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Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

Article

Entretien avec G.H.



Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

Militant de la LCR dans les années 1970 à Besançon puis à Montbéliard, G.H., professeur de LEP,  a été candidat/suppléant  LCR aux élections législatives de 1978 dans la circonscription de Montbéliard (usines Peugeot), puis ensuite il diverge vers des positions très à droite .

Entretien réalisé le 19 février 2003 à 15 heures, 55, rue des Fermes, à Vanclans dans le Jura.

« Je suis né en 1942 dans un milieu modeste. Mon père était sous-officier, mes oncles petits agriculteurs. J’ai été le premier de la famille à faire des études secondaires, au lycée Victor Hugo de Besançon. Après deux années de prépa (Maths sup et Maths spé) dans ce même lycée, j’obtiens les  Ipes et je poursuis mes études à la faculté de sciences. Mais ne me destinant pas au professorat, je travaille un moment à Paris, puis je suis Maître auxiliaire pour gagner ma vie ayant eu deux enfants (le premier est né en 1968). J’obtiens le concours pour le professorat en LEP en 1970. Je décide finalement de devenir professeur car ce métier, par les loisirs qu’il  laisse, va me donner du temps pour les emmerder, pour les faire chier, pour faire du bordel. Je voulais leur faire payer !

J’ai commencé à militer dès 1962-63. Encore étudiant je participe à des distributions de tracts pour Voix Ouvrière. J’avais envie de faire quelque chose pour les ouvriers et je trouvais scandaleux que les Staliniens cassent la gueule à ces militants. Élevé dans la tradition catholique on m’avait expliqué qu’il fallait être attentif aux autres. Je refusais les injustices. J’adhère à la Ligue en 1970 et j’en suis exclu en 1979. De 1979 à 1984 je milite au PCI. J’ai donc parcouru les trois organisations trotskystes. C’est à partir d’une certaine expérience que je dis beaucoup de mal des trotskystes ! Sur le fonds j’ai toujours été conscient de ce qu’était le communisme, de ce que ça donne quand c’est appliqué. Quelque part il y avait un anticommunisme en moi, c’est pour ça que j’ai été capté par la propagande de la Ligue. Ce qui se passe en URSS est pourri, mais on va pratiquer un vrai communisme. Mon frère plus jeune était en contact avec ces idées, c’est sous son impulsion que j’ai adhéré. Mais il s’est embourgeoisé. Il travaille au CNES à Toulouse. Il est très pépère, très friqué, mais est resté attaché à l’extrême gauche sur le plan idéologique, ce qui va avec une certaine exclusion. Il y a ceux qui adhèrent et …les autres, ceux qui sont dedans et ceux qui sont à côté. Par exemple on prend comme cheval de bataille la lutte contre l’exclusion, le racisme, la xénophobie, mais en même temps on la pratique. C’est une sorte de perversion. Je n’ai plus de contacts avec mes ex-copains. La dernière fois que j’ai discuté avec une ancienne copine de Besançon, elle m’a dit qu’il fallait que je fasse une psychanalyse. Ce sont de petits procureurs en puissance ! Pour eux il faut redresser, et si on ne peut pas redresser il faut soigner.

Après mon année de stage à Besançon j’ai un premier poste à Montbéliard. Nous sommes plusieurs de Besançon à avoir été nommés dans cette région où il y avait de nombreux postes. Fascinés par le pôle ouvrier de Montbéliard (usines Peugeot), on s’est regroupé. Un camarade marié à Besançon divorce pour se marier avec une élève connue à Montbéliard. Moi-même, marié à Besançon je me mets en ménage avec une collègue rencontrée à Montbéliard. Nous étions 5, 6 ou 7 camarades, une cellule, rattachée à Besançon, sans grand ténor. J’ai acheté une ronéo, on rédigeait des tracts qu’on allait distribuer devant Peugeot. C’était quand même très festif, on était un peu des étudiants attardés. Ensuite on allait démarcher les ouvriers sensibles à ce qu’on racontait. On était surtout enseignants et il n’était pas évident de recruter des ouvriers. Ne sachant pas ce que c’était d’en chier sur une machine, la plupart des militants ne savaient pas discuter avec un ouvrier. On en a malgré tout recruté mais ils ne sont pas restés. C’était intenable pour eux. C’est ce qu’exprime la lettre de démission de David, ouvrier chez Peugeot, que j’ai conservée (elle est datée du 5 mars 1978 et envoyée d’Audincourt, une page recto-verso NDA). Il écrit « Depuis que j’ai connu la Ligue, il y a 4 ans, j’ai vieilli de 15 ans ». Il est harcelé par les bureaucrates, sollicité en permanence par ses collègues ouvriers qui l’utilisent. Ses copains d’avant lui tournent le dos, il est isolé, et ses parents chez qui il vit, vieux militants du PC, ne comprennent pas. Il y avait à Peugeot un noyau Lutte Ouvrière plus ancien et sans doute plus solide, mais je ne fais pas de distinction entre les différentes organisations trotskystes. LO est une secte déconnectée, c’est la même folie idéologique. Ce sont des nuisibles.

