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Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

Article

Entretien  avec René Cottrez



Date de publication : 3 août 2014


Texte intégral

Entretien réalisé par Fanny Gallot le 31 mai 2006 au Comité d’entreprise de Renault Cléon.

Situation à l’époque : Ouvrier puis technicien à Renault Cléon (à partir de 1968), militant LCR, syndiqué CFDT (jusqu’en 1991) puis à la CGT.

Situation aujourd’hui : Identique.

FG : Quel est ton parcours ?

RC : Je suis de famille ouvrière. Mon grand-père était mineur dans le Nord, il était au PCF. Mon père était ouvrier. Mes parents sont divorcés et ma mère était tisserande. Toute ma jeunesse est bercée par le textile : la crèche, le primaire, le secondaire… J’ai été jusqu’au CAP d’ajusteur. Je rentre dans l’entreprise en 67, après mes études. Je n’avais pas 18 ans quand je suis rentré. Je rentre en Juin. En septembre, je me syndique à la CFDT, parce que le délégué du coin y était. Je ne suis pas militant, à ce moment-là. Je n’ai pas encore signé mon contrat définitif, je suis en CDD, mais je me syndique quand même. Jusqu’en mai 68, je ne fais pratiquement pas grève, sauf sur les ordonnances de De Gaulle, en 67.

FG : Comment commence la grève de 68 ? Comment t’y impliques-tu ?

RC : En 68, je fais grève dès la première heure. Je fais partie des jeunes qui disent aux délégués de la CGT, qu’on ne reprend plus le travail tant que la direction ne nous reçoit pas. On est plusieurs centaines comme ça. Est-ce que c’est la lecture des tracts - il y en avait peu, à l’époque -, l’arrogance des chefs, je ne sais pas trop… Toujours est-il que c’est intangible, je pars pendant un mois. On part en grève sur les augmentations de salaires, je crois. Le mot d’ordre était d’une demi-heure de grève. On demande à être reçu par la direction ; il y a un refus, un blocage de la direction qui s’enferme avec ses gardiens. Nous, on dit que tant qu’ils ne nous recevrons pas, on ne reprend pas le travail et puisqu’ils sont enfermés, ils le restent. Il y a alors un flottement ; il n’y a pas de volonté de dire clairement que l’on va occuper la taule, mais on commence à défiler en cortège dans l’entreprise pour faire débrayer. On utilise l’argument d’avoir séquestré la direction, alors qu’au début, c’est elle-même qui s’est enfermée. Et donc, ça part pendant un mois d’occupation de la taule.

FG : Comment la grève se passe ?

RC : En fait, moi, j’occupe l’entreprise la nuit. Je suis seulement adhérent de la CFDT ; j’ai un contact avec mon délégué, je discute. On me demande de faire un certain nombre de tâches : aller porter les tracts dans les piquets de grève, par exemple. D’ailleurs, on me demande aussi d’aller ramasser un tract qui n’était pas conforme. Le premier tract d’extrême gauche distribué dans l’entreprise, c’est VO (Voix ouvrière). Et on me demande de faire le tour des piquets de grève pour les ramasser et les mettre dans les feux. C’est ce que je fais. C’était le comité de grève qui m’avait demandé de faire ça. Ce comité de grève n’était composé que des militants, des délégués du personnel : c’était la direction de la CGT et de la CFDT. La discussion démarre dans les piquets de grèves, avec des mecs qui ont beaucoup plus d’ancienneté que moi. On décide un jour de monter à Mont-Saint-Aignan à la fac de lettres, pour aller voir. L’ambiance est difficile à exprimer : il y avait l’idée que les étudiants allaient venir, qu’ils allaient envahir la boite, que c’était des méchants, ils sont chez eux et nous, on est chez nous. C’est ce que disait le comité de grève mais c’était aussi une volonté d’un certain nombre de prolos. Ils disaient qu’on était chez nous, qu’on voulait bien les voir, mais qu’il ne faut surtout pas qu’ils viennent foutre le bordel. Il y a l’image d’une grève tranquille chez les ouvriers mais avec ce qu’il se passe dans le Quartier latin, il y a plein de choses qui se passent dans la tête. On décide alors de monter à la fac. On veut voir. C’est une initiative complètement autonome par rapport au comité de grève. On voulait voir ce qu’il se disait, comment ça se faisait, si, ce qu’on nous disait était vrai : pour toucher du doigt la réalité. On nous disait que ce n’est pas le même monde que nous, que ça sera nos futurs chefs, nos futurs patrons. Y a donc une curiosité de jeunes, de prolos, aussi, parce qu’il y a des mecs qui avaient une quarantaine d’années qui y sont allés aussi. C’est difficile à quantifier et à dater, mais, je crois que se forment aussi des groupes de discussion puisque dans l’entreprise, à l’époque, il y avait déjà des militants d’extrême gauche. Il y avait un mec de l’OCI, l’AJS, dans l’entreprise et il y avait un mec de la JCR, qui était dans l’entreprise depuis 66, Jean Simon. Donc, il y avait un terrain qui n’était pas vierge parce qu’il y avait des discussions portées par ces gens-là. J’assiste alors à ces discussions. Il y a aussi le Vietnam qui nous revient et qui forme peut-être une conscience, à l’époque. Je me souviens que j’avais des discussions avec mon frère sur la guerre du Vietnam, sur l’aspect injuste etc. La formation d’une conscience, c’est tous ces éléments-là.

FG : Comment ça se passe, quand vous allez à la fac ?

