Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

Article

Entretien avec Jean-Philippe Ternon (Hechempy).



Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

Jean-Philippe Ternon, professeur de LEP, a été militant de la Ligue au Havre puis à Toulouse de 1969 à 1980. Signataire de l’appel des cent, permanent pendant un an, membre du CC. Il a réadhéré à la Ligue au milieu des années 1980. Il en est toujours membre au moment de l’entretien.

Cet entretien a été réalisé à son domicile, 50 avenue de la Gloire, Toulouse, 31000.

Le 24 janvier 2003.

Je suis né en 1948 dans la région parisienne, j’ai donc 55 ans.  Ma famille est difficilement classable. Mon père était un intellectuel. Après des études en Sorbonne, pour des raisons de santé il reste longtemps sans emploi. Il n’a un emploi fixe, à l’Éducation nationale, qu’à partir de l’âge de 40-45 ans. Jusqu’à mon adolescence notre famille connaît des problèmes financiers.  Ma mère, au foyer jusqu’en mai 68, élève ses cinq enfants (deux garçons et trois filles).

Ma famille a été marquée par le catholicisme, surtout mes grands-parents. Mes parents n’étaient pas pratiquants, mais nous avons reçu une éducation religieuse. J’ai suivi l’itinéraire classique, enfant de chœur, boy-scout… qui a dû expliquer mon engagement politique. Mon frère cadet s’est retrouvé lui aussi militant de la Ligue, ma sœur Anne jamais militante, mais très proche sympathisante, et les deux autres petites sœurs marquées à gauche.

Je commence mes études à la Faculté de Droit-Sciences économiques à Rouen en 1966. Pendant les deux premières années je suis assez peu marqué par la politique. Très sportif, je fais de la compétition.  Mais mon meilleur copain de faculté, maoïste, me parle du Comité Vietnam. J’ai donc une petite prise de conscience avant mai 68. Une de mes premières actions militantes a été la participation à l’occupation du pavillon des filles à la Cité universitaire de Rouen, en janvier-février 1968. Deux tendances s’opposent,  l’UEC, raisonnable, qui propose de n’occuper que le rez-de-chaussée pour ne pas nous aliéner la population, et les gauchistes, plus radicaux, qui proposent eux de tout occuper. Je suis plutôt pour la position minimaliste ! Ayant une chambre à la Cité universitaire, près du restaurant, j’assiste un jour à la descente d’un groupe d’Occident venu de Paris pour tabasser des militants qui font une collecte pour le Vietnam. Depuis, certains des membres de ce commando, Madelin ou Longuet, sont devenus célèbres. C’est le début de ma prise de conscience. Dès avant mai j’assiste à quelques réunions de l’UNEF, et je suis surpris par la violence de l’affrontement verbal entre militants de l’UEC et militants de la JCR.

En mai 68 je plonge dans le mouvement. Pour moi il est très vite clair que le PC-UEC casse le mouvement, alors que la JCR, tendance gauchiste dominante à l’Université de Rouen, fait tout pour son succès. Les résultats des élections législatives de juin me surprennent un peu, mais dès la rentrée de 1968 je suis repris par l’ambiance militante. Les Comités rouges me proposent de coller des affiches, d’intervenir dans les cours pour annoncer une Assemblée générale, une manière de me tester ! J’ai donc très vite intégré la cellule Droit de la Ligue communiste et j’y trouve une équipe solide, avec Jean-Marie Canu qui m’impressionne, et Michèle Vivet, mère de famille et encore étudiante. La Ligue domine à Rouen et les Maoïstes -malgré mon copain- ne sont pas crédibles à mes yeux. Leur ressassement du petit livre rouge me rappelle trop le catéchisme et les autres tendances trotskystes sont fort peu représentées.

