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Numéro 7 : Eté 2014 > Articles : varia

Article

La science-fiction comme sentinelle :Rotation autour de la collection Dyschroniques


Jean-Guillaume Lanuque

Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

A plusieurs reprises, sur le blog de Dissidences ou dans cette même revue électronique, nous avons abordé la science-fiction, par le biais d’analyses critiques de certains romans, appartenant généralement à la première période du genre en France (du XIXe siècle à l’immédiat après Seconde Guerre mondiale1), ou de recensions d’études universitaires (voir notre chronique du travail de thèse de Natacha Vas-Deyres2). Toujours, nous avons cherché à privilégier la dimension la plus socio-politique de ce genre littéraire, celle qui offre un regard acéré sur le présent et les germes d’avenir dont il est porteur, tant cette tendance de la littérature a repoussé les limites de l’imaginaire, offrant une liberté prometteuse. Ce n’est certainement pas un hasard, d’ailleurs, si nombre de militants de gauche et d’extrême gauche ont écrit des romans d’anticipation. Citons Louise Michel (Le Monde nouveau), Han Ryner (L’Homme-fourmi), Edward Bellamy (C’était demain), William Morris (Nouvelles de nulle-part), H. G. Wells (La Machine à explorer le temps), Jack London (Le Talon de fer), Alexandre Bogdanov (L’Etoile rouge) ou George Orwell (1984).

Mais c’est au-delà des seules frontières des engagements partisans que la science-fiction se fait sentinelle du devenir sociétal, ouvrant sur des horizons politiques rêvés ou cauchemardesques. Pour n’en rester qu’à la France, après des années 68 qui furent celles de l’apogée d’une science-fiction critique et engagée, volontiers sombre et apocalyptique3, et une longue décennie 80 qui en marqua le repli relatif4, le milieu des années 90 vit l’essor de nouvelles générations d’auteurs concomitants de l’émergence de l’altermondialisme et d’un renouveau critique sur le capitalisme néo-libéral. Citons, sans souci d’exhaustivité, Ayerdhal (Parleur), Johan Heliot (La Lune seule le sait), Ugo Bellagamba (La Cité du soleil) ou Maïa Mazaurette (Rien ne nous survivra), sans oublier Jean-Pierre Goux (Ombres et lumières) ou les romans de chez Interkeltia (collection « SF Utopia »). Les éditions libertaires lancent même en 2005 une collection entièrement dédiée à la science-fiction, « Nos Futurs », qui après avoir publié six titres inédits est en sommeil depuis déjà cinq ans.

En 2013, ce sont les éditions du Passager clandestin, que l’on connaissait essentiellement pour leurs rééditions de textes plus ou moins connus du mouvement ouvrier, leur publications d’esprit libertaire ou en phase avec les divers terrains de lutte de l’extrême gauche actuelle, qui décident de lancer leur propre collection de science-fiction. Intitulée « Dyschroniques », elle arbore comme bannière ce terme, qualifiant initialement le déficit d’adaptation à son époque, pour le retourner et en faire le symbole de tous ceux qui refusent le conformisme et écrivent à contre-courant de leur époque. On peut également y voir un écho d’un autre terme, celui de dystopie, envers de l’utopie, qui fit florès au XXe siècle. Douze titres sont parus à ce jour, et leur particularité est d’être en général d’un format plutôt court (nouvelle ou novella), privilégiant le patrimoine littéraire anglo-saxon (seuls deux titres sont européens continentaux) et la période allant du début des Trente Glorieuses jusqu’à la fin des années 70.

Pour nous pencher en détails sur ce programme éditorial, nous avons choisi de livrer une analyse approfondie de tous ces courts ouvrages, s’ouvrant et se concluant par des considérations plus générales. Cet article avait fait l’objet d’une parution préalable sur le blog de Dissidences, sous la forme d’un feuilleton critique publié entre novembre et décembre 2013 : nous l’avons toutefois en partie remanié, y ajoutant les chroniques des quatre dernières parutions (celles de Poul Anderson, Damon Knight, Frank Malcolm Robinson et Fritz Leiber), et révisant totalement la structuration de l’étude, axée désormais sur les permanences thématiques. Nous n’avons par contre pas reproduit l’entretien mené avec les éditions Le Passager clandestin (Nicolas Bayart, Dominique Bellec, Frédérique Giacomoni et Philippe Lécuyer), qui demeure disponible sur notre blog5.

La science-fiction de l’après-guerre, sensible aux deux embrasements mondiaux de la première moitié du siècle, a souvent pris ses distances avec un certain impérialisme galactique sensible dans une partie de la production antérieure. Poul Anderson (1926-2001), un géant du genre, principalement connu en France pour son cycle de « La Patrouille du temps », l’a fait dès La Main tendue6, une de ses premières nouvelles, précédant de quelques années son premier roman à succès, Barrière mentale (récemment réédité chez Le Bélial’). Elle fut publiée dans l’hexagone pour la première fois en 1977, dans l’anthologie de Marianne Leconte consacrée au space opera, Les Pièges de l’espace, avant d’être reprise dans Histoires de la fin des temps, bénéficiant ainsi d’une diffusion plus large. Ayant longtemps souffert d’une réputation politiquement négative dans notre pays, Poul Anderson, marqué à droite et ayant publiquement soutenu l’intervention de son pays au Vietnam, montre qu’il convient, pour analyser son positionnement, de faire preuve de davantage de finesse7.

La Main tendue se déroule dans un lointain avenir, où la civilisation terrienne est devenue dominante dans la galaxie, servant de modèle aux autres espèces. Ayant joué les intermédiaires dans le règlement d’une guerre de cinq ans entre deux planètes rivales pour la possession de colonies, Cundaloa et Skontar, la Confédération de Sol reçoit finalement les représentants des deux mondes, mais le comportement arrogant de l’ambassadeur de Skontar prive cette dernière de l’aide terrienne. D’abord mis au ban de ses semblables, le dit ambassadeur est finalement réhabilité près de cinquante ans plus tard, lorsque son souverain et ami se rend compte des effets de son attitude parfaitement consciente d’antan. Car pendant que Cundaloa a dû adopter peu à peu les mœurs et les modalités du système productif terrien8, Skontar est parvenu à surmonter ses graves difficultés initiales en bâtissant son développement sur ses propres forces, son originalité culturelle, conservant ses traditions tout en les adaptant. Poul Anderson dénonce donc avec force l’impérialisme, culturel bien sûr, mais qui conditionne tous les autres aspects de la société, car c’est à la fois la langue, la religion et le mode de vie des Cundaloiens qui ont dû être abandonnés. Au passage, l’auteur étatsunien va jusqu’à opposer le modèle technicien et productiviste terrien, construit sur le culte du progrès9, au plaisir de vivre de Cundaloa, fait de temps libre (le temps de travail se limite initialement à quatre heures par jour) et de poésie. Il y oppose surtout l’alternative édifiée par Skontar, à base de petits producteurs agricoles10 et d’un « (…) État libertaire doté d’un gouvernement non électif et efficace. » (sic, p. 48), autant d’éléments dans lesquels on peut identifier l’idéal des États-Unis originels. Sont ainsi visés, outre la volonté d’hégémonie occidentale11, sensible à l’époque à travers le plan Marshall, la conception d’un tourisme faisant des attributs culturels d’un peuple une simple attraction.

