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Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

Article

Entretien avec Jacques Coudray (Braque)



Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

Militant de la LCR dans les années 1970 à Saint-Jean-d’Angély (17), militant du SGEN-CFDT. Instituteur à la retraite.

Entretien réalisé par Pierrick Cariou et Jean-Paul Salles à son domicile, aux Nouillers, près de Saint-Jean-d’Angély (17), le 22 mai 2001.

Je m’appelle Jacques Coudray. Je suis né en 1942 et actuellement retraité de l’enseignement. J’ai fait ma carrière essentiellement aux Nouillers, sauf les trois dernières années que j’ai passées à Saint-Jean-d’Angély comme directeur d’école, afin d’améliorer un peu ma retraite. Dans cette direction d’école, j’ai eu pendant un an les enfants du voyage. J’ai pensé que le principe de donner une classe difficile  à une jeune collègue ne devait pas être respecté. Je l’ai donc prise, ce qui m’a appris beaucoup de choses. Au bout d’un an, comme je suis resté pendant un mois sans avoir d’élèves, des collègues qui ont estimé que je n’avais pas assez travaillé ont dit que cette classe était inutile. Ce qui fait que l’année d’après, j’ai intégré une classe normale, un CM2 et ils ont hérité des gens du voyage.

Je suis originaire de Saintonge mais mon épouse vient du Limousin. A la Libération, mon père a dû s’exiler dans le Loir-et-Cher où il était chef cantonnier. Mes parents ont vécu très mal le fait d’être à Blois. Ma mère parisienne, réfugiée, ne retrouvait pas toutes ses marques. Elle avait une situation avant la guerre qu’elle n’a jamais retrouvée. On a passé sept ans dans cette ville où ça été très difficile pour moi. Dans le lycée que je fréquentais, il y avait deux non croyants, un fils de vétérinaire et moi. Son père étant notable, il n’avait pas de problèmes. Moi, fils de cantonnier, d’un « pauvre type » entre guillemets, même s’il n’était pas simple cantonnier, cela ne suffisait pas à être considéré dans cet établissement. Quand il y avait un problème sur un rang, j’étais automatiquement collé. Ce qui fait que j’ai passé une partie de l’année à être puni tous les jeudis, huit heures de colle et certains dimanches matins, sans comprendre la véritable motivation. A côté de ça, j’ai eu des copains d’école qui m’ont protégé. L’un d’entre eux avait son frère pion dans le lycée, ce qui m’a évité d’être blâmé. Il faisait sauter sur les registres les mentions de mes colles. Je pense que cet acharnement vient d’un problème de religion. C’était pourtant un lycée public. En effet, dans ma famille paternelle, nous sommes athées depuis quatre générations.

J’ai fréquenté des Nord-Vietnamiens. Ils vivaient dans la pension de famille de la mère de mon copain. Ils m’ont appris à me battre, d’abord physiquement car ils ont une mentalité de guerre. Cela m’a endurci le caractère à cause de la réprobation que j’ai subie en les fréquentant. Après les Vietnamiens, je me suis retrouvé soutenu par un professeur arabe. Alors que j’étais en cinquième, il me faisait suivre les cours de mathématiques de quatrième, ce qui était impensable dans ce lycée.

Nous sommes revenus en Charente-Maritime à mes quatorze ans. Je suis arrivé au cours complémentaire de Matha où scolairement, on m’a remis sur les rails. Comme je l’ai dit, je suis originaire de Saintonge. Mon père y a été résistant pendant la guerre. Il  est rentré dans la Résistance avec son frère en 1942, à l’âge de 22 ans. Mon oncle en avait 18 ans. Ils n’ont jamais parlé de cette période. Mon père a demandé une carte de résistant l’année de sa retraite, poussé par les types de son syndicat. Cela lui faisait gagner un an. C’est avec beaucoup de recul que nous analysions cette période avec mon deuxième frangin, qui est décédé il y a un an, alors que l’on a eu des parcours divergents. Il arrivait sur la fin de sa vie et l’on s’est aperçu que l’on convergeait vers énormément de points. Nous avons remarqué que nous butions sur cette période là de notre passé. Jamais nos parents ne nous en ont parlé. Ils ont dû en baver. Notre grand-mère tenait un restaurant à Néré où les Allemands venaient manger. Comment n’ont-ils jamais  été dénoncés ? Alors qu’ils ont vécu des choses violentes. Quelque part, cela nous a marqués que dans l’histoire de notre famille, on nous cache des choses. Ils ne résistaient pas pour défendre leurs opinions politiques. J’ai découvert aujourd’hui que mes parents étaient socialistes. Ils se sont toujours situés dans cette mouvance là. Ma grand-mère disait : « écoute, c’est bien beau d’être rouge, mais au lavage, ça pâlit toujours. Moi, j’ai toujours été rose, c’est la meilleure solution ». Mes grands-parents étaient militants dans le village. Mon grand-père a même failli faire transformer l’église en foyer rural. Par exemple, lorsqu’il y avait un enterrement de protestant, on y allait, la même chose pour un athée. On voulait drainer autant de monde que pour un enterrement de catholique. Parfois, on ne connaissait même pas les gens. C’était une ambiance dite de gauche mais sans analyse derrière.