A la rentrée de 68 je m’apprête à faire ma troisième année de Sciences économiques. Je milite beaucoup mais je suis les cours. Mais au moment des examens, au printemps, c’est la campagne Krivine qui débute. Nous nous lançons dans une chasse éperdue aux signatures, ce qui ne nous laisse pas le temps de réviser les examens. C’est donc l’échec pour moi, y compris en septembre. Je décide de redoubler, mais ayant obtenu une place de pion au Havre, je suis coupé de la faculté. Arrivé au Havre plein de bonne volonté mais sans grande formation, je suis rapidement aspiré par le militantisme et ceci pour quelques années. D’ailleurs la première réunion de la Ligue à laquelle j’ai assisté au Havre m’a beaucoup impressionné. Elle avait lieu dans la forêt de Montgeon, et elle avait pour objet l’exclusion de De Bruyn, accusé d’avoir détourné de l’argent de l’organisation. Je me souviens du terrible réquisitoire de Françoise Rosevègue !

Il y avait au Comité central deux types de membres, d’une part des intellectuels parisiens qui, du fait de leurs qualités intellectuelles, universitaires, permettaient au débat de s’élever à un certain niveau, d’autre part les besogneux de province. J’en faisais partie. Nous militions beaucoup, nous construisions la Ligue à la base. Je suis entré au CC au 3ème congrès de la Ligue, à Versailles, fin 1972. J’étais intimidé, ça me dépassait un peu, je ne me suis jamais battu pour monter dans l’appareil. André Rosevègue m’avait proposé en même temps que Christian Chatillon, mais ce dernier a refusé pour des raisons professionnelles et familiales. Denis Marx qui faisait office à ce moment-là de permanent régional m’a également soutenu. Tout en me demandant ce que je faisais là j’en étais en même temps très fier. J’appartenais à l’Etat-major de la révolution ! J’avais l’impression de faire l’histoire. Malgré quelques velléités pour reprendre les études, surveillant pendant quatre ans, j’ai été permanent de fait. Je n’en veux à personne, mais les militants les plus âgés et les plus formés du Havre, accaparés par leur boulot et leurs enfants, avaient tendance à se décharger sur moi. J’étais encore très timide et je me souviens de mes angoisses lors de l’organisation de ma première manifestation !

Au moment de partir à l’armée, je ne me voyais pas me faire exempter, les camarades du Havre mariés, avec enfants, avaient fait leur service. Ceci dit, à part Alain Krivine, aucun cadre important du CC ne l’a fait. Je me souviens que j’ai passé la visite d’incorporation à Vincennes en même temps que Jean-Claude Laumonnier, dirigeant de la Ligue à Rouen. Il avait sous le bras un dossier médical important qui lui a permis d’échapper au service. La directive était qu’il fallait garder les cadres, les « pègreleux » de province pouvaient partir. Je suis formel, au moment où la bataille sur l’armée a commencé, avec l’appel des Cent, dont j’ai été un des signataires, j’étais le seul membre du CC à l’armée. Le Rotman signataire de l’Appel, n’était pas Michel (Béthel), membre du BP, mais son petit frère Patrick (co-auteur de Génération).

Notre action à l’armée ayant fait du bruit –j’ai été muté de caserne, condamné aux arrêts de rigueur…- de retour au Havre je ne parviens pas à trouver du travail. J’ai fait de nombreuses démarches pour m’embaucher dans des boîtes qui semblaient prioritaires, SNCF, Renault, la chimie… J’étais très embêté. Repris par le maelstrom militant, j’avais malgré tout envie de ne pas être réélu au CC, ce traitement différent des militants par rapport à l’armée m’avait brassé. Mais Le Havre étant considérée comme une ville importante pour la Ligue, des militants comme Gérard Filoche insistent et je deviens donc permanent, happé par le vide de ma situation sociale.  Payé au Smic, je suis déclaré comme agent littéraire, agent je veux bien, mais littéraire… Permanent en septembre-octobre je démissionne en mai-juin. J’ai dû faire 9 mois. J’ai trouvé la tâche dure, desséchante. J’étais le révolutionnaire professionnel, ce dont j’avais rêvé. Mais étant payé par l’organisation je me devais à elle corps et âme. Quand je ne militais pas je culpabilisais. Il se trouve que je suis allé au ski une semaine, la première fois. Un permanent se payant les sports d’hiver ! En plus je me suis cassé une jambe, en pleine campagne de meetings armée. J’avais les béquilles, presque la honte ! Je me sentais obligé d’aller à toutes les réunions. J’avais 26 ans. Il fallait que je m’en sorte socialement.  