Où cours-tu mon adversaire ?12, la nouvelle de Ben Bova (né en 1932), auteur vétéran de la science-fiction étatsunienne relativement peu traduit en français, fut originellement publiée en 1969, et pour la première fois en France dans les pages de la revue Galaxie en 1973. Le sujet est a priori fort classique. Dans un avenir indéterminé, plusieurs expéditions spatiales sont envoyées simultanément vers des étoiles relativement proches autour desquelles orbitent des planètes similaires à la Terre. Il faut dire que sur Titan, le satellite de Saturne, ont été découvertes des constructions urbaines d’origine inconnue, dont les mécanismes sont encore en activité. Le but de ces expéditions est donc également de retrouver l’espèce extra-terrestre qui a pu bâtir ces édifices. Le récit suit l’équipage du Carl Sagan, envoyé vers le système de Sirius, et qui y découvre une planète brûlée par son étoile. Pourtant, sur cet astre a priori hostile, pratiquement dépourvu de végétation et d’une vie animale grouillante, des créatures humanoïdes sont détectées… L’anthropologue de l’expédition, Lee, décide alors de se mêler à eux afin de déterminer leur nature exacte ; il finit ainsi par se demander s’il ne pourrait pas s’agir de descendants dégénérés de cette race extra-terrestre qui aurait autrefois affronté une première civilisation terrestre… Avec cette histoire, Ben Bova se situe sur des thématiques largement explorées par une Ursula Le Guin13, avec ce souci d’une connaissance ethnologique de l’autre, une empathie pour l’altérité (limitée ici par le caractère humanoïde de ces êtres), qui s’accompagne d’un dévoilement progressif de la véritable nature des choses. De ce rameau desséché d’une humanité en voie d’extinction, on retire finalement peu de choses, une illustration de la finitude des civilisations en même temps qu’une critique des guerres impérialistes autodestructrices, un thème constant pendant toute la durée de la guerre froide, avec en arrière-plan un léger vernis d’histoire mystérieuse et fantasmatique.

Brian Aldiss (né en 1925) est un autre grand de la science-fiction, britannique en l’occurrence. Auteur réputé, qui sait faire fi des limites supposées du genre, on lui doit en particulier Croisière sans escale (1958), variation sur la thématique des arches stellaires, Le Monde vert (1962), vision d’un lointain avenir où l’être humain est réduit à la portion congrue sur une Terre redevenue jardin, ou la trilogie d’Helliconia (1984 à 1988), vaste fresque de la vie des habitants d’une planète sur laquelle les saisons durent des millénaires. Il est également historien de la science-fiction avec Billion Year Spree (1973, malheureusement non traduit en langue française), considérant en particulier que le point de départ de la science-fiction devait être placé non au moment des carrières de Jules Verne ou H.G. Wells, mais à la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, en 1818. Plutôt qu’un roman, Le Passager clandestin a toutefois choisi de remettre en lumière une de ses nouvelles, parue l’année de sa publication originale dans la revue française Galaxie, puis reprise dans un des volumes de « La Grande anthologie de la science-fiction », Histoires écologiques, quinze ans plus tard. La Tour des damnés14 s’inscrit pleinement dans ce qu’on pourrait appeler la nouvelle vague de la science-fiction anglo-saxonne, plus en phase avec la contre-culture, et qui cherche à la fois à bousculer les conventions formelles d’antan et à proposer une science-fiction à l’écoute des préoccupations sociales voire politiques. Sur le plan narratif, la nouvelle de Brian Aldiss, qui prend place dans une année 2000 imaginaire, débute par sa conclusion, avant, par une vaste analepse, de reprendre plusieurs fils de vie : celui de Thomas Dixit, jeune scientifique de terrain, dont l’identité est tiraillée entre Grande-Bretagne et Union indienne, que l’on suit à la fois par des extraits de ses rapports et par son expédition dans la tour ; ceux de plusieurs habitants de la dite tour, également, Malvi, jeune fille brutalement enlevée à sa famille, Gita, son beau-père qui cherche vengeance, ou Prahlad Patel, dirigeant implicite de cet univers en huis-clos.

L’action se déroule en Inde, centrée sur une expérience scientifique réalisée grandeur nature sous le patronage très officiel de l’ONU. Une tour de dix niveaux et cinquante étages a en effet été bâtie et peuplée de cinq cents couples de volontaires en 1975. Vingt-cinq ans plus tard, la population est passée de 1 500 individus à 7 5000, dont la majorité a moins de quatre ans, et se voit dotée d’un métabolisme profondément métamorphosé (la maturité intervient plus tôt, au point de pouvoir concevoir avant dix ans et d’être considéré comme un vieillard à vingt15). L’objectif de cette expérimentation tient à l’espoir, finalement réalisé, de voir émerger, sous le poids de ces conditions éprouvantes, des pouvoirs extra-sensoriels chez certains habitants. Thomas Dixit découvre en effet qu’il est possible, pour certains autochtones, de tuer à distance, sans d’ailleurs qu’il ne comprenne le mécanisme exact de la chose. Mais le plus étonnant, pour lui, est que les occupants de la Tour ne souhaitent pas retrouver l’extérieur, s’étant attaché à un univers qu’ils ont fait leur… Bien sûr, La Tour des damnés s’inscrit pleinement dans une des préoccupations majeures de l’époque, celle de la surpopulation, également explorée avec brio par John Brunner dans Tous à Zanzibar (1968), Robert Silverberg dans Les Monades urbaines (1971), James Ballard dans I.G.H. (1975) ou même au cinéma avec Soleil vert (1973) de Richard Fleisher. La Tour évoque en effet furieusement Calcutta et ses bidonvilles, d’autant qu’elle est censée avoir été construite près du delta du Gange. Brian Aldiss en propose néanmoins un traitement relativement original. D’abord en insistant sur le poids des cultures traditionnelles, ici l’hindouisme, qui peut expliquer la résignation des occupants de la Tour. Ensuite, en prenant à contre-pied l’horreur de cette situation d’enfermement et d’étouffement, à travers l’affirmation d’une volonté d’autodétermination16. Au-delà d’une illustration de la dialectique du maître et de l’esclave, La Tour des damnés ressemble fort à une déclaration de confiance vis-à-vis du tiers monde, d’anciens peuples colonisés, capables de prendre leur destin en main en étant débarrassé de l’ingérence des puissances occidentales (ici d’un scientisme néo-colonial) comme du cynisme de gouvernants locaux complices et dépendants…

Outre l’impérialisme des puissances occidentales, leur modèle social est également mis en cause, critique du capitalisme de la société de consommation, qui ne se limite pas à lui, mais interroge, à l’instar de tout un courant d’extrême gauche, l’inhumanité et l’antidémocratisme de sociétés technicisées et bureaucratisées à outrance. Contrairement aux précédents auteurs évoqués de la collection « Dyschroniques », Dallas McCord alias Mack Reynolds, auteur étatsunien né en 1917 et décédé en 1983, est à la fois nettement moins connu et moins productif. Il se distingue toutefois par un ancrage politique plus affirmé, son père, Verne L. Reynolds, ayant été par deux fois (1928 et 1932) le candidat du Socialist Labor Party of America (un des deux partis socialistes des États-Unis) pour les élections présidentielles. Lui-même est clairement marqué par les idées socialistes, ce qui transparaît parfaitement dans Le Mercenaire17, nouvelle transformée plus tard en roman. Publiée initialement en 1962, elle est diffusée en France pour la première fois en 1980, dans une anthologie de Joe Haldeman, La 3e guerre mondiale n’aura pas lieu.

L’action du texte Le Mercenaire se déroule dans un XXIe siècle où la guerre froide s’est transmuée en équilibre apparemment stable. Aux États-Unis, la guerre s’exerce désormais entre entreprises et syndicats, ou les uns contre les autres, en une application brute de la guerre de classes (avec ses véritables violences physiques contre le mouvement ouvrier) et de la guerre économique. Dans ce contexte, Joe Mauser, vétéran de ces affrontements, s’engage du côté de l’entreprise de transports Aspirotube, donnée perdante face à sa rivale, Aéroglisseur. Si la plongée dans l’action est immédiate, le dénouement de l’intrigue est à la fois rapide et peu surprenant. Désireux de grimper les échelons de la hiérarchie sociale, Mauser parvient à contourner les limites imposées à ces conflits économiques, l’interdiction d’utiliser des armements et du matériel postérieurs à 1900 (une influence possible du poids de la guerre de Sécession dans les mentalités collectives), mais sans pour autant atteindre son objectif strictement individualiste en raison d’un changement à la tête de l’entreprise Aspirotube. Le plus intéressant réside bien sûr dans le tableau de cette société étatsunienne, dans laquelle on reconnaît à la fois les caractéristiques de celle contemporaine de l’écriture du récit et certains germes qui ne demandaient alors qu’à se développer. La structure sociale est bien composée de classes distinctes, mais elles sont ici d’une rigidité quasiment parfaite. Inférieurs, Intermédiaires et Supérieurs ont au moins le mérite de la clarté dans leurs dénominations respectives, ces trois catégories principales étant elles-mêmes subdivisées en Sections, spécialisées dans une branche professionnelle précise.

