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Numéro 7 : Eté 2014 > Revue des Revues : premier semestre 2014

Article

REVUE des REVUES : Premier semestre 2014

Coordination : Christian Beuvain



Date de publication : 3 août 2014


Table des matières

Texte intégral

Passage en revues : Jean-Guillaume Lanuque, Constance Margain1, Jean-Paul Salles, Frédéric Thomas.

Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., n° 152, mars 2014, « L’opposition communiste et son journal, La Vérité, de 1929 à 1933 ».

Cette nouvelle livraison s’inscrit dans la continuité de ce qui apparaît comme une véritable série, initiée avec le numéro 137 sur « Naissance du Parti communiste en France, 1920-1922 », et poursuivie par les numéros 141 (« La « bolchevisation » du Parti communiste français (1923-1924) »), 145 (« De la « bolchevisation » à la stalinisation du Parti communiste français (1925-1930) ») et 148 (« Les oppositions dans le PCF (1925-1929) »). Fort logiquement, en raison des origines du CERMTRI, dont la création fut initiée et soutenue par l’OCI trotskyste, c’est aux débuts de l’opposition de gauche organisée de manière autonome en France que nous assistons, autour du journal hebdomadaire La Vérité (titre directement inspiré de La Pravda bolchevique). La première sélection de documents est tout entière axée sur sa création, avec l’adresse inaugurale « Aux ouvriers révolutionnaires », des relations sur « La vie de l’opposition » ou les démarches concernant la structuration de l’opposition de gauche internationale, mais également un texte critique sur la démarche de l’opposition de gauche et la difficulté d’unifier les diverses fractions oppositionnelles (René Dionnet dans Contre le courant). Difficulté également d’homogénéiser la Ligue communiste, que la seconde partie illustre bien avec des textes abordant la question syndicale, priorité étant donnée soit à l’opposition unitaire au sein de la CGTU, soit à la tâche de redressement du PCF et de l’Internationale, ce qui aboutit à une première crise d’importance (on y trouve entre autres un article de Trotsky, « Syndicalisme et communisme »). La dernière partie est la moins convaincante. Dédiée à la lutte pour le front unique en Allemagne, afin de contrer l’ascension d’Hitler et des nazis, elle ne reproduit que des articles de Trotsky, déjà publiés dans l’anthologie de référence Comment vaincre le fascisme ? (sortie en 1973 chez Buchet/Chastel, puis rééditée en 1993 par Les éditions de la Passion). Enfin, en plus des notices biographiques utiles qui sont proposées en annexe, on aurait aimé bénéficier d’une bibliographie sur le sujet, justement (et pourquoi pas de plusieurs reproductions de unes de La Vérité).

[Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., 28, rue des petites écuries, 75010 Paris. 5 € le numéro, 20 € pour 4 numéros, 25 € avec droit de consultation des archives et de la bibliothèque]

Jahrbuch für Historische Kommunismusforschung - Yearbook for Historical Communist Studies – Annales des recherches historiques sur le communisme – 20132. The International Newsletter of Communist Studies (INCS), revue à l’intérieur de la revue, est en accès libre sur le site jusqu’en 2012 : http://newsletter.icsap.de/start.html

Cette revue annuelle est la principale en Allemagne concernant l’histoire du communisme. Fondée en 1993 par l’historien du KPD Hermann Weber, elle est depuis 2004 financée par la Bundesstiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur (Fondation fédérale pour l’étude de la dictature du SED), fondation mandatée par l'État pour « enraciner la démocratie » en Allemagne suite aux deux dictatures du 20e siècle, mais aussi étudier les violences du communisme. Pour le moment, cette délimitation de la recherche n’a pas affecté la richesse du contenu de la revue. Un choix a été fait en 2014 d’une autre maison d’édition que celle d’Aufbau-Verlag, à l’origine plus grande maison d’édition en ex-Allemagne de l’Est, également spécialisée dans la littérature antifasciste.

En 2013, la revue accueille un panel de chercheurs internationaux dont un Russe (A. Vatlin dont les travaux sur le Komintern sont malheureusement peu connus en France alors que germanophone, il a été traduit en allemand, notamment dans la maison d’édition Dietz-Verlag), un Français (B. Pudal), un Italien (B. Groppo), des Danois (P. H. Hansen, A.-M. Anker Hansen, T. Wegener Friis), une historienne polonaise (M. Ruchniewicz), un Suisse (S. Rindlisbacher), un Autrichien (M. Mugrauer) et des historiens de nationalité allemande comme Mario Kessler, spécialiste reconnu de l’histoire du communisme outre-Rhin. L’objectif n’est pas de montrer la pluralité des nationalités rassemblées mais d’affirmer que l’écriture de l’histoire du communisme peut difficilement se passer d’une coopération internationale entre historiens pour créer des jonctions et permettre des comparaisons entre événements et chronologies nationales.

De même, les thématiques des articles abordent le phénomène communiste dans toute son ampleur : Gleb Albert déconstruit le symbole international du Komintern pour mieux en écrire la socio-histoire. Stephan Rindlisbacher aborde l’avant 1917 et les milieux radicaux en Russie ; l’histoire soviétique est développée dans différents articles  (M. Ruchniewicz, G. Wettig) et elle est difficilement séparable de celle du stalinisme (P. Ruggenthaler, B. Faulenbach). D’autres thématiques d’histoire soviétique sont abordées : la mémoire de la Seconde Guerre mondiale sur le sol allemand (E. Makhotina) ou lituanien (S. Töpfer), dans l’ensemble de l’espace post-soviétique avec l’analyse de monuments de soldats appelés de Vienne à Sofia, les "Aljoscha" (surnom affectueux russe pour Alexis ou Alexandre). L’histoire du parti communiste autrichien est résumée dans l’article de Manfred Mugrauer. Hermann Weber évoque un pan de l’histoire du SED, le parti dirigeant en RDA et lko-Sascha Kowalczuk accorde autant d’importance à la mémoire des événements du 17 juin 1953 à Berlin, qu’au soulèvement lui-même.