Lorsque je suis revenu en Charente-Maritime, je faisais ce que je voulais car chez nous, il y a le droit d’aînesse. J’avais tous les droits, même celui d’aller à une frairie. A l’époque c’était important, même si aujourd’hui ça paraît tout bête. Comme il y avait pas mal de famille, j’étais toujours invité. Mon frère qui était le deuxième mangeait des sandwichs sur la place. Quelque part, c’est normal car dans une famille nombreuse, on ne peut pas inviter tous les cousins et les cousines. On mangeait bien, on rigolait bien, il y avait une bonne ambiance.

Je suis passé du cours complémentaire au lycée à Saint-Jean-d’Angély. En prenant mon temps, j’ai passé un bac que j’ai eu à plus de vingt ans. Comme la majorité était à vingt et un ans, mon père m’avait dit que je ne ferais rien d’autre que d’aller au lycée avant cet âge.

J’ai connu Jackie quand on était encore très jeune. Elle avait douze ans et vivait dans le Limousin. Lorsque j’ai eu ma première partie de bac, je suis allé là-bas où j’ai retrouvé Jackie. On avait un oncle en commun. Elle était devenue enseignante en Seine-et-Oise. J’ai eu la deuxième partie de mon bac la deuxième année où l’on a décidé de se marier pour qu’elle puisse revenir en Charente-Maritime. Je suis allé à la Fac à Bordeaux où je faisais, comme on disait à l’époque, Propédeutique de Maths. J’étais aussi pion. Dans les emplois du temps, j’ai eu deux ou trois merdes qui venaient de l’établissement. Tu sais, il y a des mecs qui arrivent, d’autres qui repartent, ça te coupe les horaires. J’ai eu un assistant qui m’a dit que je venais en dilettante et qui me collait des bananes aux interros. Tu sais, quand tu manques quinze jours, le temps que tu rattrapes tout, ce n’est pas facile. En plus j’ai fait une erreur dans le choix de mes matières mais bon…J’ai donc rencontré l’inspecteur de Jackie qui m’a proposé de devenir instituteur et d’aller aux cours avec lui. Jackie avait un poste, mais à l’époque, il y avait les postes doubles. Alors, tout en étant stagiaire, j’avais la sécurité de l’emploi. Quand elle a été nommée aux Nouillers, je l’ai été moi aussi.