Suivant en cela l’idée de reproduction sociale, mise en évidence à la même époque par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en France dans Les Héritiers, Mack Reynolds précise que ces classes sont pratiquement devenues des castes héréditaires. Un des seuls moyens pour espérer améliorer son positionnement hiérarchique réside dans l’engagement au sein de l’armée, ombre portée possible de la démocratisation partielle véhiculée par l’armée étatsunienne durant la Seconde Guerre mondiale18. L’autre élément essentiel de cette critique sociale, c’est la prédominance écrasante des loisirs, en une réplique de l’Antiquité romaine et de la fameuse formule de Juvénal, panem et circenses (on y retrouve un succédané des Saturnales, tout comme l’attrait sexuel suscité par les gladiateurs des temps modernes). Les masses populaires sont en effet aliénées par des tranquillisants (les tranks), dans le même temps où l’armée opère des expériences autour du LSD ; la télévision a acquis une place monopolistique dans les distractions, en particulier via la retransmission des affrontements évoqués, en une remarquable prescience du voyeurisme et de la démagogie des programmes télévisuels récents. Le travail est désormais réduit à la portion congrue, du fait de l’automatisation grandissante des processus de production, et chacun a droit à un minimum vital lié à la possession d’un seuil d’actions. Ce « capitalisme du peuple », Mack Reynolds n’hésite pas à le renvoyer dos à dos avec le système soviétique, en pleine réactivation de la tension Est-Ouest19. Les élections, selon lui, ne servent qu’à « la galerie », le système du bipartisme supprimant toute réelle possibilité de choix démocratique. « Là-bas, ils disent que le prolétariat est propriétaire des moyens de production. Très bien. Mais ils sont en réalité contrôlés par les membres du Parti qui soignent bien leurs intérêts. Leurs cadres du Parti et nos Supérieurs à nous, c’est pareil » (p. 55). Toutefois, cette réflexion sur un système capitaliste parvenu en bout de course, en une période de déclin qui justifie d’autant plus le rapprochement avec la Rome antique, s’accompagne d’un certain pessimisme, sensible dans le constat de la passivité du peuple et l’impossibilité pour ce dernier, aliéné trop en profondeur, de prendre les commandes de la société…

Lino Aldani (1926-2009) est un des rares auteurs non anglo-saxons sélectionnés par la collection Dyschroniques. Bien qu’ayant été une figure d’importance de la science-fiction en Italie, il n’a pas vraiment laissé une marque indélébile au sein du paysage français, en dépit de plusieurs traductions. La meilleure preuve en est cette réédition, la première de l’auteur en France depuis 1989 et son recueil La Maison-femme chez Présence du Futur. 37° Centigrades20 est une nouvelle datant de 1963, et qui fut éditée dans l’hexagone dès l’année suivante, dans un numéro spécial de la revue Fiction consacré à la science-fiction italienne. L’action se déroule quasiment toute entière à Rome, mais une Rome du XXIe siècle, au sein de laquelle le jeune Nicola Berti peine à trouver sa place. Amoureux de la ravissante Doris, il souffre en effet du poids écrasant imposé par la CGM, la Convention générale médicale. Croyant faire acte de rébellion et de liberté, il décide alors de résilier son appartenance à cette dernière, mais lors d’une partie de campagne avec Doris il se blesse à une clôture en fil barbelé. Dès lors, face à une inflammation qui s’aggrave très rapidement, Nicola ne peut avoir accès à cette médecine efficace qu’il a imprudemment reniée dans l’enthousiasme de la jeunesse… Il faut dire que dans cette société à venir, la médecine est un service extrêmement coûteux, mais qui en contrepartie des versements réguliers dont bénéficie la CGM, assure une couverture totale et immédiate à ses adhérents.

Lino Aldani, ce faisant, anticipe d’une manière frappante le principe de précaution, qui allait s’imposer surtout à compter des années 1990, avec ses inspecteurs de la CGM présents pratiquement partout dans le tissu social, soucieux de vérifier que chaque assuré possède bien sur lui les vêtements protecteurs adéquats, les médicaments préventifs idoines, et qu’il ne prend pas de risque inconsidéré dans sa vie quotidienne, sous peine d’amendes et/ou de contrôles médicaux approfondis (à l’époque de rédaction, l’auteur voit d’ailleurs le seuil de dix cigarettes par jour comme une contrainte déjà extrême !). Plus largement, la focale de Lino Aldani a pour cible la société de consommation, alors en plein essor en Italie et dans le reste du monde occidental. La publicité est omniprésente, comme le spectacle et son opium représenté par des chansons simplettes, et l’obtention d’une voiture est un rêve collectif de première importance. Légers signes d’anticipation technologique, les véhicules se déplacent ici par lévitation. Entrevus brièvement, les songes de Nicola ouvrent sur un retour à la terre et à la ruralité face à une vie urbaine perçue comme étouffante21. Avec cette nouvelle, c’est plus largement le contrôle technocratique sur les vies de tous que Lino Aldani entend mettre à jour et dénoncer22. Et si son ancrage à gauche est illustré par sa critique d’un capital s’étant reporté sur les médecins, nouveaux bourgeois, on peut également y discerner une mise en garde contre une certaine vision du socialisme, étatique et désireuse d’obtenir le bonheur des masses malgré elles. 37° Centigrades souffre néanmoins d’une taille trop réduite pour que le monde décrit soit suffisamment développé, et pour que l’histoire individuelle soit davantage qu’une évolution linéaire somme toute facilement prévisible.

Le seul autre non anglo-saxon de la collection Dyschroniques est un des grands noms du genre en France, Philippe Curval (né en 1929). L’homme, à la fois auteur, anthologiste et critique, a en effet traversé les décennies depuis les années 1960, égrenant plusieurs romans devenus depuis des classiques : citons en particulier La Forteresse de coton, L’Homme à rebours ou Cette chère humanité. La nouvelle retenue, Le Testament d’un enfant mort23, fut à l’origine publiée dans une anthologie de 1978, Pardonnez-nous vos enfances24 ; elle a  été récemment rééditée dans un recueil de nouvelles, L’Homme qui s’arrêta25, reprenant des textes de Philippe Curval illustrés par ses soins. Elle se ressent d’ailleurs clairement de cet ancrage temporel, que ce soit dans son fond ou dans sa forme. Sans être aussi éclaté ou déstabilisant que bon nombre de récits de la période des années 196826, Le Testament d’un enfant mort voit se succéder deux types de sections, cinq « Mémoires » et douze « Stocks », mais en demeurant fidèle à un déroulement linéaire. Chaque section correspond au témoignage d’un individu distinct, un scientifique dérouté, voire dépassé, qui croit pourtant toujours dans le rôle démiurgique de la science27, et un nourrisson doté d’une conscience avancée. L’intrigue se déroule en effet dans un XXIe siècle indéterminé, qui voit se multiplier les hypermaturés, des enfants à peine nés qui font le choix de la mort librement assumée, au point d’inverser la courbe d’une surpopulation menaçante jusqu’à laisser envisager une possible extinction de l’espèce. Ces bébés semblent être en réalité des surgeons d’une nouvelle humanité, dotés de capacités télépathiques et, non encore prisonniers de l’horlogerie technicienne, du pouvoir de manipuler le temps, au point de l’accélérer. Plus que d’un jeu sur le temps, comme a su si bien le pratiquer, dans la même période, un Michel Jeury28, cette nouvelle est un retournement complet du thème du surhomme, qui n’est pas directement combattu par une espèce humaine menacée d’être dépassée, mais choisit de se suicider d’emblée, se condamnant ironiquement lui-même. De ce texte à l’écriture assez froide, clinique et descriptive, transparaît une double préoccupation. Celle d’une meilleure compréhension de la psyché du petit enfant, d’abord, avec cette tentative de reconstitution de ses premières perceptions, de son narcissisme, également, autant de reflets des progrès d’une plus grande connaissance psychologique et d’une plus grande empathie29. L’autre fil rouge du texte, c’est la violence non seulement de l’éducation-dressage imposé à ces nouveaux venus sur Terre, mais plus largement de la société technocratique, au sein de laquelle l’individu est écrasé et anonymé, simple rouage de la mécanique sociale, et d’un monde totalement anthropisé, qui a perdu sa poésie, dernière transcendance possible d’un âge où les idéologies sont déjà mortes. On ressent bien là la désillusion de la seconde moitié des années 68, voire même, sous l’impression d’une variation sur le mythe de la caverne de Platon30, l’émergence du post-modernisme. Ce n’est plus « cours, camarade, le vieux monde est derrière toi », mais « meurs, camarade, le vieux monde est déjà en toi »…