J’ai milité à la CGT pendant dix ans, au syndicat de l’enseignement technique, le SNETP-CGT. J’y ai fait un travail de fraction très intéressant, assistant à des réunions de fraction nationale à Paris. J’ai fait l’expérience des Staliniens, c’était une guerre féroce, au couteau, avec tout l’arsenal des Staliniens, les attaques personnelles… mais on avait beaucoup de gens autour de nous.

Si je garde un certain enrichissement personnel de mon passage à la Ligue, c’est grâce à mes qualités personnelles. Je suis ainsi fait. Je suis curieux, observateur . Ce n’est pas à la LCR que je dois ça, mais à moi. J’ai fait de nombreux stages, la manif de 1971 pour le centenaire de la Commune, de nombreuses manifestations pour installer le régime communiste au Vietnam.

On entendait souvent dire à la Ligue que, certes l’URSS était stalinienne, mais la révolution avait eu lieu, on ne pourrait jamais revenir au capitalisme sans une contre-révolution. Cela ne s’est pas passé ainsi, ce n’est pas le seul problème sur lequel ils se sont trompés. Entre Staliniens et Trotskystes il n’y a pas grande différence. Les uns ont pris le pouvoir, les autres pas. Dire que Staline était le méchant et Trotsky le bon était l’escroquerie intellectuelle de l’époque. Pour quelqu’un d’humain qui ne se réjouit pas de la mort des autres, la moindre des choses aurait été de dénoncer ce que faisaient les Khmers rouges au Cambodge. On a mené un long débat sur le régime khmer rouge alors qu’il était évident que c’étaient des gens qui tuaient, sélectivement, les professeurs en premier… quelque chose d’extrêmement coupable, révélateur du reste. Tout ce qui se faisait dans les pays staliniens, il ne fallait pas le dire, parce que la révolution y avait eu lieu ! Il ne fallait pas dire du mal de l’URSS, c’étaient les bourgeois qui le faisaient.  A part ça les militants trotskystes étaient les champions de la lutte contre le fascisme. Ce point commun entre communistes et trotskystes est un cache-sexe destiné à faire oublier ce qu’ils ont fait eux-mêmes.

Notre vie personnelle était très tumultueuse. On était contre la famille. La copine que j’avais, et qui est d’ailleurs toujours avec moi, est sortie avec un ouvrier de Peugeot, un ouvrier intello venu du Sud-Ouest, en mission, comme militant révolutionnaire embauché dans l’entreprise (Il s’agit de Philippe Marchaud venu de Marseille, NDA). Selon moi il était schizophrène. Ma copine un beau jour est revenue avec moi. Il s’est suicidé principalement à cause de cette rupture. Il était délégué CGT. L’Humanité a titré « Peugeot assassin ». A partir de là j’ai été mis au pilori, je n’étais pas correct avec les femmes. J’ai été stagiarisé, rétrogradé et au bout d’un an j’ai demandé à être réintégré. Ce qui a été refusé. Donc je suis parti avec ma copine qui était une militante très active. Cela a fait beaucoup de dégâts. Au niveau organisationnel je faisais aussi beaucoup. Je me suis retrouvé à Belfort, où le PCI était implanté à Alsthom. Des gens plus rigoureux, qui ne racontaient pas n’importe quoi. On est resté au PCI jusqu’à ce qu’on en ait marre, trois ou quatre ans. Le style était différent, ils arrivaient peut-être un peu plus à l’heure, on procédait beaucoup par signatures, mais l’analyse du stalinisme était la même. C’est le même obscurcissement au niveau du cerveau, ce sont des cinglés, dangereux. Mais je ne veux pas faire leur procès, les mettre en prison. Mais ils sont mauvais pour l’avenir de mes enfants et de mes petits-enfants. J’ai cinq enfants de deux femmes différentes et cinq petits-enfants. Pour moi c’est ma vie. L’aîné de mes enfants a été touché par mon militantisme. Il est prof et à mon avis il est très vulnérable. Professeur de collège en Zep il est resté un peu gauchiste. Avec mes enfants que je réunis souvent, on ne discute jamais politique, seulement de ce qu’on voit, de ce qu’on pense. Si un de mes enfants voulait adhérer à la Ligue, il resterait toujours mon enfant. Cet esprit de tolérance n’est pas le fait de tous. Par exemple mon frère m’a dit un jour, « je préfèrerais que mon fils attrape le sida plutôt qu’il adhère au Front national ». Moi je n’ai pas cette position-là. Tout ce qu’on raconte sur la pédagogie (Meyrieu…) est insensé. Les idées des communistes et des trotskystes ont fini par passer dans le système. L’Education nationale s’est marxisée. Les jeunes n’ont plus de repères et l’école ne transmet plus les savoirs élémentaires.  



Pour citer cet article


Entretien avec G.H..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2803




 
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