, c’était une boîte qui allait fermer de toute façon, on le savait bien, le textile était complètement laminé dans la région. Donc, on voulait faire embaucher tous les militants ouvriers, et même les étudiants, dans les grosses boîtes de la région. Je me suis fait embaucher à Renault. C’était un axe dans la Ligue que les copains se fassent embaucher dans les grosses boîtes où il y avait déjà une structuration, et pas aller dans les petites boîtes où ça vaut pas le coup. Tu pouvais aller à la SNCF, aux PTT. C’étaient nos implantations principales, avec Cléon. C’était un axe politique.

FG : Comment cela s’est-il passé au début ?

BD : Notre objectif, c’était de prendre des responsabilités dans le syndicat. D’abord, la question était quel syndicat. Moi, j’étais déjà CGT, donc ça n’a pas posé tellement de problèmes. J’ai adhéré en arrivant. Donc, l’objectif c’était de faire un travail clando, se faire reconnaître et avoir des responsabilités dans la CGT.

FG : Pourquoi prendre des responsabilités dans la CGT ?

BD : Pour avoir une base et faire passer un certain nombre d’axes politiques. On a fait une grosse bourde, on m’a envoyé vendre Rouge tous les samedis sur le marché d’Elbeuf où les PCF de la CGT vendaient L’humanité dimanche… c’était raté ! J’avais déjà ma carte à la CGT, mais à partir de là, j’étais repéré comme gauchiste et ils ont fait tout pour me rendre la vie infernale.

FG : Comment ?

BD : Quand il y avait grève et qu’on circulait dans les ateliers, fallait pas que je bouge de trop… s’ils pouvaient me prendre dans un coin et me casser la gueule… une fois, il y a eu…

FG : Tu t’es déjà fait casser la gueule ?

BD : Non, non, j’ai quand même de par ma formation blousons noirs, j’ai quand même une certaine expérience de la bagarre et ça aurait pas été facile. Et en plus je connaissais le secrétaire du syndicat, ça limitait un peu. Je pouvais pas parler dans une assemblée générale, dans une réunion du syndicat, tout le monde parlait, tout le monde gueulait… faut dire, on avait un programme, un programme à l’époque, contrôle par la classe ouvrière, sur les heures de travail, le contrôle ouvrier, des axes que la Ligue n’a plus aujourd’hui. Indexer tous les salaires sur la hausse des prix, la démocratie dans le syndicat, dans la CGT…

FG : Est-ce que ton appartenance politique a eu des conséquences par rapport à la direction ?

BD : Dans les ateliers, même à la direction de toute façon, tout le monde savait que j’étais à la LCR. Au contraire, ça a permis plein de discussions avec les copains de l’atelier et autour, ce qui nous a permis de construire la première section syndicale vraiment démocratique du syndicat CGT à Cléon. Avec un mec du PCF d’ailleurs. On se réunissait sur le temps de travail, tous les vendredis, dans l’atelier. C’était la section de l’atelier qu’on a élargi à cinq ou six autres ateliers… On se réunissait, on prenait nos décisions, on écrivait nos tracts nous-mêmes, on présentait nos candidats aux élections du syndicat. C’est comme ça que j’ai été élu à la commission exécutive de la CGT parce que j’ai été présenté par ma section syndicale.

FG : La CGT vous laissait faire ?

BD : Elle était obligée. On avait une section avec quand même une cinquantaine ou une soixantaine d’adhérents !

FG : À quelle période as-tu construit ta section syndicale ?

BD : En 72, je crois que j’ai pris mes premières responsabilités en tant secrétaire de la section syndicale et après j’étais à la commission exécutive… On s’est battu pendant le congrès pour que ma candidature soit mise.

FG : Tu te souviens de la grève de 71 ?

BD : Ah, 71 ! C’était ma première. C’est parti comme toutes les grèves, on la faisait pour les salaires, les classifications, on appelait à la grève et tout le monde se réunissait devant le restaurant. Et après c’est une question de rapport de force. Tu gueulais « occupation, occupation », on débordait, on circulait dans les ateliers, on faisait arrêter tout ; ça devait être un vendredi soir qu’on a commencé à occuper, on n’est pas resté le week-end, on est revenu occuper le lundi.