Au-delà de la critique sociale, certains auteurs de science-fiction s’interrogent plus spécifiquement sur l’évolution des sciences, et plus particulièrement des technosciences, autrement dit des applications scientifiques ayant un impact direct sur le profil social lui-même. Parmi eux, Murray Leinster (1896-1975), de son vrai nom William Fitzgerald Jenkins, fait figure de visionnaire. Il est ce qu’on peut appeler un vétéran de la science-fiction étatsunienne : il a en effet commencé à publier au lendemain de la Première Guerre mondiale, et fit preuve d’une vitalité et d’une prolixité remarquables, alignant un bon millier de textes, dont une faible partie a finalement été traduite en France. Il est pourtant quelque peu oublié de nos jours, et la réédition de cette courte nouvelle devrait permettre de porter un regard attentif sur une œuvre qui le mérite. Un Logique nommé Joe31, publié initialement en 1946, est proposé pour la première fois en France par la revue Fiction en 1967, puis repris dans « La Grande Anthologie de la Science-Fiction » pour le volume Histoire de machines (1974), et une troisième fois dans l’excellente anthologie de Patrice Duvic Demain les puces (1986). Cette nouvelle publication, qui francise davantage l’orthographe du principal protagoniste – logic devient ici logique –, permet donc de (re)découvrir un texte dont les éditions antérieures sont toutes épuisées. Le titre énigmatique devient en réalité nettement plus compréhensible quand on remplace logique par ordinateur personnel.

L’histoire imaginée par Murray Leinster est en effet censée se dérouler dans un futur non précisé, où les immenses machines informatiques contemporaines de l’auteur ont été remplacées par des appareils ne prenant pas davantage de place qu’un écran de télévision, et dont disposent tous les foyers, entreprises, administrations… Surtout, ces ordinateurs sont tous reliés entre eux, et en consultant des bases de données centralisées, peuvent répondre à toute question ou résoudre tout service dont aurait besoin son utilisateur. La prescience de Murray Leinster est ici proprement stupéfiante, car on reconnaît assez bien notre environnement actuel : « Vous voyez le tableau. Vous avez un logic chez vous. Ça ressemble à un poste de télévision, sauf qu’il y a un clavier au lieu de boutons ; vous y tapez ce que vous voulez obtenir. Il est relié à la banque mémorielle (…) Et si vous demandez la météo, ou qui a gagné le tiercé aujourd’hui, ou qui était sous-secrétaire d’État pendant l’administration Garfield, vous l’aurez aussi sur l’écran. A cause des relais de la banque mémorielle. La banque, c’est un grand bâtiment qui contient tous les faits de la création et des enregistrements de toutes les émissions jamais réalisées (…) et tout ce que vous voulez voir, savoir ou entendre, vous tapez et ça vient. » L’effort d’imagination est faible permettant d’y voir les ordinateurs qui nous suivent comme des ombres, le réseau internet et ses data centers…

L’intrigue, comparativement à ce travail de futurologue, peut paraître décalée tellement elle est légère. Murray Leinster, grâce à cette irruption d’une femme fatale dans la vie bien rangée d’un technicien informatique, répondant au doux surnom de Ducky, donne en fait l’impression de vouloir atténuer l’inquiétude véhiculée par sa nouvelle. C’est en effet par le harcèlement dont elle fait preuve que Laurine, son ex-petite amie, permet à Ducky de découvrir l’origine d’un dysfonctionnement majeur du réseau des logiques. Suite à une erreur de fabrication, l’un d’entre eux, Joe, se retrouve en effet dénué de tout blocage, et s’empresse de proposer à tous les utilisateurs de répondre à n’importe quelle question visant à leur faire plaisir. On a là comme un détournement des fameuses lois de la robotique d’Asimov, puisqu’on voit se multiplier les escroqueries, les préparations de meurtres, les vols, jusqu’à la possibilité de mettre au point des bombes. Murray Leinster expose ainsi toute la tentation que véhicule l’Internet actuel, toutes les dérives dont il est porteur, jusqu’à la transparence totale de la vie privée et les manipulations sur lesquelles il ouvre, trouvant à ce basculement mortifère une réponse assez simple, basée sur l’impossibilité de mentir de la part des programmes informatiques. Il ouvre ainsi de manière extrêmement précoce une réflexion sur la dépendance que l’informatique génère (« Les logics ont transformé la civilisation ! Les logics sont la civilisation ! Sans eux, nous sommes perdus ! »), non sans nourrir possiblement, en arrière-fond, une crainte des régimes totalitaires tels que les percevaient certains auteurs, comme le soviétique Zamiatine32 ou Orwell, deux ans plus tard.

A la différence de Murray Leinster, surtout connu des amateurs éclairés de la science-fiction, Fritz Leiber (1910-1992) est un auteur extrêmement populaire. S’il a signé des classiques tels Le Vagabond (1964), sur la visite d’un astre extérieur dans le système solaire et la relation amoureuse entre un humain et une extra-terrestre, ou Le Grand Jeu du temps (1958), ouvrant sur une série de guerres temporelles entre espèces extra-terrestres, il est surtout connu d’un plus large public grâce à son cycle des épées, une œuvre devenue un incontournable de la fantasy, basée sur les aventures de deux acolytes, Fafhrd, le barbare à la force imposante, et le Souricier gris, à l’intelligence et à la ruse aiguisées. Parmi ses nouvelles, la collection Dyschroniques a eu l’excellente idée de remettre en lumière « La Créature des profondeurs de Cleveland ». Traduite d’abord en 1965 pour une livraison de la revue Galaxie, sous ce titre repris du Pense-bête33, elle fut par la suite intégrée à un recueil de Fritz Leiber, Demain les loups (1978, un probable clin d’œil au Demain les chiens de Clifford D. Simak, car en anglais, le titre était La Nuit du loup) sous le titre « Le loup solitaire ». L’action se situe dans des États-Unis où la peur des bombardements atomiques a poussé la majorité de la population à vivre en sous-sol, dans des abris adaptés, tandis que quelques originaux persistent à habiter en surface. Parmi eux, Gusterson, une intelligence libre et vive, qui suggère – un peu naïvement tout de même – des idées de nouveaux produits à son ami Fay, responsable recherche et développement d’une grande firme localisée sous terre. Le jour où un Gusterson passablement énervé propose de concevoir un appareil permettant d’anticiper les actions à faire, la société humaine souterraine bascule dans l’assistanat et la dépendance totale aux nouvelles machines…

Car le mémoriseur, censé au départ servir seulement d’agenda électronique, devient à la fois aide-mémoire et soutien psychologique, indiquant les actions et pensées légitimes qu’il convient de suivre. Ce qui est le plus étonnant, dans ce récit plutôt effrayant, c’est la prescience de Fritz Leiber. Car derrière le mémoriseur, derrière la captation complète qu’il réalise vis-à-vis de son utilisateur, la mainmise sur son libre-arbitre, c’est un tableau de nos sociétés connectées en permanence, où les individus sont indissociables de ces prothèses électroniques que sont les smartphones et autres « téléphones » portables, qui nous est donné à voir34. Ce faisant, Fritz Leiber souhaite au moins autant dénoncer la dépendance croissante à l’égard du progrès, que le conformisme engendré par la société de consommation (« Gusterson, tu vas être obligé d’en porter un. Cela devient impossible pour un homme de faire son chemin dans le monde moderne sans cela. », p.43), qui s’incarne également dans une littérature très commerciale, tout en affirmant le droit au port d’armes (« C’est l’un des derniers symboles de notre individualisme qui nous reste. », p.54). Le seul bémol du texte, outre des éléments inévitablement datés, tributaires des avancées technologiques réelles de l’époque de rédaction – les mémoriseurs pesant très lourd précèdent l’invention de la puce et la miniaturisation des mécanismes informatiques – tient dans le dénouement. La prise d’autonomie des appareils et leur révolte a en effet tout de la classique invasion extra-terrestre, telle qu’elle a pu être mise en scène dans le roman de Robert Heinlein, Marionnettes humaines (1951), et manque clairement de subtilité.

