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Numéro 7 : Eté 2014 > Outils : suite des entertiens avec des militants de la LCR

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Entretien avec Bernard Chamayou (Noé),



Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

Militant de la Ligue depuis 1968, d’abord à Tarbes puis à Toulouse. Membre du CC dans les années 1970. Professeur au lycée du Mirail à Toulouse.

Entretien réalisé à son domicile, 1, Impasse Varsovie, à Toulouse, le 22 janvier 2003.

Je suis né le 1er mai 1946 à Gagnac-les-Mines (Tarn). Mes parents étaient instituteurs, mon grand-père mineur, moi-même je suis professeur de Lettres dans le second degré. Ayant eu le Capes en 1969, après ma quatrième année d’Ipes (1969-70), je commence à enseigner à Tarbes de la rentrée 1970 jusqu’en 1977, puis à Toulouse, d’abord à l’IUFM pendant un an, puis au Lycée polyvalent Rive gauche du Mirail où je suis encore. Ma famille était vaguement social-démocrate,  attachée aux valeurs républicaines. Si on envisage l’évolution sur trois générations, elle est un assez bon exemple de la promotion sociale permise par la République.

Mon adhésion aux idées révolutionnaires date de mes années de Khâgne, que je fais à Toulouse en 1964-65 avec Daniel Bensaïd et d’autres, comme Jean-Claude Boyer.  Ce noyau d’amis est important pour expliquer mon adhésion d’abord à des idées, puis ensuite seulement, après mai 68, à une organisation dont je fais toujours partie plus de 30 ans après. Je milite tout d’abord dans la cellule enseignante de la Ligue à Toulouse, je participe aussi au Groupe départemental de l’Ecole Emancipée de Haute-Garonne, et assiste même à une semaine Ecole Emancipée, dès 1969 ou 1970.

Arrivé à Tarbes en 1970, je suis membre du GD de l’EE, où je milite avec des instituteurs anarchistes assez âgés, dont Louise. De temps en temps on se voit avec les Toulousains, dans le cadre d’une régionale.

A Tarbes, la section locale de la Ligue est composée d’une vingtaine de militants, notamment des étudiants revenus au pays. J’y retrouve Pierre Cours-Salies, qui est professeur de philosophie à Mirande (Gers) avant d’être nommé à Pau. Il habitait à Tarbes, dans un appartement que lui louait le père de Daniel Laplace (Paco). Au rez-de-chaussée se trouvait le local de la Ligue prêté par le père de Paco.  Tarbes, ville ouvrière, est un bastion du parti communiste. Cependant, les meetings Krivine sont toujours de gros succès. Ceci nous incite donc à lancer un travail ouvrier, sans pour autant mépriser le travail enseignant et le travail jeune. Nous sortons une Taupe centrale et des Taupes de boîte, notamment sur Alsthom et la Socota (Société de construction d’avions de tourisme et d’affaires) située à Louey près de Tarbes, 900 employés en 1969). Nous avons quelques contacts stables, mais beaucoup moins que ce que certains militants imaginaient. Je me souviens d’un couple d’infirmiers. Dans les rapports d’activité destinés au national on avait tendance à gonfler le nombre de nos contacts. On s’adaptait à la demande en quelque sorte. Il faut relativiser, on vendait Rouge au porte à porte, mais ceux qui achetaient Rouge, je ne les ai jamais vus aux réunions.  Cette litanie des contacts ! L’affluence aux meetings Krivine n’était qu’un succès d’estime. D’ailleurs, un vieux du PC d’Alsthom qui était passé à la Ligue avec sa fille, Viviane Auger, rebascule au PC. C’est le travail jeune, travail CET précisément, qui nous permet d’entrer en contact avec un jeune apprenti, qui adhère à l’organisation, Christian Zueras. Aujourd’hui cantonnier, il est toujours à la Ligue.

 Le travail femme, avec la construction du MLAC, est important aussi. Animé par des militantes de la Ligue, il nous permet d’acquérir une certaine visibilité sur la ville. L’irruption du mouvement des femmes, que la Ligue a bien admis et même favorisé, a sans doute évité que l’organisation ne se rigidifie, ne devienne une secte, ce que nous avons toujours évité.

 De même nous menons avec dynamisme une campagne antimilitariste. Inculpés d’injures publiques aux armées avec Claude Carpentier, pour avoir déployé une banderole (« A bas l’armée du capital et de guerre civile »), nous ne sommes finalement condamnés, au printemps 1973, qu’à une peine symbolique (une amende avec sursis).

Bien qu’il soit parfois dans l’obligation de nous défendre, comme lors de ce procès pour menées antimilitaristes, le PC est toujours méprisant avec nous, ses dirigeants nous qualifiant à l’occasion de « poussières politiques ». Il était difficile de s’appuyer sur le PSU du fait de sa faiblesse et de son orientation plutôt droitière. Nous avons malgré tout organisé un car pour Besançon avec eux à l’automne 1973, pour soutenir les Lips.

Portés par l’enthousiasme de mai 68, nous étions persuadés que la révolution était à l’ordre du jour dans les pays occidentaux. Il était donc normal d’avoir une activité débridée. Nous avions l’impression que nous n’en faisions jamais assez. On n’a cependant jamais perdu de vue le réel, on n’a jamais déliré. Mais comme on était persuadé que « l’histoire nous mordait la nuque » (terrible métaphore !), on était culpabilisé, il fallait couvrir, couvrir… C’est cette distance entre notre activisme et le réel qui nous résistait, qui explique la crise de l’organisation. Elle s’est traduite par des démissions de camarades qui d’ailleurs en étaient eux-mêmes très malheureux. Toulouse, malgré la proximité ne nous a pas été d’un grand secours. Malgré l’existence d’une structure régionale, sur le papier, on se débrouillait tous seuls. Membre du CC pendant quelques années (mon pseudonyme était Noé), j’ai d’ailleurs fait partie de le Commission régionale du CC. Je n’ai pas le souvenir qu’une quelconque région de la Ligue ait vraiment fonctionné.