RC : On entre dans l’amphi, on regarde et on assiste à des discussions. Il y a des trucs qui nous semblaient complètement étrangers. On voit un certain nombre de choses et on regarde ça avec des grands yeux. On y fait une intervention, qui a un impact énorme, l’ouvriérisme aidant : les prolos sont là, ils nous causent, ils peuvent raconter n’importe quoi, on va les écouter. C’est quelque chose qui est complètement différent par rapport à nous, en terme d’occupation, qui est plus active en terme de présence politique etc. Tout ça détermine à mon avis une évolution qui fait que tu as un certain nombre de gens, qui, voient comment les événements tournent (les accords de Grenelle et compagnie), et qui sentent aussi la reprise. On décide alors de créer un comité d’action. Et moi, je rentre dans le comité d’action. On y discute. La JCR était dedans. On se réunissait rue Saint-Julien, à Rouen. On a compté près de 100 membres dans le comité d’action. Ce comité d’action a commencé à former une opposition. Moi, j’y participais mais je n’étais pas un leader politique ; j’étais plus suiviste qu’autre chose. On disait qu’on avait soldé l’argent perdu pour un plat de lentille. Alors qu’en plus, ce n’était pas tout à fait juste parce qu’il y avait des choses qui avaient bien bougé. Et donc, il y aura une bagarre politique feutrée, en même temps, car ça n’aura rien à voir avec ce qu’on a pu connaître après. Il y aura 900 mecs qui refuseront de voter la reprise du travail, mais si la majorité votera pour la reprise. Il y a tout un flottement, après la reprise, dans les alentours du 16 ou 17 juin.

FG : Comment deviens-tu militant de la JCR ?

RC : Le boulot reprend ; je continue d’être adhérent ; il n’est pas encore question que je prenne de mandats et autres. Le comité d’action continue de fonctionner ; il sort 3 ou 4 tracts qu’on avait intitulé Le prolétaire. J’ai alors une reprise de contact avec Jean Simon, qui est à la JCR, au mois de juillet. Je suis en contact avec l’organisation, mais je n’y suis pas encore, parce qu’à ce moment-là, on était stagiaires. Et là, j’ai ma première réunion politique avec la JCR qui a été dissoute. J’ai donc eu mes premières discussions politiques avec ces copains-là : Filoche, Jean Claude Laumonnier, Canu etc. On discutait beaucoup des bilans de 68, du Vietnam, de ce qu’on devait faire avec ce comité d’action ; on y décide de rédiger un livre qui s’appelle Notre arme c’est la grève, auquel je participe (je participe à la table ronde, par exemple). Je ne comprenais pas tout ; on y parlait du PCI etc. Il y avait des gens JCR et des gens JCR-PCI : il y avait différents niveaux de réunion, qui étaient complètement cloisonnés et tout ne se savait pas. Petit à petit, le comité d’action va se dissoudre. Le bouquin est sorti fin 68. Le groupe qui a travaillé sur le bouquin reste dans l’entourage de la JCR, qui animait le comité d’action. Puis, il y a Rouge qui est publié en septembre 68 ; je me souviens avoir bombé la rue Jean Lecanuet avec « lisez Rouge ». Petit à petit, il y a la formalisation d’un travail conséquent dans l’entreprise avec la distribution tous les quinze jours d’un tract régulier : L’étincelle. Ce tract n’avait pas de particularité Renault, c’était un truc rouennais. Ça sera interdit aussi. Je me mets vraiment à militer puisque je me souviens avoir vendu le premier numéro de Rouge dans la boite. A ce moment-là, je n’avais pas de mandat : pendant le temps de casse-croûte, on (avec Jean Simon) n’allait pas manger et on allait voir tous les anciens du comité d’action et on leur proposait Rouge. On en a vendu jusqu’à plus de 50 numéros dans l’entreprise à cette époque.

FG : Qui était Jean Simon ?

RC : Il travaillait à l’affûtage, il avait été embauché en 66. Il avait un CAP de dessinateur industriel. Il était à la JCR et au PCI. Il a eu un mandat de CE, en 68, sur les listes CGT. Il était déjà à la JCR, mais ça ne devait pas se savoir. Quand ça se saura, après 68, il en sera exclu (on lui retirera son mandat de CE), tout en restant adhérent à la CGT. Je pense qu’à un moment donné, il y aura une volonté de l’exclure de la CGT. Puisque, moi-même, étant à la CFDT, il y a une discussion dans l’organisation pour que je passe à la CGT, mais on me le refusera jusqu’à 89. Il y a un refus systématique. D’ailleurs, le dirigeant de la CGT qui était un copain de mon père disait que je faisais honte à la famille, parce que j’ai été marqué très rapidement. Ils savaient que des mecs comme moi, dans l’entreprise, on amenait une dissonance par rapport à tout ce qu’ils racontaient, tout ce qu’ils faisaient, tant sur le Vietnam, sur les événements de 68, que sur l’appréciation qu’on pouvait avoir sur les étudiants. Pour revenir à Jean Simon, à un moment donné, la direction de l’usine lui propose une place dans les bureaux, comme dessinateur industriel et il y a une discussion en cellule. C’est avant que je parte à l’armée. On a décidé qu’on avait besoin de nos potes en bas. Il n’y avait que lui et moi, à l’époque, ainsi qu’un cercle de sympathisants puisqu’on vendait un certain nombre de Rouge. En plus, il avait une formation politique que moi, je n’avais pas. L’analyse qu’on a faite, c’était que la direction l’aspirait, pour l’isoler dans un secteur. On a donc exigé qu’il refuse. Lui a dit qu’il acceptait la mutation : on l’a alors exclu. Ça a été ratifié par la Direction de Ville. Il a fait appel au congrès national qui a confirmé notre décision. Aujourd’hui, je pense que c’était une connerie. Le mec, après, il n’a plus jamais rien fait dans la boite, l’existence déterminant la conscience. Dans la cellule, je me souviens qu’il y avait Filoche ; Nénesse est arrivé dans ces années-là… A l’époque, les mecs, je les connaissais de loin ; je ne connaissais toujours pas leur nom. Il y avait toujours le sacro-saint pseudo. Je suis alors titularisé dans l’organisation et je participe au premier congrès de la Ligue en Allemagne.

FG : Comment se passe ce congrès pour toi, en tant qu’ouvrier de Renault ?