Au moment où j’ai passé mon CAP, l’inspecteur m’a fait connaître la pédagogie Freinet. Jackie en avait entendu parler en Seine-et-Oise. L’année de mon stage, on a rencontré des gens de cette pédagogie, un groupe d’instits. Ils étaient une quinzaine de militants en Charente-Maritime. Dans ce groupe, on apprenait, on parrainait, c’était un peu une relation familiale qui s’établissait. On pouvait voir ces gens presque à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. On se réunissait très régulièrement, ce qui pour un instit débutant était très sécurisant. Rapidement, on nous demandait de montrer ce que l’on faisait dans nos classes. Ce n’était pas une pédagogie de la tchatche, il fallait démontrer. Nous avons été ensuite à un congrès à Pau. Freinet venait juste de mourir, il fallait assurer. On a vu des choses pas mal. Il y avait plus de quatre cents personnes, des instits qui ne parlaient pas comme les autres instits. La chose que je garde en mémoire, et qui est très importante, c’est le tâtonnement  expérimental qui a été défini. Et Delbastié, un homme que l’on retrouve beaucoup en mai 68 dans la région de Toulouse. Il y avait deux leaders après la mort de Freinet, Delbastié et Le Bohec. Le premier disait « le tâtonnement expérimental c’est simple. Mon grand-père quand il veut savoir s’il a du diabète, il pisse sur le poil. Si ça sent le caramel, c’est qu’il en a ! ». C’est à ce moment-là que l’on a rencontré André Durand  et Maryse. Ce sont des gens avec qui on a vécu des choses assez intimes, disons qu’on aurait pu, à la limite, envisager de vivre en communauté. On voulait prendre une école mais aucun inspecteur n’a pris le risque de mettre ces quatre  personnes ensemble. Eux étaient connus. Ils étaient à Genouillé. Le contact avec André nous a mené à l’EE et à la Ligue. Notre rencontre est l’élément capital. Avant, je ne  savais pas ce qui existait. Mais très vite dans le mouvement de Freinet j’ai rencontré tout le panel politique dont le PC, le PS, le PSU, les courants chrétiens, les Maoïstes et les anarchistes de différentes compositions. Après la mort de Freinet, il y a eu une tentative de synthèse. Que pouvait-on faire de concret dans une pédagogie révolutionnaire ? On a sorti un livre intitulé Perspectives d’éducation populaire dans lequel on a mis toutes les expériences qui nous paraissaient les plus avancées. Il pouvait y avoir des analyses très poussées politiquement, même très révolutionnaires mais on gardait uniquement ce qui avait été réalisé concrètement. A La Rochelle, on avait obtenu un stage en autogestion. C’est un événement, il y en a eu un mais pas deux ! En effet, quarante personnes en autogestion pendant cinq ou sept semaines, ça dépote. Cela permettait à des gens pas forcement  Frénétistes, de prendre contact avec des individus qui ne sont pas tous dans la lignée de la FEN.

Avant 1968, ce mouvement représentait vingt personnes. On a monté à quatre cent ou cinq cent en 1971. Alors en quoi consiste cette pédagogie ? Elle se veut au début du siècle pédagogie de rupture avec les méthodes traditionnelles que l’on pourrait qualifier de dressage. La pédagogie Freinet se donne comme objectif de rendre l’individu autonome, capable de créer sa propre pensée, sa propre analyse, sa propre dynamique, bref de prendre son destin en main. Elle s’appuie sur le fait de ne pas apprendre par cœur mais de tâtonner, découvrir, communiquer, c'est-à-dire faire de la correspondance scolaire, faire un journal scolaire. Célestin Freinet a réussi à changer de pédagogie à la fin de la guerre 14-18. Il a été blessé de guerre et ne pouvait plus enseigner comme avant. Il était militant au PC et avait fait un voyage en Russie. Il posait des problèmes de rupture par rapport au monde capitaliste. Pendant la seconde guerre mondiale, il est rentré dans le maquis dans le midi de la France. Il estimait que l’on ne devait pas poser les armes et faisait parti de ceux qui voulaient rejoindre l’armée russe. Sanctionné fortement par le PC puisqu’il ne suivait pas la ligne du parti, il l’a quitté. Il a créé sa propre école à Saint-Paul-de-Vence où il a accueilli les enfants de réfugiés espagnols. Il  avait un engagement super militant. Cette pédagogie est très exigeante. L’enfant suit son parcours. Beaucoup de choses sont aujourd’hui prises chez Freinet ou chez Montessori. Il y avait aussi en Allemagne tout un courant pédagogique révolutionnaire assez fort, né avec  tout le mouvement communiste révolutionnaire. Aujourd’hui, une partie de la méthode Freinet est totalement intégrée. J’ai participé pendant un an et demi à la direction du mouvement. J’étais un des trois responsables nationaux. Puis un jour, j’ai quitté le mouvement. Les gens brassent des idées individuellement, mais il n’y a plus le collectif, cette dynamique nationale créatrice de richesses incroyables, exposées lors des congrès. Au niveau artistique, il y avait une exposition fantastique. Je pense que pédagogiquement, les disciplines artistiques ne doivent pas arriver  en fin de journée et être considérées comme récréatives. Elles font partie des matières fondamentales. Aujourd’hui, avec l’informatique, on pourrait faire des choses délirantes. Nous faisons des photos de dessins d’enfants, dont les gens nous proposent des sommes absolument fantastiques. Il y a donc toute une révolution qui pourrait se faire, l’expérience nous le montre.  