Ayant renoncé à mon statut de permanent, je suis embauché dans un foyer de jeunes caractériels à Bolbec pour être éducateur, décidé à suivre une formation interne. La Ligue en Haute-Normandie disposait de nombreux militants dans ce secteur. Quand j’avais été en prison à l’armée, ils avaient inondé de tracts leurs lieux de travail. Le Directeur de Bolbec, proche du PC mais ravi du trouble qu’on avait semé dans l’armée, décide de m’embaucher sur l’amicale pression de mes camarades. Mon expérience d’éducateur dure 9-10 mois. Ayant rencontré pendant les vacances une fille dont je suis très amoureux, je décide de la suivre à Toulouse où elle est inscrite aux Beaux-Arts. Il n’est pas question pour elle d’aller au Havre, ni la ville, ni le milieu militant ne lui conviennent. En dehors de la dimension amoureuse, j’en ai assez du personnage que je joue au Havre, sans vie sociale en dehors du militantisme. Ma vie affective avait des hauts et des bas sans rien de stable. Je ne voyais pas comment me débarrasser de cette image en restant au Havre. Alors bien que Toulouse ne soit pas pour la Ligue une ville prioritaire, je descends avec ma 4L qui suffit à contenir tous mes biens, avec sur mon compte une somme qui devait me permettre de vivre quinze jours. Mon intégration à Toulouse est facilitée par le milieu militant, les camarades filles, émues par les raisons qui ont motivé ma venue, me font un très bon accueil.

Affecté à la cellule PTT puis à la cellule Jeunesse scolarisée je suis de nouveau absorbé par le militantisme, bientôt membre de la DV. Au bout d’un mois je trouve un travail à la Dépêche du Midi, de nuit, aux expéditions. Je l’occuperai pendant un an et demi. En même temps je prépare des concours, dont celui de conseiller d’orientation. Mais un jour les copains parisiens font pression sur tous les étudiants attardés militant dans le secteur Jeunesse scolarisée pour qu’ils s’inscrivent au concours des professeurs de Cet en Lettres-Histoire. Une copine, au Ministère, devait soit-disant, nous envoyer les sujets. Le filon des sujets n’a jamais abouti, mais j’étais inscrit avec une autre camarade. Cette dernière s’est prise au jeu et au moment de passer l’examen a insisté pour qu’on y aille. N’ayant pas de voiture elle a exigé que je l’accompagne. J’entre dans la salle avec elle pensant en sortir après le délai légal, n’ayant absolument pas préparé le concours. . C’était l’épreuve de français. Nous avons eu à commenter un texte de Malraux. Je réussis à rester les quatre ou cinq heures, ce que je considère comme une performance, y prenant un petit plaisir intellectuel, mais mon travail me semble bien léger. Toujours poussé par cette camarade je suis revenu l’après-midi pour l’épreuve d’histoire. Et de nouveau je tiens les trois ou quatre heures sur un sujet nous demandant d’évoquer la reconstruction économique de la France après la deuxième guerre mondiale. C’est ma culture militante qui m’a permis de ne pas sécher. Après avoir un peu oublié cet épisode –je devais en effet entrer aux PTT- j’apprends un mois et demi après que je suis admissible à l’oral, qui se passe à Villeurbanne. Mon premier réflexe fut de ne pas y aller, il y avait des œuvres précises à lire que je n’avais pas lues. Là encore une bonne copine fait pression sur moi pour que j’y aille, la DV ne dit rien même si l’organisation se posait le problème de l’insertion professionnelle des vieux étudiants. Cette camarade, professeur dans un Cet, me force à y aller, m’expliquant que la culture militante qu’on avait acquise valait bien la culture universitaire. Je profite du voyage en train pour prendre connaissance rapidement des œuvres au programme.

La première épreuve était celle de géographie. J’entre dans la salle avec un autre candidat et je tire le sujet : « le régime des vents dans la zone intertropicale ». Mais par bonheur le jury me demande de reposer le papier, l’autre candidat ayant la priorité. Je retire donc un nouveau sujet : « Expliquer le développement régional en France en prenant un exemple ». Sortant d’une année de permanent dans la ville du Havre je m’étais un peu documenté sur la Basse-Seine . Je choisis donc de traiter de la région de Haute-Normandie. J’ai dû être assez brillant puisque j’ai eu la note de 18. En Français je suis interrogé sur un drame de Corneille que j’avais lu dans le train, une pièce assez secondaire. Mais comme elle était plutôt politique et qu’on était en période de Législatives, je tente un parallèle audacieux entre les personnages de Corneille et les personnages de l’actualité. Le jury rigole… et je suis reçu 7ème. C’est ainsi que je suis entré dans la carrière enseignante que je n’ai pas quittée depuis.