Quand j’arrive à Toulouse en 1978, il y a environ 120/130 militants. Le débat de tendances bat son plein, mais j’en revois mal la configuration. A la veille du troisième congrès de la LCR (janvier 1979), des gens sont sur des positions lambertistes. Tristan par exemple. Il venait à la cellule enseignante qui se tenait chez moi.  Il y assistait de manière désinvolte. Il intervenait, puis se replongeait dans un livre. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Le départ de ces militants pour la LCI puis l’OCI un peu après le congrès n’a pas eu de grandes conséquences à Toulouse. Par contre plus tard, beaucoup sont partis à la Gauche socialiste avec Gérard Filoche.

A Toulouse j’habitais un appartement avec des copains de la LCR au cinquième étage d’un immeuble loué à une société d’import-export. Le gérant était très sympathique et militant de gauche aussi. Un jour il nous dit « Vous allez être perquisitionnés, ça m’embête, je préférerai que vous ne couchiez pas là cette nuit . Demain vers 10h.30, s’ils sont partis, les volets roulants seront baissés à moitié et vous pourrez revenir ». Les flics ont tout passé au peigne fin, ils ont photographié le plan du port de Dunkerque qu’un camarade professeur d’histoire et géographie stagiaire avait préparé pour ses élèves. On en rigolait ! Les flics eux aussi ont surestimé mai 68. Comme nous ils pensaient que c’était une répétition générale.      

Quant à l’armée, je n’ai pas fait mon service militaire. Un peu avant mon départ, j’ai en effet reçu chez moi un papier de l’armée me disant que si je voulais ne pas faire le service militaire c’était possible, c’était légal ! Alors bien sûr j’ai décidé de ne pas faire mon service, de même que trois anciens de mai 68 avec qui j’ai milité à Tarbes.

La section toulousaine de la Ligue faisait un travail clandestin en direction de l’Espagne encore franquiste, transportant de la propagande. Trois camarades ont été arrêtés là-bas et un moment emprisonnés. Parmi eux Jacques Giron, étudiant en médecine, aujourd’hui médecin radiologue, revenu à la Ligue depuis 4 ou 5 ans. Quant au militant qu’on appelait Labeurthe, Jo Malet de son nom, ce fut pendant longtemps une figure du travail ouvrier de la Ligue. Recruté très jeune comme apprenti, il devient cheminot, fait partie de la Commission nationale SNCF de la Ligue. Aujourd’hui il est compagnon de route, vient aux meetings…

J’ai peu connu Cahuzac (Rouge quotidien n°382, 25/26 juin 1977 annonce son suicide, par une lettre de Labeurthe et d’Agnès). Son père était professeur de faculté, il avait déjà fait des tentatives de suicide. Certes dans le milieu de travail où il s’était récemment embauché, il a mal vécu le décalage entre ses aspirations et le réel. Il y a eu un moment de désillusion, de creux, qui a ouvert un terrain, mais ces questions sont compliquées. Il faut respecter les individus, bien qu’il soit légitime de resituer cela dans le contexte politique. On peut toujours penser que s’il avait été différent, certains ne se seraient pas suicidés. Cahuzac était sociable.

Le cas d’André Bleuzet (Cranach), que j’ai connu alors qu’il était enseignant à Tarbes, était différent. (NB. Rouge, 27 novembre 1981, annonce son suicide, à 37 ans). Après sa mutation dans la région parisienne, il quitte la Ligue pour une organisation très minoritaire, la Ligue trotskyste de France, en liaison avec la Ligue spartaciste des Etats-Unis (scission du SWP), puis fonde sa propre organisation. Nous sommes atterrés un jour de lire en page 2 ou 3 du Monde un encart qui faisait part de l’existence de son organisation (baptisée « Perspectives du socialisme prolétarien »), qui devait se réduire à sa seule personne. Toutes ses économies avaient dû y passer ! S’il avait continué à vivre, il n’aurait pas été d’accord avec lui-même !

Militant de la JCR à Toulouse dès avant mai 68, Paco figure sur la liste des  

« 14  meneurs étudiants d’extrême gauche sursitaires » envoyée par le préfet de Haute-Garonne au Ministre de l’Intérieur (AD 31, Cote 5681 W 12). Il a été membre de la LC/LCR jusqu’en 1977-78.

Né le 27 novembre 1946 à Tarbes, Daniel Laplace est professeur d’espagnol au Lycée Marie Curie de sa ville natale. Il nous dit que son père était plutôt libertaire et un de ses grands-pères, stalinien.

Il nous rappelle lui aussi la puissance du PC à Tarbes. « La Ligue se construit artificiellement depuis Toulouse à partir de militants semi-permanents (étudiants en même temps surveillants d’externat ou maîtres d’internat). A partir de 1971 des enseignants sont nommés sur place. La Ligue avait des contacts ouvriers, dont un militant du PSU à la SNCF et d’autres à la Socota. Le candidat de la Ligue aux élections législatives de 1973 a été Maurice Morga, professeur d’histoire et géographie au lycée Marie Curie. Son père, espagnol, était membre du Parti communiste espagnol (PCE) :  « Nous avions réussi à gagner un vieux du PC avec sa fille, mais au bout d’un certain temps, ils reviennent au PC ».



Pour citer cet article


Entretien avec Bernard Chamayou (Noé),.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2800




 
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