A la retraite de Jackie, on lui a fait la surprise de réunir trois cents de ses anciens élèves. Certains d’entre eux, agriculteurs aux Nouillers, sont très réactionnaires. D’autres, même les plus pauvres, ne connaissent pas le chômage, même dans les périodes les plus difficiles. A très peu d’exceptions, quand ils y sont, ce n’est pas pour longtemps On a remarqué deux choses : même quand ils n’ont pas de bagage, c'est-à-dire des enfants incapables de passer le certificat d’étude, ils rentrent en formation professionnelle. Ils passent des entretiens et arrivent à obtenir quelque chose. Ceux qui étaient du niveau certificat d’étude montent dans deux filières bien distinctes. Les garçons qui ont voulu du concret rapidement obtiennent des CAP. Par exemple, l’un d’entre eux est devenu responsable de toutes les agences Mercedes de la moitié de la France. Pourtant, le gars n’a pas de diplôme. Mais ayant fait beaucoup de théâtre, il sait communiquer. Il y en a un autre qui a un CAP d’électricien, on se demande ce qu’il ne sait pas faire ! Ils savent se vendre, trouver ce qui va être porteur, travailler au moment où il faut. Mon fils qui ne voulait pas être   enseignant se retrouve responsable d’une maison de jeunes. Certaines filles ont des cursus universitaires beaucoup plus poussés.

Quant à la Ligue, mon militantisme chez Freinet  n’était absolument pas pris en compte. Certaines personnes de la LCR sont intervenues dans le mouvement mais il n’y a pas eu de structuration. Pour moi, ça a été une erreur pédagogique fondamentale et une erreur politique. On s’est retrouvé à deux ou trois de la Ligue, ce qui m’a, par exemple à Blois, permis de comprendre pourquoi j’avais été sanctionné à l’école. Le mouvement Freinet n’était pas la priorité de la Ligue. La priorité était le combat syndical dans l’EE.

Les gens les plus pertinents que j’ai connus à l’Education nationale, je les ai trouvés au SGEN puis à la CFDT en Charente-Maritime. La plupart des gens du SGEN travaillaient sur le terrain, beaucoup dans les classes. Ils avaient à la fois une pratique, un contact avec les parents pour une bonne part, ce que les gens de l’EE n’avaient pas. Ils étaient moins politiques en vitrine mais beaucoup plus agissants dans le fond. C’était des individus de la mouvance PSU. Ils étaient très très  actifs… dans les classes au niveau des enfants. A la limite, ils auraient pu être au mouvement Freinet. Mais ils faisaient plutôt ce militantisme syndical avec un lien à l’interprofessionnel. Tout au moins c’est clair, l’union locale, c’était quelque chose d’important, l’union départementale, on y travaillait. Je n’ai jamais participé aux réunions estivales de l’EE. Jackie a dû y aller une fois à  Montalivet avec Alouette. Pour ma part, au début que nous étions à l’EE, je participais aux groupes départementaux (GD) puisque nous tirions les journaux chez nous.

Ce travail consistait surtout à regrouper des sympathisants aux idées révolutionnaires à l’intérieur du syndicat, le SNI. L’EE  intervenait dans tous les coups fourrés qu’il pouvait y avoir. Dans les commissions paritaires, il fallait intervenir car il y avait des choses scandaleuses. Il n’y avait pas de divergence d’analyse entre les deux structures, EE et mouvement Freinet, mais l’EE ne prenait pas en charge le travail quotidien des enseignants. Je crois qu’à ce niveau-là, notamment à travers le mouvement Freinet, tous les problèmes scolaires de milieux difficiles comme les banlieues, tout ce que l’on trouve de violence aujourd’hui, ces gens-là, SGEN et Freinet pour une bonne part, ont une pratique de terrain. Je crois que c’est quelque chose d’important…Est-ce fondamental ou pas ? Je ne sais pas. Quand on est quotidiennement face à la violence, on peut perdre ses analyses, devenir racistes.