RC : Je ne maîtrisais pas toutes les discussions. Il y avait la Dialectique des Secteurs d’Intervention, il y avait déjà la préoccupation de la prolétarisation et de l’intervention dans le milieu ouvrier. Il commençait à y avoir un écho, une formalisation de tout ce qu’il se passait. On essayait de coordonner une intervention spécifique Renault. Il y avait des militants à Cléon, Billancourt… C’est un congrès de formation pour des gens comme moi, un congrès de prise de conscience avec tout ce qu’il y a derrière : la clandestinité puisqu’on avait été dissout, le fait que ce soit en Allemagne (c’était, pour moi, la première fois que je passais la frontière). D’ailleurs, c’est toute une aventure : tu rentres avec des BI, tu sors sans en passant par une autre frontière, au cas où tu sois pris par les flics.

FG : Comment avais-tu vécu ton entrée à la Ligue?

RC : Il y avait d’abord la clandestinité. Le premier pseudo qu’on m’a demandé de prendre, c’était Lefaucheux. C’est le nom d’un ancien PDG de Renault. Ce ne me semble pas farfelu parce que, à l’époque, il y a toute une ambiance de formation, de discussion, de prise de conscience du rôle de la police… Ça ne me fait pas me poser plus de questions que ça… Je ressens qu’il y a un cadre politique qui se crée, qui correspond à des trucs que je pense et qui seront confortés dans le temps. Je ne rentre pas dans l’organisation en levant le drapeau des trotskystes. C’est la formation, qui après, permet de prendre des décisions. J’étais sur le courant majoritaire mais un peu suiviste, puisque c’était Filoche qui animait la cellule. L’histoire des étudiants et des ouvriers cernés par une dialectique me semblait alléchante et intéressante. Le courant Révolution qui se créait était peu présent à Rouen. Ils scissionneront après. Les BI, c’était beaucoup d’étonnement parce que je n’ai jamais autant lu, et pourtant, je n’en ai pas lu le quart. Toute la conviction venait par la démocratie interne, le débat, les assemblées générales, le vécu que nous avions rapport à ce qui se disait. On avait un peu une prise de conscience empirique. Enfin, moi, c’est comme ça que j’ai pris position. Je ne pouvais pas dire que j’avais lu Marx et que je maîtrisais.

FG : Avais-tu un poids particulier en tant qu’ouvrier de Renault dans la LC?

RC : Je pense que oui, effectivement. Et c’est un peu agaçant, parfois. Il y avait toujours un silence religieux quand l’ouvrier parlait. Mais, il n’y avait pas que moi. C’était aussi tous les potes. Ce qu’on disait était écouté ; comment on rapportait les faits dans l’entreprise, les dires de la CGT et du PCF, les coups que nous prenions, comment nous les orchestrions dans les ateliers pour faire condamner la CGT et le PCF. Et c’est agaçant parce que l’ouvrier peut parfois raconter des conneries. C’est pas parce qu’il est ouvrier, qu’il a la pensée juste. A l’époque, je ne me disais pas ça. En même temps que tu progressais dans ta révolte, tu prenais connaissance d’un monde dans lequel tu n’as pas été bercé. Mes parents n’étaient pas militants. Mon grand-père certainement. Je n’ai pas eu d’échanges politiques particuliers si ce n’est que je savais que tous les dimanches, il y avait Pif le chien et l’Humanité dimanche chez lui. Ma formation scolaire m’a peut-être un peu préparé. J’avais une prof de français qui m’a fait lire, bien avant d’entrer dans l’organisation, Pour qui sonne le glas et Les raisins de la colère et ça a été une prise de conscience. D’ailleurs mes profs de français et de maths viendront au premier meeting que je vais animer, dans les années 69, avant que je parte à l’armée. Et là, ça a été une fierté. Il y a Krivine d’ailleurs, qui est venu faire un meeting en 69, devant l’usine. Ça s’était très bien passé parce qu’on avait un milieu assez important de gens autour de nous. Là encore, je me souviens avoir pris la parole pour le présenter. Quand il a fait son discours, il y a pas mal de mecs qui se sont arrêtés, qui ont écouté. Après, il y a eu des commentaires dans l’entreprise, tantôt favorables, tantôt défavorables. Il y a eu un écho. Les stals étaient restés très tranquilles. Je ne me suis pas senti mal à l’aise parmi les étudiants parce que d’une certaine manière, on restait dans « notre monde », pas de façon péjorative. On restait sur Renault, on restait dans une discussion sur Renault. On ne côtoyait les étudiants que dans les rassemblements d’organisation, les assemblées générales, les manifs Vietnam etc. On faisait autre chose. On n’avait pas les mêmes préoccupations.

FG : A propos de la grève de 71 ?