Dès après mai 68 on commence une intervention totalement extérieure sur Renault, mais en concertation avec les camarades des autres villes où se trouvait une usine Renault. C’était une de nos priorités nationales. En dehors de Michel Arsac, cuisinier employé du Comité d’Entreprise sur lequel je ne reviens pas, notre premier contact a été Jean-Marie Toullec. Originaire de Pont-Audemer, il avait raté son bac. Comme beaucoup de jeunes de la Basse-Seine il entre à Renault pour gagner sa vie. C’était un jeune révolté, très combatif. Un jour il est arrivé chez moi à Saint-Vincent (au Havre), une petite maison que je partageais avec Patrick Huleux (Piter), qui nous servait aussi de local. Il était impressionné par ce qu’on racontait dans la Lutte continue, par la radicalité de notre langage. Quand je lui ai appris qu’on n’avait personne dans la boîte (Michel Arsac avait été rapidement licencié), il était très étonné. Il pensait qu’on avait au moins 20 ou 30 militants. Devant sa surprise je me suis dit « On ne le reverra jamais ! ». En fait il a commencé à militer très sérieusement. Syndiqué, il est très liant, il devient bientôt le défenseur des ouvriers, a une véritable aura. Dès qu’il y avait un problème, il allait voir les chefs… Très vite il déménage de Pont-Audemer au Havre pour pouvoir militer. Il devient vite un copain, assez dragueur il sort avec les lycéennes de la Ligue, participe aux petites bouffes du samedi soir. Il fait vite partie de la famille. A 50 ans c’est toujours le même, toujours révolté, trouvant qu’on n’en fait jamais assez. Etant motard à l’époque, il recrute des sympathisants dans ce milieu, Etienne Le Franc et deux autres, passés par la JOC. Ces quatre ont très vite, au bout d'un an, constitué une cellule Renault.  Très vite reconnus ils se sont confrontés au secteur dur de la CGT. Ils devenaient des concurrents du PC. Pendant mon séjour à l’armée ce sont eux qui, pour me remonter le moral, organisaient des fêtes lors de mes rares permissions. Au retour de l’armée je suis affecté à cette cellule. Pendant un moment elle s’est transformée en cellule Renault-Dockers. Notre camarade Willy (Wilfrid Pasquet), lui-même docker, avait un réel impact dans ce milieu. Son père était un docker très connu, sa mère travaillait au Foyer des dockers. Il a recruté un de ses camarades de travail.

Pour montrer qu’on était un parti ouvrier, on a présenté Jean-Marie à des élections législatives partielles, entre 1973 et 1978. Il en était très fier. Assez vite membre de la DV, il nous secouait, posant des problèmes d’intervention très concrets. Les intellos de la Ligue ne l’aimaient pas beaucoup. Il était proche de la tendance Filoche, il a même lorgné un moment vers LO, mais il ne les trouvait vraiment pas assez fêtards. Nos camarades ont eu un poids réel à Renault-Sandouville un moment, c’étaient des agitateurs, capables de faire débrayer un atelier. Ils ont été renforcés par un étudiant rouennais Ponvert (Pon-Pon), qui s’était embauché. Lui aussi s’implante vite, il apporte la rigueur intellectuelle, et bientôt la cellule fonctionne toute seule. Evidemment la direction de l’entreprise réagit, affectant Jean-Marie aux magasins, situés en sous-sol. Il était chargé de distribuer à longueur de journée des chaussures de sécurité. Il en a eu marre très vite, il a été licencié ou il est parti de lui-même ? Etienne a lui aussi été affecté aux magasins généraux. Trente ans après il y est toujours. Il dit qu’il ne fait rien. Quand il y a quelque chose à réparer il le fait et retourne à son placard. Pon-Pon y est resté quatre ou cinq ans avant de devenir enseignant. Un autre est passé à la SNCF.