Ce qui m’a déterminé à militer n’est peut-être pas l’exemple familial mais plutôt le père de Jackie. Il était militant communiste et j’avais beaucoup d’atomes crochus avec lui. Ma belle-mère était quelqu’un qui s’engageait politiquement. A quatre vingt un ans, elle a toujours sa hargne à ce niveau-là. J’entendais chez eux un discours beaucoup plus engagé. Ils étaient métayers puis fermiers dans le Limousin. Ils avaient un passé de résistants du Limousin, chose très différente de chez nous. De notre côté, la résistance était une chose très violente avec mon père et mon oncle. Mais d’après ce que j’en ai perçu, elle n’était pas politisée. Quand il fallait faire sauter de l’Allemand, il fallait le faire. C était des commandos. A la fin de la guerre, il fallait nettoyer les collabos et ce n’était pas des tendres. Ce que je garde du travail à la Ligue, qui me semble le plus fondamental, c’est la formation politique. Elle a fait de moi quelqu’un qui tient debout, qui est clair dans sa tête et bien dans sa peau. Je crois que c’est l’essentiel. Je parle de formation au niveau de l’analyse. En plus à la Ligue, on avait une autonomie de pensée, ce n était pas comme au PC, on avait le droit de tendance. J’ai suivi des cycles de formation. On allait en stage mais je ne me rappelle plus de tout. Pendant deux ans, nous sommes montés en Touraine. Je crois que c’ était un week-end tous les mois et demi. C’est ça on partait le week-end à Tours car on faisait parti de la région de Tours. Cela se faisait pour les sympathisants jusqu’à ce que la cellule décide de notre intégration en tant que stagiaires. A partir de ce moment, on continuait à faire des rencontres internes à la Ligue, des rencontres de tendances. On participait aux préparations de congrès. Une fois que l’on avait vu l’organisation de l’intérieur on pouvait passer titulaire. En revanche, nous n’avons pas fait les stages de cadres avec Jackie, qui duraient huit jours. Par contre, on se réunissait beaucoup au niveau régional, notamment lors de la réparation des congrès. Chaque tendance recouvrait une manière de construire l’organisation. Il y a eu parfois jusqu’à cinq courants dans un congrès.

C’est dans ce cadre-là que se faisaient les discussions. C’est la principale différence entre une organisation de culture stalinienne, enfin jusqu’à ces dernières années pour le PC, et la Ligue qui se réclamait d’une tradition léniniste, d’un Lénine avant la révolution d’octobre, à l’époque où il existait les Mencheviks et les Bolcheviks dans le même parti. 

J’étais plutôt tendance majoritaire, celle portée par Alain Krivine. D’ailleurs, ce n’était pas forcément lui le porte-parole de la tendance. A la Ligue, elles ont toujours existé grâce à divers facteurs qui permettaient politiquement d’avoir des divergences. Ce pouvait être par exemple quel travail allait-on faire avec LO. C’était un gros débat. Il y avait aussi l’entrisme dans les partis réformistes, le travail à l’intérieur des syndicats, les stratégies, sur quelles bases on pouvait aller. Sans oublier la question de la formation d’un syndicat type UNEF  par les jeunes ou se contenter de créer une organisation très proche de la Ligue. C’était un débat de tendances très sévère notamment avec Gérard Filoche. Il y a eu une question autour des comités de soldats pendant un temps. Fallait-il un mouvement autonome ou un mouvement Ligue plus implanté, plus structuré. J’ai eu à travailler sur Rochefort avec les comités de soldats.

Avec Franco, il y avait des évasions qui se produisaient. Une ou deux fois, je suis intervenu sur un accompagnement d’évadés. C’était un militantisme complètement clandestin. Cela s’est décidé au niveau de la région. Personne n’était au courant, même pas Jackie. Elle n’a jamais su où j’allais, ce que je faisais. Je me souviendrai toujours d’un type que j’avais amené de Saintes à La Rochelle. J’ai attendu trois heures avant que le mec ose parler. On avait fait des stages par rapport à l’Espagne, notamment à Bièvres. On avait descendu un jeune espagnol. Quinze jours après, on l’a vu parmi les gens qui avaient été tués. Le gros de son militantisme, d’après ce qu’il nous avait dit consistait à distribuer des tracts, etc. Il est mort dans une échauffourée. Enfin, ça marque.

Par rapport à certains militants, on avait une véritable sympathie sans avoir de liens de vie profonds. Il y avait un respect. Avec les anciens militants, on se retrouve mais on n’a pas cherché forcément à se revoir. On a connu une période où il était dangereux de se voir, par exemple lors de la dissolution.