RC : A partir de 68, l’entreprise bougera de façon constante. Il y aura une occupation en 69, moi, je ne suis pas là, je suis à l’armée. Il y aura d’ailleurs un licenciement. Cette occupation durera deux-trois jours. A chaque fois, ça repose sur un noyau de jeunes que le comité d’action avait influencé, qui avaient toujours le mécontentement de 68 et qui, quand ils pouvaient occuper la taule, ils le faisaient. Il y a donc eu 71 et là j’ai forcément participé à cette grève. D’ailleurs, les faits que révèle Filoche dans son bouquin sont justes, mais ce n’est pas 68. On est allé taper à la porte de chez lui, effectivement mais pas quand il le dit ; je pense que c’est en 71. Il y a eu une bagarre pour un comité de grève démocratique, qu’on n’a pas gagnée. Il y a eu des tracts là-dessus. On s’est battu pour pouvoir s’exprimer, diriger. Il y avait un comité de grève, que nous appelions le « comité de grève bureaucratique ». Le paradoxe, c’est qu’il n’y avait pas d’assemblées générales telles que nous, on les conçoit, c’est-à-dire avec des gens réunis consciemment, qu’on appelle à s’exprimer puis à voter. C’est-à-dire que tu as toujours une AG ou tu as un grand discours de la CGT et de la CFDT et puis, jamais ou peu, la possibilité de prendre la parole. C’est toujours, ce que nous appelions les directions syndicales, qui dirigeaient, qui centralisaient, qui décidaient… En fait, cette bagarre pour le comité de grève, on la menait dans les discussions dans les piquets de grève. Pour autant, on n’était pas suivi. En même temps, il y a une violence qui se développe. Il y a des cassages de gueule quand on distribue les tracts. Il y a des copines et des copains de l’organisation qui en prennent plein la gueule, à l’époque. Je me souviens qu’il y a une copine qui s’est fait arracher la culotte. Ce n’était pas contre moi parce qu’on sait que je suis dans l’entreprise. Tout ça, c’était le fait des stals, de vieux mecs qui sont complètement manipulés par le PCF, à l’époque. Ils pétaient la gueule au moindre étranger qui venait. A ce moment-là, en plus, il y a les maos qui essaient de venir ; il y a tout un tas de groupuscules qui viennent de Paris et qui veulent se faire du stal. Il y aura une condamnation de la Ligue puisqu’on ne cède pas et qu’on continue de venir. Moi-même, j’ai distribué des tracts parce que Krivine devait venir à la porte de l’usine en 69, pour les présidentielles. Rapidement, ils arrêteront ; je pense que dans les années 75, ça commence à devenir un souvenir parce que tu as une condamnation constante. Les ouvriers de la boite n’acceptent pas qu’il y ait un cassage de gueule. Après, il y aura toujours des rétorsions, comme m’empêcher de rentrer à la CGT. Ils disaient qu’ils ne voulaient pas de mecs comme moi, des ennemis des travailleurs, parce qu’à l’époque, les gauchistes, c’était ça. Je resterai donc à la CFDT et je prendrai un premier mandat en 71 puisque les rapports dans la CFDT sont différents. 71, c’est en même temps la continuité de mai 68. A chaque fois, c’est toujours un noyau : en 68, c’est un noyau de 900 personnes qui ont voté contre la reprise parce qu’ils trouvaient ça injuste. Il y aura toujours un noyau qui joue un rôle constant de façon spontanée ou influencé par nous. En 71, c’est spontané. Il y a une intervention avec La lutte continue dans l’entreprise avec une spécificité Renault. Il y avait le bulletin central La lutte continue et la déclinaison pour l’entreprise. C’est toujours ce noyau qui joue un rôle, qui essaie d’arracher le plus loin pour occuper la taule. Ça se repasse, de mémoire, en 73 ou 74 où il y a de nouveau une occupation de la taule de courte durée et ça reviendra ensuite en 78.

FG : As-tu souvenir d’une rencontre nationale de la branche auto de la LCR en 71 ?

RC : Je n’ai plus de BI parce que, à l’époque, certains sont numérotés et ramassés. On ne les garde pas. Ils sont détruits, tant au niveau national qu’au niveau local. Par rapport à cette rencontre, ce qui est intéressant pour nous, c’est qu’on commençait à se structurer sur Cléon. On savait que ça se structurait sur Billancourt ; on avait un copain à Sandouville. Pour nous, ça a un aspect magique : on se rend compte qu’on n’est pas un groupuscule, qu’on a une audience. On commence à se structurer dans ce que l’on appelle, la branche automobile, qui fonctionnera très longtemps. Elle fonctionne avec des réunions pas mensuelles mais très régulières. Elle était structurée avec une direction.

FG : A propos de la grève de 78 ?