On avait attiré par notre activisme de tout jeunes travailleurs sans diplôme, des coursiers qui, sur leur mobylette ou leur solex, portaient le courrier de maison de courtage en maison de courtage, de compagnie maritime en compagnie maritime sur le port. L’un d’entre eux Vincent (Volna) nous aimait beaucoup, il était très dynamique, suivait toutes nos activités. Il a commencé à recruter dans son milieu de potes, des jeunes qui avaient 17 ou 18 ans. Il voyait qu’on écrivait des   « Luttes continues »  ou des « Taupes » dans tel ou tel secteur. Quand ils ont été quatre ou cinq, ils ont dit « Pourquoi on ne ferait pas la même chose, un journal de boîte ? ». Un jour ils reviennent très contents parce qu’ils avaient écrit quelque chose, nous demandant d’ailleurs de corriger les fautes, car c’en était plein. Ils sont aussi très fiers du titre trouvé par eux « La pédale rouge ». On attire leur attention sur ce titre peu approprié, mais ils y tiennent, satisfaits du côté provocateur, car à l’époque l’homosexualité n’était pas banalisée. La « Pédale rouge » a dû avoir trois ou quatre numéros, ils parlaient du Vietnam, du Chili, de leur milieu. Trois ou quatre ont adhéré. Certains n’avaient pas de famille et il est évident que la Ligue constituait pour eux une  famille de remplacement. La précarité de leur situation, Volna et Patrick Eudes vivaient dans un  foyer où se posaient des problèmes de drogue, nous a amené d’ailleurs à hésiter à les titulariser. On craignait qu’à travers eux la police réussisse à nous pénétrer. Une fois installé à Toulouse, je revenais de temps en temps au Havre. Il suffisait d’aller à l’Escargot le samedi pour voir tout le monde ! Donc j’ai revu Volna. Il s’était amouraché d’une fille et ensemble ils avaient fait le projet d’acheter une camionnette pour aller au Vietnam. Ils l’ont fait, ils sont partis pour le Vietnam pendant un an pendant les années 1970. Pour eux le Vietnam était un pays mythique ! Je ne sais pas ce qu’ils en ont ramené !

J’arrive à Toulouse en poussant un grand Ouf ! Il y a beaucoup de militants, jusqu’à 200 au milieu des années 1970, et j’ai l’impression que je vais pouvoir me reposer. Curieuse impression de ne pas connaître tous les militants ! Mais en tant qu’ancien du CC, on n’allait pas me laisser reposer longtemps. Dès le premier congrès local auquel je participe je suis élu à la DV. Certes il y avait à Toulouse 5 ou 6 cellules étudiantes, une ou deux cellules lycéennes, mais il y avait surtout un secteur ouvrier important, alors qu’en mai 1968 il n’y avait à la JCR que deux ouvriers, Paul à Sud-Aviation et Riton, anarchisant, vivant de petits boulots à l’époque, pas encore à la SNCF.

Je suis d’abord affecté à la cellule PTT, cellule ouvrière forte. Des dirigeants syndicaux en sont membres, Gilles Da Ré (CFDT) ou José Chidlovsky (CGT), facteur à l’époque, aujourd’hui producteur de cinéma (Il a produit récemment « Le bruit et la fureur »). En fait c’était un étudiant devenu facteur, j’ai partagé avec lui le même appartement, les mêmes compagnes. On m’avait mis dans cette cellule comme cadre, un cadre un peu dépassé. La cellule SNCF, la cellule Aérospatiale (avec 2 ou 3 ouvriers dont Paul, encadrée par Joël Trottard- Kersanec- du CC), la cellule métallurgie/chimie. Nous avions deux militants à AZF, et je me souviens d’y avoir distribué un tract en 1975-76, où nous posions déjà les problèmes de sécurité. Un de ces deux camarades y est toujours. Après la catastrophe il s’est mis à dos tout le milieu militant toulousain car, pour lui, comme pour le patron, tout était « clean » dans l’usine.