J’ai exercé des responsabilités uniquement sur le plan local. On avait un bureau de ville. A un moment donné, on avait trois cellules. J’animais celle de Saint-Jean. En même temps, il y avait une coordination qui se faisait à La Rochelle. Certes, il y avait des gens qui avaient plus de poids que d’autres dans la Ligue. André a eu un poids extrêmement important par exemple mais ce n’était pas le chef. En plus, en Charente-Maritime, nous n’avons jamais eu quelqu’un au comité central. Cela pouvait sans doute donner une légitimité plus forte aux individus qui faisaient partie de la direction nationale. Il est vrai qu’il y avait une situation assez égalitaire. Quand nous sommes montés à Bièvres, personne n’était inaccessible. Tu pouvais manger avec Krivine, Filoche ou n’importe lequel. Tu ne te sentais pas écrasé d’autant plus que tu étais formé pour faire face à ces gens-là. Tu ne te laissais pas endoctriner. Ce n’est pas parce qu’il a parlé qu’il a raison. J’étais suffisamment équipé pour ne pas être un mouton. La formation faisait en sorte que les militants ne soient pas seulement des exécutants, mais qu’ils intègrent un certain nombre de connaissances de façon à être acteurs, en produisant des textes, etc. Maintenant, est-ce que les organisations ne les endoctrinent pas ? Seul l’historien pourra y répondre quand un certain nombre d’études auront été faites. Les impressions des militants sont partagées. Jackie donnera un autre point de vue. J’essaie de voir le côté positif que cela m’a donné. Il y a deux ans, j’ai fait une étude sur l’intégration des jeunes en milieu rural dans le monde associatif. Je crois que si je n’avais pas fait ce travail à la Ligue, je n’aurais pas réalisé cette étude. J’ai appris à lire, à écrire, à parler en assemblée. Qu’il y ait deux cents ou quatre cents personnes, cela ne me dérange pas. Au niveau syndical, quand je suis à la négociation, devant un patron, je suis armé. Dans un autre domaine, quand on a fait le festival d’art enfantin, il fallait trouver des subventions. Je voyais très bien où mon interlocuteur voulait me piéger, ce qu’il fallait dire pour être crédible. Le militantisme politique nous a appris à analyser, à savoir vers quoi nous allons.

La limite de tout ça, c’est que nous avons refusé d’habiter en ville pour y militer. Nous étions instits ici, les parents de Jackie avaient quitté le Limousin pour venir aux Nouillers. Au bout d’un moment, des liens se sont distendus. On avait commencé un travail politique sur Saint-Jean-d’Angély mais ce n’était pas une priorité définie en terme de construction de l’organisation. Avec le recul, le choix de construction d’une équipe militante à La Rochelle, voire à Rochefort pouvait être justifié dans la période. Maintenant, et depuis ce qu’on a vécu ces derniers temps, il y a vraiment un travail révolutionnaire à faire en milieu rural. Ce qui m’a frappé dans la formation, c’est que le capitalisme renaît dans le monde rural. Mais le fascisme peut très bien naître, et un fascisme important qui n’a rien à voir avec les groupuscules de ville composés de gens malheureux, des gens qui ont des moyens peuvent faire renaître à la campagne des structures fascisantes importantes. Notamment aujourd’hui avec le conflit sur la chasse.  

Sur notre commune, les agriculteurs représentent environ 40% de la population mais les  gens qui vivent en milieu rural n’ont pas forcement des mentalités de ruraux. Il y a aussi un monde d’ouvriers qui travaillent en usine. Beaucoup d’ouvriers complètent leur salaire chez un agriculteur. Pourtant ils critiquent énormément les paysans. Ils sont liés à ce monde sans en faire partie. A l’inverse, le monde agricole ne les accepte pas. Il n’est pas question qu’ils participent au conseil municipal. A l’époque de la Ligue, je disais que dans notre village, nous étions comme au Moyen-âge. C’est moins vrai aujourd’hui. Il y a une troisième catégorie de cadres moyens qui viennent là pour être tranquilles mais qui se moquent de la vie de la commune. Toutes leurs  activités importantes, leurs loisirs sont sur Saint-Jean. Ce travail a débouché sur la construction d’un embryon de structure au niveau de la Ligue. Il n’y a jamais eu de textes vraiment importants sur cela. Je ne sais pas maintenant, mais avec le mouvement de Bové de type contestataire, il y a nécessairement des choses. J’ai quand même été sollicité pour une commission nationale sur le milieu paysan mais je n’avais pas la carrure. Je pouvais être un homme de terrain mais pas faire une analyse poussée, tout au moins à l’époque. Le but premier de la LCR était de gagner des paysans à leur cause qui allaient ensuite prendre en charge leur propre constitution d’organisation au niveau national. Je ne pouvais servir que de relais pour gagner des paysans. J’ai l’impression qu’à la Ligue, on avait la volonté de se mettre à la place de personnes compétentes, là où on ne l’était pas. C’est aux gens du milieu de prendre leur destin en mains. Il est évident qu’ils ont besoin de formation. Un certain nombre de Paysans travailleurs aujourd’hui ont une formation importante. J’ai fait des réunions avec eux sur le marxisme à travers les livres de Mandel. J’ai fait des cycles d’au moins dix séances à l’intérieur de la CFDT mais aussi chez moi avec des paysans. Mon voisin lisait Le Capital. Avec du recul, ils avaient de bonnes idées mais à cause de leur condition de survie dans le monde agricole, ils devaient intégrer une certaine économie de marché. Ils ne pouvaient pas faire autrement. Formellement, il n’y a pas eu d’adhésion de paysans. Je ne pense pas que le poids des cotisations ait pu freiner les paysans. Certes, il était quand même très pesant.