FG : Ce n’était pas en 78 cela ?

BD : C’était toujours pareil, les occupations se passaient toujours comme ça.

FG : Et comment se passait l’occupation ?

BD : Il y a jamais eu personne qui venait, t’avais les stals, t’avais l’extrême gauche, t’avais alors L’humanité rouge, La cause du peuple, Lutte ouvrière tout ça… et puis en plus, les anars. C’était aussi la grande époque des maoïstes et il y en avait à Cléon. Certains sont repartis après s’être implantés.

FG : Te souviens-tu de l’impact qu’a eu à Cléon l’assassinat à Billancourt de Pierre Overney ?

BD : Ah la la… Je me souviens déjà de la première réaction de Robert « oh c’est pas grave, c’était un mao »… On s’est engueulés dans le vestiaire, on se déshabillait pour aller au boulot, on se traitait de tous les noms. Les gens aimaient pas beaucoup les maos mais ça a quand même eu un impact. En plus, par un sbire de la direction. Non, ça n’a pas été bien pris.

FG : Que disaient les gens ?

BD : Ils disaient qu’il fallait virer les gardiens, on n’en avait pas besoin.

FG : Et le PCF ?

BD : Le PCF était obligé en tant que structure nationale de dénoncer l’assassinat mais, les mecs du PCF n’étaient pas choqués, apparemment c’était un gaucho de moins. Ils nous cassaient la gueule dans les manifs…

FG : Quels souvenirs as-tu des années 70 ?

BD : Des petites grèves comme ça, et puis l’implantation, l’implantation… Je commençais vraiment à faire de la politique en arrivant chez Renault. Parce qu’avant, dans ma petite boîte, les mecs, ils s’en foutaient vraiment.

FG : Qu’est-ce que cela voulait dire de faire de la politique chez Renault ?

BD : Il fallait pouvoir animer une formation, et pour animer une formation, il fallait lire, lire la presse, les livres théoriques…

FG : Y avait-il une pression dans l’organisation sur la lecture ?

BD : Oui, il y avait quand même un effort sur la formation de fait dans l’organisation, mais quand tu ne veux pas te former, tu ne te formes pas…

FG : Et toi, tu t’es formé ?

BD : Je me suis formé quand j’en ai senti la nécessité. Quand tu te trouves con à ne pas pouvoir répondre, à ne pas pouvoir argumenter face à un stal ou face à quelqu’un d’autre, tu te dis « tiens, faudrait peut-être que je m’y mette un petit peu ».

FG : Tu te souviens de ce que tu as lu ?

BD : J’ai commencé à lire le petit bouquin de Mandel Initiation à la théorie marxiste, et après j’ai lu Trotsky, Lénine, Que faire, j’ai lu Marx, L’origine de la famille et de la propriété privée… Je lisais Le Monde, fallait lire L’huma, tu lisais Rouge. Pour être au courant de tout ce qui se passait en France, pour pouvoir débattre avec les autres et leur montrer ce que c’était que les pays capitalistes.

FG : Est-ce que cela faisait partie de ton militantisme de faire lire les gens dans la boîte ?

BD : Oui ! T’avais des sympathisants, même maintenant des mecs du PCF qui lisent que la page sportive dans Paris Normandie ou dans L’Humanité. Ils n’ont aucune formation politique, ils lisent pas. Et si tu lis pas, tu ne peux pas comprendre ce qui se passe dans la société, tu te dis qu’il y a les bons et les méchants et puis c’est tout. Les gens qui te font travailler dur et qui te paient pas, et puis les bons. Les bons patrons et les mauvais patrons. On faisait lire, il y avait plein de brochures de la LCR, plein de trucs de formation, on les vendait.

FG : Sinon, faire de la politique dans la boîte qu’est-ce que cela voulait dire ?