RC : A ce moment, je commençais à avoir de la bouteille dans l’organisation, une certaine formation. C’est la première fois qu’on joue un rôle important, dans cette grève, puisque même l’évacuation par les flics de la boite, ce sera négocié par un mec de la CGT et moi, la dernière nuit. Je suis mandaté au syndicat, et, avec un copain du PSU, on est à la direction de la CFDT. En 78, ça commence à bouger sur un certain nombre de revendications. Le même schéma se reproduit qu’en 68. C’est l’apprentissage que nous avions fait : on défile dans les ateliers, on fait débrayer massivement. Il y a une intervention du PCF qui dit qu’ils ont entendu et qu’ils vont demander une rencontre avec la direction, mais qui nous demande de reprendre le travail. Et là, il y a un groupe qu’on a influencé qui scande « on l’occupe, on l’occupe ! ». Il y a un mec de la CFDT qui prend la parole et essaye d’apaiser les affaires et d’arrondir les angles. Là-dessus, les mecs me disent de prendre la parole. Je monte alors sur l’estrade et je prends la parole. Je dis qu’il y en a assez des grèves à répétition qui n’aboutissent à rien, qu’il faut occuper la taule si on veut pouvoir faire aboutir les revendications. Et là, je demande un vote. Le vote est majoritaire de tous les présents. On vote et on s’oriente tous vers P4 pour préparer l’organisation du machin. En même temps, comme le PCF et la CGT avaient un rôle prépondérant dans la boite, que ça se faisait contre la direction de la CFDT, ils traînent des pattes et nous, on n’a pas de moyens techniques : on n’a pas de sono etc. Du coup, ça foire. On retourne dans les ateliers, ça rebouge, et en même temps, le PCF joue un rôle de sape. Le premier week-end, il ne se passe pratiquement rien même si on reste une partie de la nuit, le vendredi. Dès lundi, ça redémarre. A ce moment-là, il y a eu des discussions dans la CGT, qui disaient qu’il n’était pas possible que cette organisation syndicale et que le PCF restent en dehors du mouvement pour faire le lit de l’extrême gauche, quelque part. Les directions syndicales disparaissent : elles proposent des discussions internes ; la CFDT se met un peu à l’écart et nous-mêmes, on est paumé : on n’a jamais dirigé une grève, on ne sait pas trop comment s’y prendre. Et, devant le bordel, on décide d’attendre l’équipe d’après-midi : on discute, on met la pression mais ça suit pas comme on le veut. C’est donc nous qui tentons d’organiser l’occupation de façon un peu paumée parce que, de façon mécanique, on pensait qu’à partir du moment que c’était voté, tout allait se mettre en branle un peu comme en Mai 68. Ça ne se fait pas ; et nous, on n’a pas les forces. Mais on a une ténacité et ça finira par se faire. Il y aura une acceptation, à un moment donné, du PCF et de la CGT, qui finiront par participer activement à cette occupation. Ils auront alors un rôle actif pour reprendre les affaires en main, ce qui veut dire : la télé, l’organisation des piquets de grève, les tentes de camping du CE, tout l’aspect matériel. En même temps, il n’y aura toujours pas de comité de grève, alors qu’il y a des discussions plus ouvertes là-dessus. Ce sera toujours les directions syndicales qui dirigeront. En même temps, on a un rôle plus actif dans les discussions puisqu’on a des mandats. On donne notre avis  sur comment on organise, comment on fait. Quand je dis on, je parle de Ben Lahoussine et moi. A ce moment-là, on était quelques uns, on avait des sympathisants actifs qui étaient dans les groupes taupe, qui discutaient chaque semaine avec nous. On est donc un pôle assez nombreux et on joue un rôle important. Je me souviens de la remise des clefs de l’entreprise. C’est moi qui envoie chier un peu les flics, en disant qu’on ne leur cédait pas l’entreprises à eux, mais au directeur. On leur dit qu’on est prêt à faire le tour de l’usine pour montrer que rien n’a été détérioré. Les flics nous demandaient d’évacuer et nous, on a demandé à voir le directeur de l’entreprise pour dresser le bilan de l’état de l’entreprise avec lui. Ça ne se fera pas. Les AG de 78 étaient différentes de celles de 71 et de 68 parce qu’on avait un rôle plus conséquent, dans les discussions. On parvenait à propulser. Il y avait un peu plus de débats dans les AG mais ça n’avait rien à voir avec ce qui avait pu se passer chez les étudiants. C’était des débats très timides, encore. Mais il commençait à y avoir des critiques. D’ailleurs, la CFDT, publiquement, dans un bulletin aux adhérents, me condamnera dans l’entreprise avec le copain du PSU. Il y avait eu un débat dans la direction de la CFDT et il aura un bilan de 78 et une condamnation comme irresponsables de deux dirigeants de la CFDT. Mais, le rapport de force était tel qu’ils n’ont pas enlevé les mandats et du coup, on n’est pas licenciés. On n’a pas trop conscience de ça, à ce moment-là, parce que ce n’est pas trop notre préoccupation mais on jouait notre place dans la taule. Malgré tout, 78, ça se termine par un échec cuisant puisqu’on est évacué par les flics et c’est la première fois qu’on en voit autant.

FG : De quoi s’agit-il quand il est question de référé ? Il est noté qu’il y a eu 8 licenciements (5 CGT et 3 CFDT)…Puis, se tient ce jugement…

RC : Oui, on est cité au TGI, Ben Lahoussine, Maurice et moi. Ce n’est pas la direction de la CFDT : c’est quelques militants de la CFDT et de la CGT. Pour moi, il n’y a pas eu de licenciements.

FG : Qui sont les 8 dont il est question dans les rapports des RG ?

RC : Ce sont les gens qui occupaient, qui avaient un rôle actif dans la grève, qui ont été cités par voix de huissier pour entrave à la liberté du travail, traduits au TGI de Rouen de façon à ce que le juge ordonne l’évacuation par tous les moyens.

FG : En fait, la direction a porté plainte contre 8 personnes ?

RC : Oui…

FG : Et quel rapport avec l’évacuation ?

RC : Et bien, l’huissier vient. Il constate qu’il y a une occupation, qu’il y a entrave à la liberté du travail. Il est accompagné du directeur, du chef du personnel de l’époque. Ce dernier nous somme de cesser l’occupation, qui est un trouble, devant l’huissier. Il nous interpelle, puisqu’on est connu. Il m’interpelle, moi ; il interpelle Ben, Maurice et un certain nombre de militants. Il cible et du fait du constat de l’huissier qu’il y a une volonté de ne pas libérer les lieux…

FG : je croyais que c’était en tant que représentants que vous aviez été cité au TGI ?

RC : D’une certaine façon, c’était ça, aussi…Du coup, la direction dépose un référé au TGI, qui, lui,  prendra la décision d’évacuation par tous moyens au bout d’un certain laps de temps. Donc, ce n’est pas les licenciements. Il y a peut-être eu la volonté de licencier mais il n’y en a pas eu parce qu’il y avait quand même un rapport de force. La CFDT n’a pas voulu aller plus loin comme elle l’a fait dans le bulletin aux adhérents. Elle était obligée de maintenir et de soutenir ses militants et la direction n’ira pas plus loin outre le fait qu’elle obtient l’évacuation par la force.

FG : Pour passer un peu à autre chose, comment as-tu vécu le départ de militants à la LTF (Ligue trotskyste de France) ?  Comment cela s’est passé ?

RC : très mal…Je l’ai très mal vécu. Cela commence lors d’une manif de soldats sur Paris. Les copains, Jean Boucher (Thimbault), Bernard, Clément vont à la manif et reviennent avec des tracts. Il y avait une bagarre dans la cellule. Leur base, c’était la cellule Renault Cléon puisque la cellule sera pratiquement décapitée quand ils partiront avec une partie des sympathisants.

FG : C’était sur quoi, la bagarre ?

RC : Sur la politique de l’organisation à l’époque…Le réformisme…

FG : Ils disaient que la LCR était réformiste ?

RC : Bien sûr…Ils disaient qu’on ne soutenait pas les pays de l’Est, que la LCR était capitularde…Il y a tout ce débat dans l’organisation…

FG : Et, il y a des désaccords sur le travail ouvrier ?