On a travaillé sur Saint-Jean. Ce que Jackie ne supportait pas dans l’EE, c’était de rester à la FEN. Je pensais qu’après tout, puisqu’on était lié au monde ouvrier, il fallait aller militer dans un syndicat ouvrier. Cela a donné lieu à un débat au sein de la Ligue. Ce point de vue n’a pas forcément été compris. Je suis passé à la CFDT car à l’époque, la CGT (elle a eu par la suite un syndicat) ne syndiquait pas les instits. De plus, sur Saint-Jean, la CFDT était de gauche. Tous les mecs des boîtes environnantes appartenant au PC étaient à la CFDT. Par ce biais, j’ai pu aller faire ma formation marxiste à l’intérieur d’une usine en tant que CFDT-SGEN. J’ai été à un moment donné secrétaire de l’union locale. Un certain nombre de gens, autour du travail que je faisais à la CFDT étaient influencés par la LC. Dans l’union locale, un type comme François Burgot, figure militante de chez Brossard, est venu avec moi à Lyon faire des formations avec Mandel. Comme il y avait à l’époque un rapport assez étroit entre les luttes ouvrières sur Brossard et les Paysans travailleurs, organisation paysanne importante, un des militants,  Bernard Bégot fréquentait le cercle que l’on avait mis en place. On s’est retrouvé environ à une dizaine de personnes, de quoi former un pôle révolutionnaire intéressant car on était sur le terrain, dans les luttes. De plus, on avait monté plusieurs sections syndicales, notamment avec d’anciens élèves. Ils arrivaient à 22/23 ans dans une boîte et montaient leur syndicat. Ils venaient nous voir pour des conseils. Certaines personnes qui étaient autour de moi étaient sympathisantes. Certains ont adhéré mais sont restés peu de temps. Il y a une chose que je veux dire, mais dont je n’ai pas les preuves matérielles. A un moment donné, on ne perdait aucune action prud’homale. Etant le secrétaire de l’union locale, je devenais l’homme à abattre. Il y a eu une lutte qui s’est menée chez Malvaux, l’usine de bois déroulé. Un petit-fils Malvaux, un des héritiers avait rejoint la CFDT parce que l’entreprise allait passer dans les mains d’un groupe financier. Il a choisi le côté des ouvriers, très bien perçu par ces derniers. Il a mené une grève de la faim de plus de vingt jours. On sentait qu’au niveau de la direction, avec du recul, on arrivait toujours avec un temps de retard. Ils savaient déjà à quel moment on allait reculer. On a eu une autre lutte où les choses sont devenues claires. Les patrons en face savaient où en était exactement l’état de la mobilisation. C’était une lutte à l’école privée Jeanne d’Arc, pour la réintégration d’une secrétaire. Il y avait eu une mobilisation des enseignants du privé. L’institution religieuse estimait que cette femme, après un long congé maternité, ne pouvait plus reprendre son emploi. On l’a licenciée pour avoir mis un enfant au monde. Au final, on a perdu cette lutte. Cela s’est joué sur quelques heures car à la dernière conversation que j’ai eue avec le patron, il savait qu’on allait céder. Le lendemain midi, le patron était encore sur le protocole d’accord et à 14 heures, il refusait la négociation. Il avait donc reçu une information. On a su par la suite qui était cette personne qui a dans une autre affaire imité ma signature, ce qui aurait pu mettre fin à ma carrière d’instituteur. Curieusement, c’est un patron qui m’a aidé en témoignant en ma faveur. J’ai quitté l’union locale en accord avec François Burgot qui a repris le flambeau. Depuis, la personne en question n’est plus venue aux réunions.