BD : C’était surtout contre le PCF ! [rires] Dans le syndicat et puis organiser les gens sur leurs revendications dans la boîte. Tu sais, les chefs d’atelier ne restaient jamais longtemps à leur poste, eh bien ils ne voulaient jamais venir chez nous ! On faisait au moins une grève par semaine ! Sur la sécurité, des vêtements de travail, t’avais pas de chaussures de sécurité, de bleu de travail à l’époque, pour des bons de douche… Sinon, il y avait les distributeurs de la cellule, c’étaient les étudiants de la cellule qui distribuaient à l’extérieur, et nous on leur prenait un paquet qu’on distribuait aux gens qui l’avaient pas eu à l’intérieur.

FG : Tu distribuais aussi à l’extérieur ?

BD : Non, jamais. Parce que je n’avais pas le temps. On pouvait pas rester jusqu’à deux heures à distribuer, alors qu’on commençait à deux heures !

FG : La distribution de l’extérieur était là pour couvrir celle de l’intérieur, ou bien elle était là aussi…

BD : Non, on pouvait pas tout faire à deux, René et moi, on pouvait pas couvrir à l’intérieur toute la boîte, on allait dans nos coins et on en foutait dans les bureaux mais on ne pouvait pas tout couvrir. Celle de l’extérieur était là surtout pour couvrir tout le monde.

FG : A quel moment faisiez-vous la distribution à l’intérieur ?

BD : On chargeait les machines, on allait en distribuer, on chargeait, on distribuait, de la main à la main. Maintenant on a plus le droit de le faire. La direction a interdit. Nous on le faisait, il y avait un rapport de force. C’était un usage.

FG : Comment se déroulaient les réunions de la Ligue ? Quelle régularité ?

BD : C’était une fois par semaine. Quand on était du matin, on la faisait le mercredi soir et quand on était du soir, on la faisait le samedi après-midi. Alors je ne te raconte pas, une réunion à 9 heures qui finissait à minuit, qui se passait à Elbeuf, après fallait rentrer à Rouen, et le lendemain, fallait te lever à quatre heures et demi pour aller bosser !

FG : De quoi discutiez-vous pendant les réunions ?

BD : De la boîte ! De la situation de la boîte, de la préparation du congrès, de la diffusion, tous les trucs traditionnels quoi.

FG : Te souviens-tu des débats de la « dialectique des secteurs d’intervention » et de ton avis là-dessus à l’époque ?

BD : J’étais toujours dans la tendance majoritaire. Ça a été qu’en 76 qu’on est passé à la tendance Filoche, qui est maintenant au PS [rires]… Et puis après on était deux ou trois dans la cellule à être en désaccord avec la politique de la LCR. Donc, on a commencé un travail… Nous on était plutôt intéressés par la politique de la LCR en direction du PCF, c’était ce qui nous intéressait le plus, on trouvait Filoche un peu... quoi dirais-je sur les pans entiers du PCF qui devaient se détacher... ils se sont détachés, mais vingt ans ou trente ans après… C’était comment construire l’organisation capable de par sa force à influer ce parti, et pas attendre que des pans entiers se cassent la gueule et qu’ils viennent chez nous. C’était ça. C’étaient les débats au fil de tous les congrès. Après il y en a eu d’autres débats qui se sont greffés…

FG : Comment te sentais-tu dans la Ligue en tant qu’ouvrier ?

BD : Bien. Bien. Sauf avec le groupe femmes dans la LCR. Mais dans la cellule je me sentais très bien. J’ai eu des responsabilités, à la commission nationale CGT, qui faisait la politique dans la CGT de toute la LC. Il y avait des gars dans chaque ville dans cette commission, qui se réunissaient pour préparer les congrès CGT… J’étais aussi à la branche auto.

FG : Comment s’organisaient les réunions de la branche auto au niveau national ?