De la domination rampante des technosciences à leur impact sur l’environnement, il n’y a qu’un pas qu’un nombre croissant d’écrivains allait franchir au fur et à mesure de l’affirmation des luttes écologiques. Norman Spinrad (né en 1940) est l'un d'entre-eux, venu au genre dans les années 60, en pleine nouvelle vague anglo-saxonne. Adepte d’une science-fiction engagée et critique, il a signé quelques romans devenus de véritables classiques, parmi lesquels on doit absolument citer Jack Barron et l’éternité (1969), dénonciation de la société du spectacle et du pouvoir des plus riches, Rêve de fer (1972), une uchronie publiant le roman écrit par un auteur d’héroïc fantasy nommé Adolf Hitler, Le Printemps russe (1991), sorte de pendant fictionnel à l’espoir fracassé d’Ernest Mandel dans Où va l’URSS de Gorbatchev ?, ou plus récemment Oussama (2007), portrait d’un djihadiste de l’intérieur, qui refuse tout manichéisme. Continent perdu35, la nouvelle que les éditions Le Passager clandestin choisissent de rééditer, remonte à 1970, et fut publiée pour la première fois non en 1978, comme indiqué en postface (« Synchronique du texte », p. 113), mais en 1975, dans l’anthologie de chez Casterman Futur année zéro dirigée par Alain Dorémieux, composée exclusivement de nouvelles anglo-saxonnes. C’est dans un second temps que Continent perdu fut réédité dans Le Livre d’or de la science-fiction : Norman Spinrad, composé par Patrice Duvic pour les éditions Pocket. Cette nouvelle s’inscrit dans une des tendances de fond de la science-fiction depuis ses origines, celle des visions de la fin du monde, tout au moins de la fin d’un monde, et celle de la finitude des civilisations, leur décadence36. Ici, le monde qui s’est effondré, ce sont les États-Unis triomphants, ceux de « l’âge de l’espace ». Cette chute, remontant au milieu du XXIe siècle, nous est présentée a posteriori, à travers les yeux de visiteurs des ruines de New York, deux siècles plus tard. Ce groupe de touristes est exclusivement composé d’Africains, leur continent étant devenu la puissance dominante de la planète. Tout au long du récit, la narration alterne entre deux visions opposées : celle d’un historien africain, Balewa, venu pour toucher du doigt la matérialité de son objet d’étude, et tenter de comprendre pleinement cette Amérique d’autrefois ; celle d’un natif des États-Unis, Mike Ryan, consacrant son travail à faire découvrir à des touristes qu’il méprise généreusement le passé glorieux de ses ancêtres, afin de pouvoir s’offrir un havre de paix pour sa retraite. Mais si l’historien en question est plutôt compréhensif et ouvert, il n’en est pas de même pour un de ses compatriotes, Michael Lumumba, dont le mépris ouvert à l’égard de Ryan est une parfaite illustration du racisme entre noirs et blancs.

Car le principe même de Continent perdu, c’est l’inversion, procédé classique pour inviter à la réflexion sur un présent discutable et sur la relativité de la hiérarchie inférieurs / supérieurs. L’arrogance impériale des États-Unis est ici renversée, l’attitude de Lumumba s’apparentant à celle de nombre d’occidentaux, voire à celle de certains tenants d’un « pouvoir noir » (le personnage est le seul « Amérafricain » du groupe, un noir dont les ascendants furent renvoyés en Afrique par les autorités blanches37). Dans un pays où les luttes des années 1960 s’élargissent et se radicalisent, Norman Spinrad dénonce l’impérialisme étatsunien et tire la sonnette d’alarme sur l’abîme vers lequel la société industrielle nous précipiterait. Les auteurs de la postface rappellent à juste titre l’impact de la parution, en 1962, du livre accusateur de Rachel Carson, Printemps silencieux, contribution majeure à l’éveil d’une conscience écologique. Norman Spinrad décrit en effet un pays désormais totalement recouvert par le smog38, où toute sortie hors des espaces étanches doit se faire en portant filtres nasals et lunettes protectrices, et où l’espérance de vie est considérablement réduite (la population du pays est tombée à une quarantaine de millions d’habitants). Les images les plus marquantes de la nouvelle sont celle du Dôme Fuller, construction prométhéenne qui recouvre une partie de Manhattan, sorte de grossissement des emblématiques gratte-ciel, et surtout ces « métroglodytes », survivants dégénérés et en voie d’extinction des New-Yorkais ayant refusé de fuir leur métropole… Avec son dénouement ultime, Continent perdu fait en outre office de mise en garde contre le risque porté par les psychotropes et leur usage comme produit de consommation courant, et contre les stimuli électroniques ouvrant sur un monde d’illusions… De par son titre, enfin, Continent perdu est certainement un clin d’œil au best-seller de James Churchward, Mu. Le continent perdu ; on peut également le rapprocher de La Civilisation perdue : naissance d’une archéologie, de David MacAulay, transposition humoristique de la découverte de Carter et Carnavon à des États-Unis subitement engloutis par un cataclysme, dans la mesure où la catastrophe précise n’est pas décrite (seule une Grande Panique est rapidement évoquée).

Frank Malcolm Robinson (né en 1926) est un auteur de science-fiction étatsunien expérimenté qui, comparativement à Norman Spinrad, que nous venons d’évoquer, se présente sous un jour plus modeste. Son œuvre n’est pas spécialement pléthorique (une dizaine de romans, moins d’une cinquantaine de nouvelles), et n’a que très superficiellement été traduite en français. On notera en particulier l’édition récente de Destination ténèbres, publié initialement en 199139. Frank M. Robinson est également connu pour avoir inspiré des longs métrages à succès, La Guerre des cerveaux (1968), basé sur son roman Le Pouvoir, et La Tour infernale (1975), prototype même des films catastrophes, qui utilise The Glass Inferno, co-écrit avec Thomas N. Scortia. La nouvelle qui nous intéresse ici, Vent d’est, vent d’ouest40, est publiée dans l’anthologie d’Harry Harrison, Nova 2 (1972), puis traduite dans un recueil réalisé par Jacques Chambon et regroupant exclusivement des auteurs anglo-saxons, Dans la Cité future (1979), dont elle constitue la nouvelle conclusive. En un avenir que l’on devine proche des débuts du XXIe siècle, les États-Unis vivent dans un nuage quasiment constant de pollution. Jim est un jeune employé d’Air Central, organisme chargé tant bien que mal de contrôler et d’assurer la qualité de l’air la moins médiocre possible. Dans un contexte de pollution particulièrement haute, une enquête délicate lui est confiée, visant à démasquer le conducteur d’une voiture à essence non identifiée. Il faut dire que dans cette Amérique du futur, cigarettes comme voitures traditionnelles ont été interdites, afin de limiter les rejets de gaz toxiques. Les investigations de Jim l’amènent à découvrir d’une part les collusions entre pouvoirs politiques et économiques, d’autre part la tendance chez certains à se réfugier dans un passé en partie idéalisé afin de fuir un présent insoutenable.