RC : Forcément…L’attitude réformiste dans les entreprises, le fait qu’on s’inféode à la CGT, qu’on n’a pas un rôle révolutionnaire, qu’on ne défend pas les Comités de grève réellement…Effectivement, l’avancement des comités de grève n’a jamais été quelque chose de simple…Il n’y a rien d’automatique même si le mot d’ordre est juste. De façon précise, à la suite de cette manif, Nénesse revient avec un tract. Moi, j’en ai connaissance et je commence à dire à Nénesse qu’il a un rôle fractionnel dans notre intervention. Et, c’est pour cela que les choses se clarifient et éclateront. Il y a aura une tension énorme. Et là commencera mon procès. A l’ordre du jour d’une cellule, on me demande de m’expliquer sur les propos que j’aurais tenu à Nénesse sur son rôle fractionnel et sur le comportement qu’avaient un certain nombre de militants de la cellule. Il y a une bagarre qui se mène. Moi, assez perturbé, je me retire. Ils tentent de m’exclure mais ce sera refusé par la direction de ville. Et puis, tous les sympathisants qu’on avait sont partis de l’organisation. Je reste pratiquement seul…

FG : Comment cela s’est-il passé précisément par rapport à la LTF ?

RC : Moi, j’ai découvert ce tract dans l’entreprise. Je pense qu’ils avaient depuis quelque temps un rôle fractionniste dans l’organisation. Il y a avait une opposition systématique avec des bulletins intérieurs, dans l’organisation, dans les AG. Mais, on pensait qu’il n’y avait pas une formalisation de contact alors qu’en fait, j’ai découvert très rapidement qu’il y avait un contact plus prononcé, des discussions informelles avec Bernard. Et là, commence une fuite en avant de procès, un truc catastrophique pour l’organisation…Je pense qu’on a eu du mal pendant des années à s’en relever…Il ne reste que moi et des extérieurs : Jean-Marie, Didier etc..

FG : Comment cela se passe-t-il dans la boite après leur départ à la LTF ?

RC : C’est très tendu parce qu’on ne se cause plus alors que c’étaient des vieux potes…Il y a un sectarisme qui se crée. Aujourd’hui, c’est différent parce qu’après une longue période d’errance, ils sont revenus vers nous : Bernard, Gilles, Didier Laforêt… Enfin, ce qui part, à l’époque, c’est la tête de la cellule : Thimbault, c’était un extérieur mais c’est lui qui dirigeait la cellule…

FG : Et d’ailleurs, comment voyais-tu le rôle des extérieurs ?

RC : Ils ont un rôle très positif parce que, quand t’es enfermé dans une taule, t’as pas toujours une vision extérieure. Il y a une grande confiance dans ces copains-là…C’était un soutien psychologique pour nous, par exemple, en 1978…Quand tu vis dans une tourmente, il y a des copains qui te soutiennent à tous points de vue…C’est pas la direction mais c’est des gens qui amènent une réflexion en dehors : ils nous permettent d’avoir une réflexion plus pondérée, plus correcte. Je pense que c’est nécessaire, un militant ne peut pas vivre en autarcie. Même si demain, on a 50 militants de la Ligue dans la taule, je pense qu’il faudra toujours des militants extérieurs à l’entreprise pour avoir une vision en retrait.

FG : Et, comment fonctionnait la Ligue en 1978 ?

RC : Didier, par exemple, alors qu’il pleuvait comme vache qui pisse, m’amène une parka parce que nous, on était partis à la bagarre comme ça…C’était un suivi quotidien : t’avais des réunions de cellule régulières. Il y avait une analyse, une discussion…Des réunions pratiquement quotidiennes avec l’organisation de façon à voir comment on appréhende les affaires etc…C’est pour ça qu’à chaque fois, les extérieurs ont la même capacité que nous à dire ce qu’il s’est passé dans la boite : ils rédigent avec nous les brochures de bilan etc. Et c’est le travail en commun qui fait la qualité…Par ce que nous, on s’enferme, on est pris dans les trucs…

FG : Et, avec Abdelkrim, cela se passait comment en 1978 ?

RC : D’excellents rapports…Ben, c’était quelqu’un de très respecté parce qu’il avait une audience sur la chaîne de montage de la R16…Il était très dynamique ; quelqu’un de correct et on avait une complicité, des discussions, il marchait à côté de nous…Il y avait des engueulades, aussi…

FG : Sur quoi y-avait-il des engueulades ?

RC : Sur le comité de grève, peut-être…Sur comment l’avancer, etc.

FG : Pourquoi ?

RC : Et bien, on est pas toujours d’accord. LO a parfois trop tendance à penser que parfois, ca s’avance de façon mécanique…Moi, je pense que c’est beaucoup plus compliqué. C’est pas incantatoire comme mot d’ordre : il ne s’agit pas de dire : « Comité de grève, comité de grève, comité de grève ! ! ! » : c’est plus compliqué…L’expérience de la démocratie, c’est pas simple…On vivait sur le même terrain mais on n’avait pas la même approche des affaires : il y avait un respect important entre nous.

FG : A propos des syndicats : Que penses-tu de ton intervention syndicale ? Pourquoi est-ce important d’avoir une intervention syndicale etc. ?

RC : J’ai beaucoup fluctué, là-dessus : je suis sorti par moment de l’organisation quand je me suis posé des questions…

FG : De la LCR ?

RC : Oui, je suis parti à un moment donné…Après 1978

FG : Pourquoi ?