BD : Ça regroupait les mecs de Billancourt, parce qu’on avait quand même au moins sept, huit copains qui travaillaient à Billancourt, t’avais Cléon, et les autres c’étaient les cellules qui intervenaient au Mans, sur Sandouville… ça c’était la branche Renault. Et dans la branche auto, t’avais aussi Citroën, etc. T’avais une branche Renault et t’avais une branche auto qui intervenait plus généralement, et qui était plus directement dirigée par le comité central, tandis que la branche Renault c’était un regroupement qu’on avait de cellules travaillant sur Renault. Ce qui nous arrangeait bien nous à Cléon, parce qu’à Billancourt, les gars travaillaient dans les bureaux, ils avaient vachement d’infos que nous dans les ateliers on n’avait pas.

FG : La branche Renault se réunissait à quelle régularité ?

BD : Tous les mois. La branche auto, c’était plutôt tous les trois mois.

FG : La branche Renault se réunissait à Paris ?

BD : Ouais, chez un copain qui travaillait à Boulogne-Billancourt.

FG : Comment, au début des années 70, dans la LCR, voyais-tu les extérieurs ? Que pensais-tu d’eux ?

BD : La cellule a été créée après 68. Donc, moi j’étais stagiaire à Cléon, je ne travaillais pas encore à Cléon. [Il énumère les membres de la cellule déjà présents] D’abord on était une cellule Renault, après on était une cellule Renault Elbeuf, après on s’est redivisés entre une cellule Renault et une cellule Elbeuf, donc nous on faisait que Renault.

FG : Comment s’est passé le départ à la LTF ?

BD : J’avais commencé le débat dans la LCR sur notre intervention ouvrière. Moi je disais qu’il fallait avancer un programme de transition, pas le programme de transition, mais un programme de transition… pour faire le point entre les revendications immédiates et les nécessités de lutter. Sur la manière d’avancer de Trotsky. On a notre programme, on l’avance dans les syndicats, sur les salaires, le contrôle ouvrier, et un certain nombre de choses comme ça, on se bat dans le syndicat là-dessus. La LCR disait non, il faut se battre sur les revendications des travailleurs… On était d’accord là-dessus. Quand tu es connu comme militant politique, il faut aussi être le meilleur défenseur des revendications des travailleurs au jour le jour. Mais, en tant qu’organisation politique, on doit avancer un programme politique, qui permette d’aller vers ce qu’on veut, c’est-à-dire vers la révolution. Alors, c’était tout le débat au début.

FG : Quand as-tu commencé à mener ce débat dans la LCR ?

BD : Un an avant de partir… En 74-75. J’avais sorti des textes.

FG : Tu arrivais à convaincre des gens ?

BD : Dans la cellule, on était quatre d’accord sur huit peut-être. On est parti à trois, on a laissé une taupe.

FG : Comment avez-vous eu contact avec la LTF ?

BD : On a été à une fête à Paris de la LCR où ils distribuaient un tract, un tract sur l’armée qu’on a trouvé génial. Et on leur a écrit pour prendre contact. La plus grosse connerie que j’ai faite de ma vie ! Alors, on a discuté et puis on a adhéré. Moi j’ai pas adhéré tout de suite parce que je voulais pas aller à Paris. Ça ne m’intéressait pas. Après, quand ils sont venus à Rouen, j’ai adhéré.

FG : Pourquoi avez-vous laissé quelqu’un dans la LCR ?

BD : Pour qu’il continue le boulot et pour savoir ce qui se passait, pour avoir les informations.

FG : Pour savoir ce qui se passait dans la Ligue ? Convaincre des gens ?

BD : Qu’il défende un certain nombre de positions… On en a quand même d’autres qui sont venus après, sur Rouen, Youssef…

FG : Comment cela s’est-il passé avec les camarades de la LCR ?

BD : Mal, mal, mal. Ce qui m’a choqué d’ailleurs. J’avais des bons copains, d’un coup, ils me parlaient plus. Je pouvais pas aller distribuer sans qu’ils essaient de te casser la gueule… Ils nous viraient de leurs meetings. Là aussi, manque de pot, on avait beau dire, on tape sur les gens du mouvement ouvrier, je me laisse pas taper dessus sans rien dire.

FG : Dans la LTF, comment interveniez-vous ?