De prime abord, Vent d’est, vent d’ouest s’inscrit dans un courant lié à son époque, celui d’une critique sociale et écologique en plein processus de légitimation, en ces années 68, avec des remarques souvent fort pertinentes, que ce soit sur le primat de l’économie sur l’écologie, ou les dangers d’une internationalisation du modèle de la société de consommation. Son évocation des ravages de la société industrielle autorise à le placer aux côtés des romans majeurs de John Brunner, Tous à Zanzibar (1968) et Le Troupeau aveugle (1972), ou du long métrage de Richard Fleischer, Soleil vert (1973), avec qui il partage cette nostalgie liée aux scènes de paysages naturels d’antan (sous forme de tableaux chez Frank M. Robinson, de vidéos accompagnant l’euthanasie dans Soleil vert). Il se distingue toutefois de deux manières. D’abord en centrant son propos sur la voiture, justement sous le feu des critiques en ces années41, ensuite en ne versant pas dans un manichéisme simpliste. Le lecteur éprouve en effet une certaine empathie pour le nostalgique de la conduite automobile, Jim lui-même finissant par y succomber, comme si se réfugier dans l'artefact routier représentait une des dernières formes de liberté individuelle face à une nouvelle prohibition. C’est sans doute là un des éléments les plus liés à la culture nationale de l’auteur.

Si la dominante de la collection Dyschroniques est avant tout critique, on trouve également deux textes qui présentent d’une manière plus explicite de possibles alternatives à un modèle considéré comme étant dans l’impasse. Marion Zimmer Bradley (1930-1999), surtout connue du grand public grâce au cycle des Brumes d’Avalon, relecture de la geste arthurienne à travers les yeux de ses femmes, fut avant tout une romancière de science-fiction particulièrement prolixe, dont l’œuvre maîtresse est La Romance de Ténébreuse, récit sur la longue durée de l’évolution des humains échoués sur La Planète aux vents de folieLa Vague montante42 Marée montante dans sa première traduction, le titre étant repris d’un vers de L’Odyssée est une de ses toutes premières nouvelles, publiée en 1955 outre-Atlantique et pour la première fois en France dans la revue Fiction (1957) en trois livraisons ; elle fut par la suite republiée à trois occasions dans des recueils, avant son actuelle réédition par Le Passager clandestin. Il s’agit d’une histoire a priori classique, dans les derniers feux de ce qu’on appelle couramment « l’âge d’or de la science-fiction » anglo-saxonne, qui court de la fin des années 1930 à la fin des années 1950. Un vaisseau spatial, le Homeward, est en vue de la Terre après un long voyage depuis Terre II, une planète colonisée dans la constellation du Centaure par une première expédition. L’objectif est en effet de renouer le contact avec la planète mère, et d’y annoncer la réussite de l’essaimage de l’humanité dans l’univers. Quelle n’est donc pas la surprise de l’équipage lorsqu’il découvre, alors que cinq siècles se sont écoulés sur la Terre, conséquence des vitesses relativistes utilisés, que la civilisation technologique n’existe plus ! En lieu et place, ils rencontrent des Terriens répartis en villages de petite taille, au mode de vie simple et champêtre, que le retour d’une lointaine expédition spatiale laisse indifférents. Le plus choqué, c’est Brian Kearns, pilote spatial expérimenté dont la rigidité réglementaire n’a d’égale que la foi dans un progrès linéaire. Il reste ainsi hermétique à la nouvelle philosophie de vie qui prévaut sur Terre, au point de s’aveugler sur bien de ses aspects, jusqu’à ce que la grossesse d’une de ses coéquipières tourne mal, débouchant sur une révélation finale qui le fait enfin basculer.

La Vague montante, dont le point de départ n’est pas sans évoquer la nouvelle de A. E. Van Vogt Destination Centaure (1944), est une réflexion sur le progrès et les limites de la société industrielle. L’humanité des alentours du XXVIe siècle a en effet gagné en maturité, et a infléchi son évolution, comme elle aurait pu le faire, selon l’auteure, lors de la Renaissance, si le Nouveau Monde n’avait pas été découvert43. L’émergence de cette prise de conscience est liée à un problème qui va faire couler beaucoup d’encre dans les décennies suivantes, celui de l’explosion démographique, qui pousse l’humanité à se replier sur l’essentiel. Face aux individus du XXe siècle, qualifiés de « barbares » et de « névrosés », Hard Frobisher, principal interlocuteur des astronautes, figure de grand-père bienveillant incarnant à lui seul la sagesse tranquille, défend une manière de vivre qui n’est pas sans se rapprocher du socialisme pastoral de William Morris dans Nouvelles de nulle-part : communautés rurales à échelle humaine, autosuffisantes pour l’essentiel, n’usant pas de l’argent mais fonctionnant sur un mode quasiment anarchiste. Seul bémol de cette société utopique, un statut inférieur dévolu aux femmes, là où les explorateurs spatiaux privilégiaient une égalité de fait, que l’on peut voir comme la simple transposition de la situation féminine aux États-Unis au moment de la rédaction de la nouvelle. Il y a comme une nostalgie pour le passé pionnier des États-Unis dans La Vague montante, ou peut-être une certaine perméabilité aux réflexions d’un Thoreau, mais le cœur du propos est bien dans la critique de la technoscience, d’une société dans laquelle l’humain devient objet et non sujet, se privant d’une possible harmonie avec autrui et avec la nature, en d’autres mots d’une dénonciation du capitalisme triomphant. La science est ici utilisée avec économie et discernement, sans jamais prendre le pas sur le libre-arbitre individuel ni sur ce qui est perçu comme une authenticité, celle d’une vie simple, « équilibré[e] » (p. 127), voire austère, refusant toute fuite inconsidérée en avant44.

A priori, Le Royaume de dieu45 de Damon Knight, sorti en même temps que La Main tendue de Poul Anderson (voir ci-dessus), peut se lire comme complémentaire de ce dernier : voici en effet deux nouvelles datant de la même époque, celle du mythique « âge d’or » de la science-fiction étatsunienne, et qui abordent un thème commun, l’impérialisme de leur pays. Pourtant, nonobstant le fait que le texte de Damon Knight soit plus ambitieux et large dans son propos, difficile d’imaginer deux auteurs plus opposés politiquement ! Damon Knight (1922-2002) fut en effet un membre actif du groupe des Futurians, association d’auteurs new-yorkais comprenant Frederic Pohl, Isaac Asimov ou James Blish, et clairement marquée à l’extrême gauche46. Auteur reconnu surtout grâce à ses nouvelles, dont la plus connue, « Pour servir l’homme », fut adapté par la série télévisée La Quatrième dimension, il fut également un acteur important du genre, par sa production critique et la réalisation d’anthologies ayant permis de promouvoir la « nouvelle vague » de la science-fiction. Datant de 1954, Le Royaume de dieu, texte linéaire et non dépourvu de certaines longueurs, est publié en France pour la seule et unique fois avant 2014 dans l’anthologie de Joe Haldeman, La Troisième guerre mondiale n’aura pas lieu (1980). Il est toutefois probable que la version choisie ici ait fait l’objet d’un remaniement au moins partiel, l’intrigue évoquant en effet le mur de Berlin, « mur de la honte » (p. 107), qui semble difficilement avoir pu être anticipé aussi fidèlement sept ans avant son érection (le prolongement qu’il imagine de la guerre d’Indochine semble plus crédible). Le narrateur du récit, Robert James Dahl, est un responsable de journal aux États-Unis, qui, intrigué par la réactivation d’un camp militaire pour des raisons inconnues, suit l’affaire dans sa publication, suscitant de la sorte l’ire des autorités qui acceptent de lui dévoiler la vérité, sous la condition qu’il ne la révèle pas. Ce camp sert en réalité de prison pour le premier extra-terrestre trouvé sur Terre, afin de comprendre s’il s’agit d’une venue pacifique ou de l’avant-garde d’une invasion future. On reconnaît bien là la dénonciation d’une certaine paranoïa officielle – nous sommes à la fin du maccarthysme triomphant –, et d’une mentalité militaire délétère, qui ne raisonne qu’en termes d’agresseur et d’agressé.