RC : Justement, par rapport au travail syndical. J’ai écrit un texte là-dessus où je remets en cause...C'est tout un contexte : « l’histoire nous mord la nuque »,  « répétition générale »…C’était très difficile d’être tous les jours sur la brèche à prendre des coups…A jouer jeu égal syndicalement avec les stals. Je me souviens, je dirigeais toute une partie du bâtiment G…Je pétais des grèves dans un coin ; la CGT en riposte, en pétait d’autres. On a obtenu des trucs, aussi …Par exemple, avant, les gens étaient payés à l’heure, de nuit. Ils faisaient les 3x8, ce qui fait que un mois ils pouvaient avoir 1000 balles et l’autre mois, 900. Ils n’avaient jamais un salaire fixe. Après discussion avec les mecs, on s’est aperçu que, en payant toutes les heures au vingtième, le salaire serait constant et que sur une période de 5 ans, le gars serait gagnant. Et, finalement, on l’a obtenu. Là par contre, il y avait des assemblées générales de discussion très très vives avec tous les salariés autour de nous, le chef du département, le pote de la CGT et moi. Chacun à notre tour, on montait sur le bidon, on haranguait et on disait qu’on obtiendrait satisfaction…

FG : vous revendiquiez le salaire mensuel, en fait.

RC : c’est ça, en fait. Les mecs étaient assez emmerdés, ce qui fait que 50% de l’atelier décidera d’adhérer à la CFDT et 50% à la CGT. C’est comme ça que les choses se sont terminées. Donc, toutes  ces difficultés font que t’as l’impression de piétiner, de pas avancer… D’abord, t’as la LTF qui fout le camp, tu te fais chier avec tout le débat sur le recentrage à la CFDT et moi, je commence à développer la thèse que l’intervention syndicale ne sert à rien, qu’on perd son temps et qu’il vaut mieux passer directement à l’organisation politique. C’était l’idée qu’on ne faisait pas assez de politique dans l’entreprise, l’idée qu’on se noie dans le syndicat…Je développe ça ; je m’écarte un peu…C’est le contre coup aussi de la scission. Donc, voilà, tu t’écartes et tu reviens…

FG : Ca a duré combien de temps, à peu près ?

RC : Un ou deux ans, pas plus. Et après, je reprends mes distances. Moins par divergences que par fatigue. En fait, je réadhère à l’organisation sans militer réellement.

FG : Comment tu articulais ta vie militante, personnelle, ton boulot ?

RC : C’est très compliqué parce qu’on a un activisme effréné. On prend des coups par les stals, dans l’organisation. Professionnellement, on en prend parce que j’ai un CAP d’ajusteur, et à un moment donné, j’avais tous mes essais professionnels, P1, P2, P3 et je reste P1. Il y a eu un refus du directeur, après 1978, qui disait ne pas vouloir donner de promotion à des gens qui veulent détruire l’entreprise. Je serais amnistié en 81. La, le directeur me nomme P2 et me met dans un secteur de merde, isolé, à l’autre bout de l’usine, à broyer les copeaux. Il y avait deux mecs avec moi. Là, je reste trois mois en disant que je veux retourner à la production. C’est là que j’arrive en juillet 81 au bâtiment F comme mécano. Et très rapidement, mais là, ce sera de nouveau une bagarre, j’arriverai à me faire nommer P3 et là, c’est la logique technicienne, et l’accord sur la discrimination syndicale me fera passer au coefficient supérieur. Et donc,  quand t’es dans l’activisme effréné…J’ai toujours continué de militer : j’ai toujours eu un mandat syndical, j’ai toujours eu un rôle actif…

FG : Et les années 80 ?

RC : Ça, c’est l’aspect extraordinaire des affaires. J’habitais dans les immeubles juste en face, à l’époque. Tous les gens travaillaient chez Renault : c’étaient des cadres, des gardiens, ouvriers  comme moi. On a fêté tous ensemble avec le champagne mai 81. Et c’était la même euphorie dans la boite. Le PCF serait peut être à même de dire le nombre de litres de Ricard qui sont entrés dans la boite ! C’était énorme ! Officiellement. Ils ont arrosé ça partout dans la boite avec des litres de Ricard. Les gens étaient extrêmement contents. Et là, se mène une autre bagarre pour nous, parce que on eu une campagne assez importante pour mai 81. Alors, on a eu une autre difficulté parce qu’on parlait de la dynamique que va entraîner 81. Dans l’organisation, et ça, c’était complètement faux, on calquait ce qu’il s’était passé en 36. En même temps, c’était une préoccupation légitime, on pouvait penser ça…Du coup, on avait des discussions difficiles avec les potes dans les taules. On avait une audience, là, même si ca peut sembler relatif…On nous rétorquait souvent : « oui, t’as raison mais faut leur donner le temps…On peut pas l’exiger, ils arrivent, il faut qu’ils prennent les affaires.» On était un peu à contre courant de ces histoires là. Nous, on calquait 36, on disait qu’ils nous trahiraient…On a eu raison, au fond, sauf qu’il n’y a pas eu l’aspect mécanique qu’on escomptait. Je ne sais pas quelle autre attitude, on aurait pu avoir, mais, ce qui est sûr, c’est que c’était une attitude erronée : il n’y avait pas d’automatisme.

FG : Dans ce contexte, l’arrivée de Gérard, Régis et Anne a complètement modifié le fonctionnement de la cellule ?

RC : Là, on reconstruisait la cellule…Forcément, quand ils sont arrivés, il y a eu une intervention beaucoup plus conséquente. On a commencé à restructurer l’intervention tant au niveau local qu’au niveau national.

FG : Comment se passait l’écriture et la diffusion du bulletin ? Tu n’as jamais eu peur de distribuer devant la boite ?

RC : Non. J’ai même distribué à l’intérieur de l’entreprise. Tout seul et avec Nénesse, on distribuait les tracts pendant le temps de croûte dans toute l’entreprise. Non, moi j’ai toujours distribué, c’est aussi une divergence qu’on avait avec LO. C’est aussi une question de rapport de force parce que les stals ne m’ont jamais emmerdé : ils savaient qui j’étais, c’est-à-dire que j’étais de l’entreprise ce qui était une protection…De la même façon, la direction savait qu’il y avait un rapport de force derrière moi.

FG : Tu participais à la rédaction du tract ?