Cette réalité toulousaine me sortait de la vie un peu familiale du Havre. Il n’y a jamais eu de gros débat de tendances au Havre, nous n’avons jamais été au bord de l’éclatement. Nous ne pouvions pas nous permettre ce luxe. Il y avait aussi à Toulouse un secteur Santé assez développé, 7 ou 8 militant(e)s, dont la compagne de Joël, cégétiste, aujourd’hui institutrice, la compagne de Chidlovsky, infirmière. Nous avions des copines au Centre de transfusion sanguine, dans l’Enfance inadaptée. Ceci nous donnait une certaine implantation à la CGT. Quand j’ai été reçu professeur, on prend le contrôle avec Patrice Séverin, de la section CGT de l’ENNA. Je présente une motion de cette section au congrès départemental, sur la nécessité de centraliser les luttes, pour la grève générale. Malgré la hargne des militants du PC, le silence est total et notre motion obtient de 30 à 35% des voix. Des copines font également un travail femmes très important à la CGT, animant une Commission Femme, avec une copine employée à la Bibliothèque municipale. C’est elle qui lance le travail lesbienne. Ces militant(e)s sont plutôt jeunes, certain(e)s encore étudiant(e)s en médecine, et les femmes sont nombreuses. Je me souviens de Didier Jean, membre du CC, aujourd’hui médecin-chef à l’Hôpital psychiatrique de Lannemezan. Francis March aussi était étudiant en médecine, Jacques Giron de même, la famille Barsony… Nous avions du monde dans la Santé.

La Ligue avait un poids réel sur le mouvement ouvrier à Toulouse, un mouvement ouvrier marqué par les services, la Fonction publique, avec une tradition communiste assez faible. Cependant au niveau électoral il n’y a jamais eu de percée, toujours 1 ou 2% des voix, comme partout ailleurs. Et bien sûr comme partout aussi les années 1980 constituent un sacré creux. Il n’y a que dix ans que la Ligue revit.

Ensuite je suis dans la jeunesse scolarisée où fourmillait l’OCI. Cette présence a pollué, bloqué l’intervention de la Ligue pendant des années, décourageant les sympathisants. On était sûr qu’un militant au moins venait de l’OCI. Sa dureté, ses mimiques, sa gestuelle même le trahissaient ! Je veux parler de Tristan, un étudiant attardé dont on se demandait s’il n’était pas permanent de l’OCI. Il suivait de vagues études. L’exclure c’était perdre l’image démocratique de la Ligue. On s’est emmêlé les pieds là-dedans. Ces militants venaient pour débaucher. Avec le débat de tendances ils attiraient des étudiants notamment sur une ligne ouvriériste, le Front unique. Tristan a rejoint l’OCI puis en est ressorti. Il semble qu’il soit toujours sur Toulouse. Ils appartenaient à la T4, dirigée par Nemo et Krasno. Je revois ce dernier, bouclé, en noir, à la Trotsky, mais je suis incapable de donner son nom. On n’avait aucune raison de le connaître, le pseudonyme suffisait. Cette tendance a fait un moment alliance avec la T1 de Gérard Filoche. Ce dernier a eu du mal à s’intégrer à la direction nationale. Son origine populaire –il vient d’un milieu très ouvrier, à Sotteville-lès-Rouen- l’explique peut-être en partie. Je me souviens d’une anecdote, touchante d’une certaine manière. Au fameux meeting du Palais des Sports, lors de la première campagne Krivine, sachant qu’il devait intervenir devant des milliers de personnes, il avait fait venir ses parents.

Nommé en 1979 professeur au Cet de Sainte-Marie-aux-Mines, au fin fond de l’Alsace, je suis affecté à une cellule de Strasbourg. Ma compagne Myriam est en formation à Lille. Je vais lâcher, n’ayant pas le courage de faire les 70-80 kilomètres qui me séparaient de Strasbourg. J’ai renoué avec le militantisme sur le Nicaragua au milieu des années 1980. Etienne m’a proposé de partir avec eux, les Havrais, dans une brigade. Ils avaient fait un travail important avec le PC, participant à l’opération « un bateau pour le Nicaragua ».  Depuis mon retour à Toulouse en 1987-88, j’ai de nouveau repris du service à la Ligue.



Pour citer cet article


Entretien avec Jean-Philippe Ternon (Hechempy)..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2805




 
Revue électronique Dissidences...-