BD : Dans la LTF, je te dis, c’est la plus grosse connerie de ma vie. C’étaient des discussions, ils foutaient rien ces mecs-là… Moi je disais « qu’est-ce qu’on fait sur la boîte ? » A la rigueur, c’était défendre machin aux Etats-Unis, tel militant qui s’est fait sanctionné… Pour faire passer des choses comme ça dans la CGT dans la boîte… [rires] Les gens en ont rien à secouer. Le pire, le plus gros boulot, c’était le vampirisme, fallait que tu te paies tous les meetings de la région, de la LCR, de LO, de tous les machins, fallait vendre la presse, intervenir…

FG : Cela n’a pas été un outil dans le syndicat ?

BD : Tu ne pouvais rien foutre, tu foutais rien dans le syndicat, t’avais aucune ligne, t’avais pas les moyens…

FG : Mais ce que tu disais précédemment sur le programme de transition…

BD : Je le faisais toujours… Mais contre eux… Je l’appelle la secte, on se réunissait tous ensemble… Ils te mettent une souris dans les pattes, pour te faire divorcer…

FG : Une fille de l’organisation ?

BD : Oui…

FG : À quel moment as-tu décidé de quitter la LTF ?

BD : Juste avant les élections de 81. J’en avais ras le bol, j’ai craqué. Je leur ai téléphoné, je leur dis je démissionne. Ils sont venus chez moi, j’ai laissé un mot. Ils sont venus me relancer à Cléon, tout autour de Cléon, sur le parking, j’ai foutu ma radio à fond. J’ai craqué.

FG : Du coup, combien de temps es-tu resté ?

BD : Ben pas longtemps. J’ai dû rester deux ans, à pas y aller, quand j’étais à Paris… Donc, même pas 5 ans… Quatre ans peut-être. Je suis parti juste avant les présidentielles, il y avait du boulot, fallait se taper tous les meetings, quand tu travailles en équipes [rires]…

FG : Au niveau militant…

BD : Non, activiste ! Aller à un meeting à neuf heures et demi au Havre, intervenir, tu rentrais à deux heures, et puis tu te levais pour aller bosser le lendemain matin…

FG : Quand tu étais à la Ligue, comment articulais-tu ton militantisme et ta vie personnelle ?

BD : Bien géré. Ça allait. C’était pas le même activisme, c’était la réunion, la réunion, la réunion, à la Ligue. J’étais à la direction CGT, j’étais à la direction de ville à Rouen deux ou trois ans, j’étais à la commission CGT, secrétaire de cellule, enfin bureau de cellule…

FG : Et comment le gérais-tu avec ta vie personnelle ?

BD : Je me suis marié fort tard. Au début, ça m’a pas gêné. J’étais chez maman, papa, je mangeais, j’allais me coucher, j’allais aux réunions.

FG : Comment se passaient les directions de ville ?

BD : On devait être une dizaine, une douzaine… Chaque tendance développait son point de vue sur les activités qu’il y avait à faire dans la semaine, sur des trucs plus généraux, comme la préparation des congrès CGT…

FG : Comment te sentais-tu dans la direction de ville ?

BD : Je ne me suis jamais senti vraiment à ma place. J’ai toujours pensé que j’avais pas la capacité suffisante pour être à une direction de ville. Parce qu’à côté des gens comme X, Y, c’étaient des encablures, ils étaient pas pourris comme gars niveau politique.

FG : Il y avait d’autres ouvriers ?

BD : Oui, un des PTT, un autre qui est parti aussi… Sinon c’étaient beaucoup des étudiants, lycéens, c’était la grosse base de l’époque. Quand j’ai connu la JCR, c’étaient pratiquement que des étudiants.

FG : Quand tu parlais, avais-tu l’impression qu’on t’écoutait plus que d’autres parce que tu étais ouvrier de Cléon ?