RC : Ouais, on se partageait le travail. C’était à tour de rôle. Pendant la cellule, on se répartissait les articles et on en rediscutait collectivement à la réunion suivante.

FG : Tu te souviens un peu des grèves de 87 et 88 ? Quel rôle as-tu joué durant cette grève là ?

RC : Moi, j’ai joué un rôle isolé parce qu’à l’époque la CFDT était déjà complètement recentrée même s’il restait des militants vraiment syndicalistes. Pour autant, ils étaient amis de la bureaucratie parisienne. Moi, j’avais un rôle de franc tireur, c’est-à-dire que je participais et j’appelais à toutes les grèves que la CGT organisait contre les licenciements. Dans mon secteur, on faisait débrayer. 1991, c’est différent car là, je suis en rupture avec la CFDT . Suite à la guerre du Golfe, je publierai une lettre demandant mon adhésion à la CGT, car la CFDT soutenait la guerre du Golfe. Pendant la grève, j’avais eu des discussions avec Jacky Tousain et comme la CGT avait beaucoup changé suite à la pression des militants de la LCR. Finalement j’adhère à la CGT et la CGT décidera de publier la lettre dans toute la boite pour des raisons électorales et ils ont eu bien raison. Ça n’a jamais choqué ; je n’ai jamais eu de réflexions car pour tout le monde, c’était logique. Et donc, 91, je le vis comme ça alors que 87, j’étais toujours à la marge.

FG : Du coup, quel rôle tu as joué en 91 ? Tu n’avais plus de mandat, du coup ?

RC : Si, j’avais toujours un mandat. J’étais délégué du personnel et les mandats sont personnels même si tu es présenté par une organisation syndicale. Mais, la CGT, de façon conne a dit qu’elle ne voulait pas jouer ce jeu-là et elle m’a refilé tout de suite un mandat considérant que le mandat que j’avais était à la CFDT. Alors, mon rôle en 91, ce sera, au même titre que tous les autres potes : des interventions dans les AG, haranguer les gens…

FG : Et toi, comment l’as-tu envisagée la reprise de 91 ?

RC : Pour moi, la reprise était normale et logique. On ne pouvait pas aller plus loin. Dans la CGT, on a discuté. On n’utilise pas forcément les otages comme motif principal même si c’est clair qu’on en avait puisque là encore, il y aura le tribunal et les flics. Mais, la grève était en train de s’effilocher, il y avait eu un grand pont et il n’y avait pratiquement personne dans la taule. Le week end, on avait un mal de chien à faire que les gens soient présents. On sentait bien que les piquets de grève commençaient à s’essouffler. De plus en plus, on voyait des potes qui reprenaient le boulot. On voyait bien que ça reprenait sans le dire donc il valait mieux que ce soit nous qui appelions à la reprise plutôt qu’elle se fasse sans nous.

FG : Que penses-tu du fait que le vote de l’AG ait été majoritairement pour continuer la grève alors que la CGT a appelé à la reprise?

RC : Là encore, je me rappelle avoir fait une intervention là-dessus. Je disais : « pas de problèmes pour que l’on continue, mais, si vous votez, vous êtes là, vous vous inscrivez etc…Parce que si la direction prend des otages c’est parce qu’on se casse. » Tout le monde est d’accord là-dessus, même les potes  qui votent  contre la reprise, sauf que malgré ça, tu les vois reprendre le travail. Pourquoi ? parce qu’à la maison, ça pose des problèmes et qu’à un moment donné, t’es obligé de te ramener à la réalité et je pense que c’est un courage politique de le faire. J’ai pas varié d’un pouce là-dessus. J’avais l’expérience de toutes les autres grèves et il y avait l’histoire des otages en plus. Le seul baroud d’honneur qu’on a fait, c’est qu’on a réussi à ce que les mecs reprennent pas le fusil dans le dos.

FG : C’est-à-dire ?

RC : Le jour de la reprise officielle, quand la boite a été « libérée », on a dit qu’on ne reprendrait pas le fusil dans le dos.

FG : Alors qu’en 78, c’était différent. Il y a eu un débrayage après que des gens soient déjà entrés.

RC : Ouais, tout à fait.

FG : Que penses-tu de ce que disait LO à propos de la grève de 91 ?

RC : Il y a un débat…Je pense que la venue de Viannet, contrairement à ce qui se dit, je crois que c’est faux. Je pense que c’est un concours de circonstances que Viannet vienne dans l’entreprise à ce moment-là. Je crois qu’il n’est pas venu pour casser la grève.

FG : c’est ce que disait LO ?

RC : Entre autre, mais plein de mecs le disent encore aujourd’hui…Je crois pas que c’est vrai. Et quand tu vois que tes potes s’essoufflent, tu peux toujours dire « qu’un jour de plus nous aurait permis de » : peut être que oui, peut être que non, on n’en sait rien…Une chose est certaine, il n’y jamais eu d’appel à la grève générale. De la même façon, en 78, on est resté isolés. Il y a des trucs qui commencent à se passer à Sandouville, à Billancourt, à Flins mais t’as pas de généralisation. On ne pouvait pas penser qu’on obtiendrait des trucs sur les questions centrales, tous seuls, en 91. La critique est politique. C’est sur le rôle des directions syndicales qui devraient convaincre les potes d’étendre, d’homogénéiser, de se rencontrer. Tant en 78 qu’en 91, on s’est posé la question d’aller dans les taules de Sandouville ou Flins pour porter la bonne parole. Il y a eu des tentatives qui n’ont pas apporté de gros succès. Mais, ça, c’était de la responsabilité des organisations syndicales. Comme il n’y pas ça, forcément, ça s’essouffle. La fin de 91, elle est logique. On a payé les conséquences, ca a été très dur après, il a fallu remonter le courant parce que même dans les équipes militantes, il y avait des divergences énormes.



Pour citer cet article


Entretien  avec René Cottrez.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2806




 
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