Mais le plus important n’est pas là. Car depuis que cet extra-terrestre, Aza-Kra, est arrivé sur Terre, de mystérieux événements se déroulent dans un certain périmètre autour du camp : tous ont en commun de voir des tortionnaires, meurtriers ou simples abatteurs d’animaux, endurer la même souffrance que celle qu’ils infligent. Lorsque Robert James Dahl aide Aza-Kra à s’enfuir, comprenant que sa propre vie est finalement menacée par les autorités, commence un long tour du monde au cours duquel tout lui est expliqué : Aza-Kra est en fait l’émissaire d’une confédération de peuples extra-terrestres plus évolués, dont la mission est de diffuser un produit modifiant le fonctionnement de l’organisme (y compris celui des carnivores de toute espèce), au point de lui faire ressentir une empathie tellement profonde pour les victimes de toutes sortes qu’il subit la même douleur, la même violence que celle infligée47. Dès lors, la civilisation connaît un effondrement très rapide, dans la description duquel on reconnaît des traits classiques des visions de fins du monde typiques de la science-fiction : réveil des illuminations religieuses, pillages, stupre débridé, loi de la jungle, disparition des États. Mais grâce à l’aide de ces mêmes extra-terrestres, qui fournissent aux Terriens de la nourriture afin de passer ce cap difficile, une alternative sociale se met peu à peu en place. Et c’est là qu’on distingue le plus clairement l’influence des idéaux de gauche48, et au-delà d’une certaine morale judéo-chrétienne (la non-violence, caractéristique des civilisations avancées), car c’est un ensemble de communautés librement constituées à l’échelon local qui émerge, basées sur l’entraide, sans aucun appareil d'État, proche de l’anarchisme, révélateur de la véritable nature de l’humanité, selon l’auteur. Un choix éditorial plutôt courageux dans une période où publier un texte soupçonné d'accointances avec les « rouges » pouvait coûter cher, mais sans doute moins risqué au sein d’une littérature aussi spécifique, car marginale, que la science-fiction.

L’espace que nous avons consacré à l’analyse détaillé des douze titres sortis à ce jour par la collection « Dyschroniques » des éditions Le Passager clandestin se justifie donc amplement par la qualité de la très grande majorité d’entre eux, ce qui n’a pas échappé aux médias spécialisés, témoignant d’un accueil critique favorable et mérité (plusieurs chroniques dans la revue Bifrost en particulier). En émerge un portrait en creux d’une certaine perception de la science-fiction, fait d’indéniables points forts mais également de quelques limites. La charge critique portée par la science-fiction est bien sûr au cœur de la sélection de textes : dénonciation de nos sociétés contemporaines, faites de consommation à outrance, de dépendance croissante à l’égard des systèmes technologiques (Leinster, Bradley, Leiber), de destruction de l’écosystème (Spinrad, Robinson), d’inégalités entretenues (Reynolds) ou de contrôle technocratique sans limite (Curval, Aldani) ; mise en cause de la tutelle néo-coloniale des grandes puissances sur les pays du Sud et plus largement d’un certain impérialisme (Aldiss, Anderson, Spinrad) ; finitude des civilisations industrielles (Bova, Spinrad). Le risque, celui de ne retenir de ces tableaux qu’un simple constat insuffisamment mobilisateur, la négativité du miroir social induisant une certaine désillusion, est heureusement contré, d’abord en partie avec Brian Aldiss et sa fierté tiers-mondiste, et surtout avec deux titres de la collection, ceux de Marion Zimmer Bradley, qui propose une déclinaison de l’avenir socialiste décrit par William Morris, et de Damon Knight, chantre d’un socialisme libertaire anti-autoritaire et pacifiste.

Pour notre part, si nous saluons l’effort de remettre en lumière des nouvelles souvent peu connues ou trop anciennement diffusées, nous regrettons cependant une sur-représentation de la science-fiction anglo-saxonne, qui donne l’impression d’aller dans le sens du parti-pris avancé en son temps par Jacques Sadoul d’une supériorité de celle-ci sur le genre49 au détriment de science-fictions plus « exotiques » et de textes français. Sans qu’il soit question d’un quelconque chauvinisme mal placé, force est de constater que la science-fiction hexagonale s’avère tout autant imprégnée de politique critique. Et l’on touche là à l’autre limite de la collection, qui tient à ses délimitations temporelles (de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 70), qui peuvent apparaître pour l’heure comme trop restrictives. Ce sont là des critiques tout à fait fraternelles, que la suite des parutions pourra parfaitement infirmer. En l’état « Dyschroniques » prouve que la science-fiction et l’extrême gauche au sens le plus large, non seulement font parfaitement bon ménage, mais sont même étroitement liées dans leurs histoires respectives… Surtout, loin de se cantonner aux habituelles références presque automatiques, Wells, Huxley ou Orwell, ce sont des textes et/ou des auteurs méconnus qui sont ramenés à la surface, comme pour mieux illustrer l’irrigation souterraine de la science-fiction par la politique, en particulier dans sa dimension contestataire, voire révolutionnaire. Rien que pour cela, l’entreprise de « Dyschroniques » mérite d’être saluée.