BD : Ouais, je crois. Ça me donnait une certaine responsabilité, tu te sentais plus… moi j’aime bien dire des conneries. Un jour à un congrès de ville, avant des élections, on présente une copine, et comme personne ne la connaissait, une autre copine dit que oui, c’est la cinquième qui a signé le texte femme ; et moi je dis « oui, c’est la cinquième roue du carrosse ». Oh… [rires]  T’aurais entendu les hurlements là-dedans, moi j’aime bien déconner, en plus, j’avais pas dit ça méchamment… C’étaient des sujets à pas toucher. Quand je suis parti, c’était au moment de la discussion sur les convergences révolutionnaires, sur les anciens du PCF qui s’étaient barrés. Et ça ça me saoulait, parce que ça, c’est pas une politique révolutionnaire, tu foutais ton programme dans la poche… D’ailleurs c’était un de mes désaccords profonds avec les interventions femmes, on défendait pas notre programme révolutionnaire dans les groupes femmes. En plus, tu pouvais pas leur dire un machin sans te faire traiter de phallocrate…

FG : Etais-tu contre les groupes femmes non mixtes ?

BD : Non, je n’étais pas contre. J’étais contre qu’on les construise sur des bases minimales et qu’on intervienne pas sur notre programme. La LCR n’y défendait pas un programme révolutionnaire, mais un programme large, alors que dans les comités Vietnam, tu défendais ton programme au moins, la révolution socialiste… T’avais un truc pouvant regrouper un public large qui était Paix au Vietnam, les Américains hors du Vietnam, mais tu défendais aussi la révolution socialiste du Laos, du Vietnam et du Cambodge.

FG : Tu te souviens un peu de la grève de 78 ?

BD : Celle où on s’est fait virer ? [rires] C’était parti à peu près pareil que les autres grèves, 71, 74, 78, on est parti à peu près pareil. Sauf qu’elle s’est pas terminée pareil, que les CRS nous ont virés.

FG : Mais elle n’est pas partie de façon différente ? J’ai lu que l’extrême gauche exerçait une grosse pression…

BD : Ça a toujours été une pression d’extrême gauche et des gens qu’on appelait à cette époque-là « combatifs », qui faisaient qu’on partait, qu’on occupait. C’était comme ça en 71, en 74, et ça a été comme ça en 91 après. Mais après 91, tu as un tournant, tout au moins, chez les militants de la LCR.

FG : De quoi te souviens-tu alors ?

BD : Tu jouais aux cartes, au tarot, tu t’occupais. Nous c’était le jour et la nuit. Parce que les gens venaient pas, ils passaient un peu le matin, ou l’après-midi.

FG : Pourquoi les gens ne venaient pas ?

BD : Parce qu’ils n’ont jamais eu l’habitude de venir. En 91, personne ne venait. Le 1er novembre, on devait être une dizaine. S’ils avaient voulu… A 7 heures et demi, la direction arrivait, ils venaient pour être en force… Non, en 78, on a mis les moyens, de l’huile qui chauffait sur les braseros, on avait mis des trucs pour pas que la direction rentre. La CGT… Ils étaient vraiment débordés. Les pompiers nous avaient branché les lances, on avait des bidons remplis d’huile qui chauffaient, on était prêts à envoyer si ça se corsait de trop. C’est la première fois qu’ils se sont faits… D’ailleurs, ils ont rien foutus pendant la première moitié de la grève, après ils ont repris le contrôle, mais euh, oui c’est la première fois qu’ils se faisaient déborder comme ça. Moi j’étais à Paris. Je discutais politique, je me bagarrais pour les comités de grève, pour avoir une structure démocratique de la grève, n’importe quel nom, et un meeting pour qu’on discute tous ensemble, qu’on prenne les décisions tous ensemble.

FG : Quelles divergences voyais-tu avec LO ?

BD : J’ai toujours caractérisé LO comme des économistes, faut voir dans leur journal. J’ai essayé de travailler un peu avec eux, mais je peux pas, je suis pas économiste.

FG : Economiste ?

BD : Oui, les petites revendications, les petits mouvements à la con... Ils sont incapables de proposer quelque chose d’envergure pour arriver à la révolution. Dans les grèves, tu les vois pas, ils sont là, mais ils gueulent pas « occupation »… Sauf Abdelkrim, c’était un cas particulier. C’était un type extraordinaire… Autre chose que les gens qui ont une conscience politique en dents de scie.