Syndicalement, Jackie et moi avons continué à militer au SGEN, pratiquement jusqu’à notre retraite, investissant aussi le travail que nous pouvions faire localement, notamment au niveau des jeunes. On a crée le festival d’art enfantin à Saint-Savinien, qui a regroupé pendant quinze ans plus de cinq cent gamins présentant des pièces de théâtre, des expos de peinture etc.…, très lié à notre type de pédagogie, la pédagogie Freinet. On a aussi animé le foyer rural chez nous. Des anciens élèves sont venus me voir après l’obtention de leurs diplômes et après avoir envoyé un certain nombre de CV. Je les parraine pour les aider à trouver du boulot. Parallèlement à ça, dans ma vie d’enseignant, j’ai toujours considéré qu’il fallait faire quelque chose de concret à côté. Alors, tant que mon beau-père avait une ferme, j’allais y travailler. Je suis capable de réaliser toutes les tâches pour tenir une ferme. Ayant des connaissances dans le monde du spectacle, je passe tous les ans un mois dans une entreprise qui loue du matériel de son et lumière. Je les aide sur les gros spectacles. Cela me permet de créer des spectacles aux Nouillers ans avoir à payer le matériel, puis de me tenir au courant du monde de l’entreprise.

Aujourd’hui je ne milite plus à la Ligue. Non pas par opposition politique, bien que je ne lise plus Rouge depuis plusieurs années maintenant. Je ne peux pas dire quand j’ai arrêté. Il y a des éléments comme ça dans ma vie où je suis incapable d’établir une chronologie, je ne m’en soucie pas. Pour moi, ce n’est pas le poids du militantisme qui m’a déterminé à stopper mes activités militantes. Je crois que ça a été très lourd pour Jackie, ce qui a posé des problèmes de couple. J’ai craint pour sa santé, alors j’ai arrêté. Ce n’est pas un choix révolutionnaire mais j’assume. André Durand disait : « on sait qu’on est révolutionnaire le jour où l’on rencontre le mur ». C’est-à-dire que l’on peut réaliser des choses qui semblent difficiles. Sur les Nouillers, on a vite rencontré le mur. Etre révolutionnaire en milieu rural est extrêmement dur à gérer.

Bon, cela fait la deuxième fois que l’on se présente à des élections, ici aux Nouillers. On représente à peu près 33% des voix parce qu’on a construit une équipe, édité un journal d’opposition au Maire la dernière fois. C’est une liste pour la transparence, très citoyenne. Je ne suis jamais élu. Très curieusement, il y a avait une personne sur la liste qui reconnaissait avoir voté De Villiers. Les élections sont une période privilégiée pour servir de tribune. Sur le plan local, cela a permis aux gens de vivre autre chose que ce dont ils ont l’habitude. Aujourd’hui, il y a un gros débat autour des Verts. Ici, on est anti-Verts à bloc ! C’est surtout à travers l’agriculture et la chasse que se pose le problème. Il y a eu toute une série de lois qui font que l’on peut chasser de moins en moins. Les Verts ont attaqué sur des choses qui, sur le terrain, ne tiennent pas la route. Je suis chasseur mais pas prêt à tous les défendre, loin de là. Quand on met des engrais chimiques qui créent des déserts, ce ne sont pas les chasseurs qui sont responsables. Il faut aborder la protection de la nature dans un contexte plus général que celui de la chasse.

Enfin, pour ce qui est de la victoire de la gauche en 1981, évidemment j’étais content. Je fais la différence entre la droite et la gauche. Mais le programme commun, ça me faisait rigoler. Sans commentaires. Maintenant, je ne me fais aucune illusion sur cette gauche-là. Je ne regrette pas d’avoir vécu ces années de militantisme. Comme je l’ai dit, elles m’ont beaucoup apporté. Quant à savoir si elles ont eu une influence sur mon fils, il faudrait le lui demander. Il a voulu travailler après le baccalauréat, il a été objecteur de conscience. Il a la fibre sociale. Il est directeur d’une maison de jeunes.



Pour citer cet article


Entretien avec Jacques Coudray (Braque).

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2801




 
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