Notes de bas de page


1 Voir par exemple « Jean de La Hire : le patriotisme anticommuniste d’un imaginaire surhumain », Revue électronique Dissidences, numéro 5, printemps 2013 : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2727
2 Natacha Vas-Deyres, Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXe siècle : http://dissidences.hypotheses.org/2799
3 Voir notre article « Mai 68 et la science-fiction française : naissance d’une littérature révolutionnaire ? », in Dissidences, volume 4, avril 2008, p. 132 à 149.
4 Voir notre article « La science-fiction française face au « grand cauchemar des années 1980 » : une lecture politique, 1981-1993 », Res Futurae n° 3 « La science-fiction française depuis 1970 », décembre 2013 : http://resf.revues.org/
6 Poul Anderson, La Main tendue (The Helping Hand), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 9, 2014 (édition originale en 1950, première édition en français en 1977), 80 pages, 6 €.
7 Pour une analyse poussée, voir Jean-Daniel Brèque, Orphée aux étoiles : les voyages de Poul Anderson, Lyon, Les Moutons électriques, 2008.
8 « Il s’agit d’une complète transformation des mentalités. », ainsi que le déclare le représentant terrien à son homologue cundaloien (p. 37).
9 Le représentant terrien : « Ancien équivaut souvent à rétrograde, donc retardant le progrès. » (p. 33). Son homologue de Cundaloa : « Vous êtes une espèce hyperactive, vous savez. » (p. 35). Voir ci-dessous pour le traitement plus approfondi de ce thème.
10 « La notion de citoyen libre, colonne vertébrale de Skontar tout au long de son histoire, ne s’était pas éteinte. » (p. 47).
11 « Ce phénomène s’est déjà produit, vous savez. (…) Bien avant que la race humaine ait atteint les autres planètes de son système, il existait de nombreuses cultures, souvent radicalement différentes les unes des autres. Mais en fin de compte, une seule, celle de ce qui s’appelait la société occidentale, est parvenue à acquérir une supériorité technologique tellement écrasante que… eh bien, qu’aucune autre n’a pu coexister avec elle. Pour être concurrentielles, elles ont dû adopter les techniques de l’Occident. (…) C’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde l’Occident a fait disparaître tous les autres modes de civilisation. » (p. 59-60).
12 Ben Bova, Où cours-tu mon adversaire ? (Foeman, where do you flee ?), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 6, 2013 (édition originale en 1969, première édition en français en 1973), 128 pages, 8 €.
13 De cette auteure majeure, citons en particulier le roman Les Dépossédés (1974), qui oppose deux planètes archétypes de systèmes antagonistes, l’une capitaliste et l’autre anarchiste.
14 Brian Aldiss, La Tour des damnés (Total Environment), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 2, 2013 (édition originale en 1968, première édition en français en 1968), 112 pages, 8 €.
15 Un élément qui rapproche La Tour des damnés du Testament d’un enfant mort de Philippe Curval, où le développement biologique était également accéléré (voir ci-dessous).
16 Gita : « Dites-leur, dites à tous ceux qui passent leur temps à nous espionner et à se mêler de nos affaires, que nous sommes les maîtres de notre destin. Nous savons ce que l’avenir nous réserve et quels sont les problèmes qui résulteront de l’accroissement du nombre des jeunes. Mais nous faisons confiance à notre prochaine génération. Nous savons qu’ils posséderont de nouveaux talents que nous n’avons pas, de même que nous possédons des talents que nos pères ne connaissaient pas ». Ou, sur un mode plus véhément, Patel : « Notre peuple est peut-être pauvre, vous croyez peut-être tenir notre destinée à votre merci, mais au moins nous sommes les maîtres de notre propre univers. Et tandis que cet univers grandit, nous le comprenons chaque jour un peu mieux. (…) A vos yeux, nous ne sommes peut-être rien d’autre que des paysans en mal de science ; mais nous avons des moyens de reconnaître les itinéraires du sang et l’éternité de la cellule que vous ne soupçonnez peut-être pas. (…) Nous sommes libres. Nous sommes pauvres ; et cependant, vous convoitez nos richesses. Vous nous espionnez tout le temps, et pourtant nous avons un secret. Vous avez besoin de nous étudier, et nous n’avons nul besoin de vous connaître ».
17 Mack Reynolds, Le Mercenaire (Mercenary), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 4, 2013 (édition originale en 1962, première édition en français en 1980), 128 pages, 8 €.
18 Voir les mémoires d’Howard Zinn, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociale », 2006 (1994 pour l’édition originale), chroniqué sur notre ancien site : http://www.dissidences.net/mouvement_social_etranger.htm#zinn.
19 En se faisant au passage des illusions sur un supposé communisme inca, p. 86.
20 Lino Aldani, 37° centigrades (Trentasette centigradi), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 5, 2013 (édition originale en 1963, première édition en français en 1964), 96 pages, 6 €.
21 Ayant lui-même expérimenté ce retour à la terre, Lino Aldani y consacre un roman en 1976, Quand les racines, paru deux ans plus tard en France (Paris, Denoël, collection « Présence du futur », 1978).
22 Un recueil de nouvelles paru dans la même décennie, Bonne nuit Sophia (Paris, Denoël, collection « Présence du futur », 1965), contient également un texte intitulé « Technocratie intégrale ».
23 Philippe Curval, Le Testament d’un enfant mort, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 1, 2013 (édition originale en 1978), 80 pages, 6 €.
24 Denis Guiot, Pardonnez-nous vos enfances, Paris, Denoël, collection « Présence du futur », 1978, 286 pages.
25 Philippe Curval, L’Homme qui s’arrêta. Journaux ultimes, Clamart, La Volte, 2009, 324 pages.
26 Voir mon article « Mai 68 et la science-fiction française : naissance d’une littérature révolutionnaire ? », in Dissidences, volume 4, avril 2008, p. 132 à 149.
27 « L’humanité a acquis les moyens d’échapper aux grands cycles naturels, elle doit enfreindre les lois biologiques ».
28 Voir son chef d’œuvre Le Temps incertain, Paris, Robert Laffont, collection « Ailleurs et demain », 2008 pour l’édition la plus récente (l’original fut publié en 1973).
29 « La structuration psychique de l’enfant se fait donc selon une modalité pré-psychotique qui sert de soubassement à l’édification ultérieure du psychisme. La maturation de l’appareil perceptif et la relation avec autrui permettront une appréciation de la réalité débarrassée de ces premières perceptions cauchemardesques. », Barbara Safarova, « L’art brut, à l’encontre de la culture », in Christophe Bourseiller, Olivier Penot-Lacassagne (dir.), Contre-cultures !, Paris, CNRS éditions, 2013, p. 75.
30 « Malheureusement, la plupart des choses sont mortes parce qu’elles ne possèdent pas d’yeux ».
31 Murray Leinster, Un Logique nommé Joe (A Logic named Joe), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n°3, 2013 (édition originale en 1946, première édition en français en 1967), 48 pages, 4 €.
32 Sur Zamiatine, voir notre critique de son roman Nous Autres sur le blog de Dissidences : http://dissidences.hypotheses.org/4721
33 Fritz Leiber, Le Pense-bête (The Creature from Cleveland Depths), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 12, 2014 (édition originale en 1962, première édition en français en 1965), 112 pages, 7 €.
34 « Sans aucun doute, c’est l’outil le plus extraordinaire jamais conçu pour intégrer l’homme dans tous les domaines de son environnement. (…) Tout ce qui est nécessaire au bien-être d’un homme est inscrit sur la bobine. » (p. 63). « (…) avoir un secrétaire automatique qui se chargerait de ses obligations et de la routine quotidienne, ça permettrait à un homme d’accéder à un autre monde, celui de la pensée, du sentiment, de l’intuition, de s’infiltrer dans ce domaine pour y accomplir des tas de choses. Tu connais quelqu’un qui utilise le mémoriseur de cette façon ? – Bien sûr que non, nia Fay avec un petit éclat de rire incrédule. Qui voudrait s’attarder dans l’imaginaire et perdre l’occasion de voir ce que fait son mémoriseur ? » (p. 68).
35 Norman Spinrad, Continent perdu (Lost Continent), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n°b7, 2013 (édition originale en 1970, première édition en français en 1975), 128 pages, 7 €.
36 Le pic de la puissance étatsunienne semblant ici symbolisé par la récente – au moment de la rédaction de l’histoire – marche sur la Lune.
37 « Le manque de tact des Amérafricains est notoire, tout le monde le sait, mais quand on se trouve confronté à une aussi bruyante manifestation de racisme, on a un instant honte d’être noir. » (p. 20).
38 Rappelons que ce terme est apparu dans l’immédiat-après-Seconde Guerre mondiale, pour désigner le nuage de pollution apparue au-dessus de Los Angeles.
39 Destination ténèbres, Paris, Denoël, collection « Lunes d’encre », 2011, récemment sorti en format poche.
40 Frank M. Robinson, Vent d’est, vent d’ouest (East Wind, West Wind), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 11, 2014 (édition originale en 1972, première édition en français en 1979), 80 pages, 5 €.
41 Voir François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, chroniqué sur notre blog, p. 265-266.
42 Marion Zimmer Bradley, La Vague montante (The Climbing Wave), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n° 8, 2013 (édition originale en 1955, première édition en français en 1957), 144 pages, 8 €.
43 Une hypothèse uchronique que l’on peut trouver pour le moins discutable, l’essor de l’humanisme étant indéfectiblement lié aux Grandes Découvertes…
44 « Ce n’est pas la science que nous n’aimons pas, c’est l’usage qu’on en fait en la considérant comme une fin en soi, et non comme un moyen. » (p. 99).
45 Damon Knight, Le Royaume de dieu (Rule golden), Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques » n°10, 2014 (édition originale en 1954, première édition française en 1980), 160 pages, 8 €.
46 Ce groupe de jeunes écrivains radicaux de science-fiction est fondé en 1938. Parmi eux, des adhérents de la Young Communist League (organisation de jeunesse du Parti communiste des États-Unis), dont Frederik Pohl. Ce groupe crée des magazines pulps [magazines populaires à bon marché] qui relancent la SF après 1945.
47 « Il est plus que douloureux, il est plus qu’effrayant de faire souffrir un autre être vivant, et de ressentir ce qu’il éprouve. C’est, à la lettre, déchirant. Vous devenez à la fois le bourreau et la victime, et c’est également insupportable. » (p. 109).
48 « Si un homme vole quelque chose dont il n’a pas besoin, dit Aza-Kra, n’est-ce pas qu’il est malade ? Si un homme vole quelque chose de nécessaire à sa vie, peut-on l’en blâmer ? » (p. 113).
49 Jacques Sadoul, Histoire de la science-fiction moderne, Paris, Robert Laffont, collection « Ailleurs et demain », 1984.

Pour citer cet article


Lanuque Jean-Guillaume. La science-fiction comme sentinelle :Rotation autour de la collection Dyschroniques.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2790




 
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