FG : Et, dans les années 80, quand tu n’étais plus à la LTF, comment cela s’est-il passé dans la boîte ? Pourquoi tu n’as pas rejoint la LCR ?

BD : Non, je n’ai pas rejoint la Ligue, j’étais même plus militant syndical, je bossais, j’étais adhérent, mais je militais plus. J’ai recommencé à militer au moment de la guerre en Irak, en 91. Et j’avais toujours des divergences avec la Ligue sur les mêmes choses qu’avant, et je crois qu’elles sont pires maintenant. On n’est pas prêt d’avoir une grève à Renault !

FG : Et tu te souviens de 91 ?

BD : Ah oui ! Le conflit a été préparé par les grèves contre les licenciements de 87, par les tentatives de grève pour soutenir les copains de Peugeot qui se battaient en 90 pour 1500 balles pour tous… Il a été préparé par ça. Ma position à l’époque était de dire « il faut tout faire pour partir en grève, avec Peugeot », et le PCF disait « non c’est pas le moment ». Le conflit a été préparé par l’agitation par tracts, par paroles, pendant au moins une année et demi d’intervention sur 1500 francs pour tous. Ça a été vraiment le truc, on a commencé des petites grèves, d’une heure, deux heures, qui ont très bien marché, avec 60-70% des mecs qui se mettaient en grève. Et un jour, la direction du syndicat a décidé : cette nuit, on appelle à la grève après la croûte et on ferme les grilles. Donc on a distribué les tracts au dernier moment, on a bloqué les grilles. Au début, c’était pas une occupation, les grilles étaient bloquées le vendredi jusqu’au mercredi mais on laissait les gens rentrer bosser. Et puis un jour, on en a eu ras le bol, et on a dit « plus personne rentre », on a viré tout le monde et on a occupé. Mais pas à l’intérieur de la boîte, sur tout le pourtour de la boîte. On s’est fait virer par les flics. En 78, on était à l’intérieur de l’usine, en 91, on était tout autour, sur la petite route derrière, juste devant… C’était la première fois qu’on était dehors.

FG : Et comment se passait la grève ?

BD : On discutait, les gens discutaient, on avait un chapiteau, sous le machin à vélos, les gens se réunissaient, on discutait des revendications etc.

FG : Cela ne te manquait pas alors de ne pas avoir d’organisation ?

BD : Non, cela ne me manquait pas. Cela ne m’a jamais manqué.

FG : Et qu’as-tu pensé de la reprise ?

BD : Ah… J’ai pleuré le jour qu’on m’a dit… en plus c’était la magouille au moment du vote, Viannet est venu… On m’a dit « on reprend », j’ai pleuré. J’ai dit « de toute façon, je ne reprends pas ». Moi avec mon copain, on a dit « nous, on reprend pas tant qu’il y a les CRS dans la boîte, on refuse d’aller bosser ». Donc, on n’a repris que le lundi d’après. On n’a pas été bosser tant que les CRS étaient dans la boîte. En plus, ma position c’était « oui, il fallait arrêter la grève sous cette forme-là ». Ça ne servait plus à rien d’occuper à l’extérieur, avec les CRS à l’intérieur et les gars qui rentraient pour bosser. Il fallait retourner à l’intérieur, reprendre le boulot et refaire des grèves de deux ou trois heures, en circulant et en forçant les gens à débrayer. Mais arrêter comme ça, rien faire, c’était pas ça qu’il fallait faire.

FG : Qu’as-tu pensé de l’attitude de la LCR sur la reprise ?

BD : Krivine est venu à Elbeuf juste après. Je suis intervenu là-dessus. Ils ont toujours eu une attitude assez suiviste dans ces moments-là. T’as pas l’impression qu’ils ont une ligne politique autre que celle proposée par les stals, t’as pas l’impression de voir autre chose, ils n’avancent rien d’autre que les 1500 balles pour tous, oui mais quelles garanties pour les 1500 balles ? Les salaires sur un indice élaboré par les organisations de travailleurs, des choses comme ça. Ils ne les avancent pas. Ils sont d’accord mais ils ne les avancent pas.

FG : La Ligue a trahi selon toi ?

BD : Non, elle a toujours été fidèle à son programme. Avant il y avait une grève tous les quatre ans, et maintenant, depuis 91, pas une, on s’est fait baiser sur les 35 heures, on s’est fait baiser sur les élections de CE. Pourquoi on est passé d’une CGT avec plus de 50% des gens inscrits qui votaient pour elle à une organisation qui a presque tout perdu ? On s’est entêté à dire, on a gagné à chaque élection, mais maintenant c’est des suppôts de la direction qui dirigent le CE, la CFE-CGC etc.

FG : Pour tirer un bilan rétrospectif de tes années à la LCR, que t’ont-elles apporté d’un point de vue individuel ?

BD : Beaucoup de choses. Ça m’a permis de comprendre le fonctionnement d’une société, parce que tu comprends pas quand t’es blouson noir. Les blousons noirs, les gens de la bande c’est les bons, les gens qui sont pas de la bande, c’est des mauvais. D’apprendre qu’on est tous égaux sur terre, qu’on soit noir, qu’on soit blanc, qu’on soit femme, qu’on soit homme, qu’on soit homosexuel, qu’on est tous des êtres humains et qu’on a droit tous au même respect, au même droit de vivre, d’être soigné. Ce que tu n’as pas dans le sport par exemple, où l’adversaire c’est un ennemi. Quand t’es blouson noir, ceux qui sont pas avec toi, c’est des ennemis, quand t’es rien du tout, t’es raciste et phallocrate. Parce que je me souviens au début, les discussions dans la boîte, au moment de la libération de la femme, les discussions avec les mecs, c’était carrément « moi j’ai le droit de tromper ma femme, mais si elle, elle le fait, elle va prendre une branlée »… c’était quand même pas facile à faire comprendre et à défendre les positions de la libération de la femme dans une entreprise d’hommes. On discutait de ça avec les gars, parce que la femme, chez les hommes, c’est quand même un des sujets qui revient souvent, mais chez la femme, aussi. Quand j’allais travailler en réparation dans les filatures, c’était pas triste non plus… Enfin, voilà, ça m’a apporté que je me sens bien quand même ! Que j’ai l’impression d’avoir œuvré pour quelque chose ! Dommage qu’on soit pas arrivé à conclure en 68 !

FG : As-tu toujours pensé qu’il fallait militer dans les syndicats ?

BD : Oh oui, j’en suis persuadé. C’est l’organisation de base dans les entreprises et sinon, tu te vas te battre où ? Actuellement, les organisations syndicales ont de plus en plus tendance à organiser des actions le samedi, quand les gens sont pas au boulot, mais comment tu veux... la grève, c’était d’empêcher le patron de se faire de l’argent, d’avoir une production, de l’obliger à négocier et satisfaire les revendications, c’est pas… C’est pour ça qu’il faut être dans les syndicats pour organiser les gens, pour qu’ils se battent, dans leur entreprise. Une manif de 500 000 ou même de 2 millions de personnes un samedi à Paris, finalement, les patrons, ils n’en ont rien à secouer ; si toute la semaine, leur production est assurée. Donc, l’endroit principal où se joue la lutte de classes c’est l’entreprise, et pour être dedans, il faut que tu sois avec les gens qui ont déjà une conscience de classe un peu plus élevée que les autres, c'est-à-dire ceux qui sont organisés dans les syndicats, qui ont déjà senti la nécessité de s’organiser pour se défendre face au patronat. Regarde, les retraités comme moi, le gouvernement en a rien à secouer…

FG : En quelle année as-tu quitté la boîte ?

BD : Ça fait quatre ans, ça va faire cinq. J’ai bénéficié du Casa – la cessation d’activité des travailleurs âgés -, à 56 ans au lieu de 57, parce j’étais Cotorep, niveau B. Et comme j’avais presque six mois de RTT à prendre avant, ben je suis parti à 55 ans. Et je vais en avoir 60 à la fin du mois.



Pour citer cet article


Entretien avec Bernard Dehors.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2807




 
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