Le choix de thématiques comme l’historiographie des partis communistes italien et français, les biographies, le communisme en Europe dans les années soixante-dix ou encore le travail des services secrets contre le communisme au Danemark pendant la Guerre froide ou les articles d’histoire soviétique, montrent la volonté de l’équipe éditoriale de considérer l’histoire du mouvement communiste comme globale dans sa chronologie (de 1917 à 1991) mais aussi de ne pas délimiter l’objet « communisme » à l’histoire des partis nationaux. Les apports plus théoriques, les figures classiques du mouvement, les articles plus partisans sont mis au placard. On peut s’interroger sur ce choix de ne pas thématiser les articles de la revue et de faire de cette histoire un objet hors du temps présent afin de le dépolitiser. Car de ce nouveau paradigme – une histoire globale du communisme – aucun(e) historien(ne), ni socio-historien(ne), n’en a encore théorisé les contours.

[Jahrbuch für Historische Kommunismusforschung, https://www.bundesstiftung-aufarbeitung.de/ausgabe-2013-4164.html]

Jahrbuch für Forschungen zur Geschichte der Arbeiterbewegung3 - Annales des recherches sur l'histoire du mouvement ouvrier – 2014/1.

La revue est divisée en cinq parties. La première propose quatre articles sur le monde ouvrier dont deux sous la République de Weimar, un article propose une perspective de création d’une « classe ouvrière mondiale », un autre évoque l’avant Première Guerre mondiale. Une partie est consacrée à l’histoire ouvrière régionale et propose un article sur les cordonniers d’Augsbourg ; une autre partie se consacre à des contributions biographiques dont celle d’Helene Rado-Jansen (1901-1958), journaliste, permanente communiste et femme du cartographe communiste Alexander Rado qui dirigea un réseau d’espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale. On peut y trouver les recensions de 23 ouvrages de langue allemande. Enfin, les travaux de la 49e conférence de Linz en septembre 2013, font l’objet d’un compte rendu.

Cette réunion internationale sur l’histoire ouvrière et sociale (ITH : International Conference of Labour and Social History) a lieu chaque année en Autriche depuis 1964. Elle était à l’origine une plate-forme pour le dialogue scientifique entre l’Est et l’Ouest de l’Europe à l’époque de la Guerre froide. Le thème en 2013 : « Vers une histoire globale des domestiques et des travailleurs sociaux », fait l’objet d’un compte rendu rédigé par le Professeur Jürgen Hofmann, spécialiste allemand du mouvement ouvrier et de la RDA.

Il remarque tout d’abord la jeunesse des 80 participant(e)s, qu’il qualifie de « nouvelle génération » de chercheurs(ses) et la présence plus appuyée de femmes parmi les participant(e)s, discutant(e)s ou intervenant(e)s. Il souligne que cette thématique a été plus travaillée par les sociologues que par les historiens du mouvement ouvrier. Son originalité est due à ses liens avec l’histoire des migrations et du racisme. Les travaux ont été présentés en quatre panels : définitions et concepts, division du travail, conditions de travail et mobilisation/organisation/résistance.

Les interventions ont abordé entre autres : l’esclavage des domestiques au Maroc sous administration française, la vente de jeunes filles en Asie de l’Est, le travail des Slovènes, de bonnes d’enfants polonaises dans les sociétés de « réalisme socialiste », le passage des Afro-américaines de femmes de ménages à serveuses dans les fast-foods aux États-Unis, la migration de femmes philippines pour devenir femmes de ménage et les conséquences sur leurs familles restées au pays, le travail des jeunes filles indiennes pour entretenir les maisons « blanches », l’immigration des femmes juives en Grande-Bretagne comme femmes de chambre en 1938/39… Le tout doit être publié prochainement.

[Jahrbuch für Forschungen zur Geschichte der Arbeiterbewegung, http://www.arbeiterbewegung-jahrbuch.de/]

Il s’agit là aussi d’une revue de référence4, partiellement en accès libre (quelques articles dont il est question ici), qui parait deux fois par an en janvier et juin, et qui concerne l’histoire du communisme. Le choix se porte sur une thématique précise par numéro. L’introduction est signée Norman Laporte, historien reconnu en Grande-Bretagne sur le sujet. Il y aborde un sujet d’importance : comment jauger l’organisation communiste à travers différentes échelles d’action : locale, nationale, globale ? Il choisit deux échelles d’analyse, le local et le global, pour répondre à une question fondamentale dans l’historiographie de ce mouvement : le degré d’autonomie et de dépendance du mouvement européen et mondial à l’URSS. Cette question mérite et doit être discutée. Norman Laporte et l’historienne Sigrid Koch-Baumgarten (1998) tentent d’établir des mesures entre les facteurs exogènes et endogènes du mouvement.

Sans réfuter l’aspect monolithique et autoritaire des décisions de Moscou, perspectives qu’il a lui-même défendu dans un ouvrage dédié à Hermann Weber (Bolshevism, Stalinism and the Comintern: Perspectives on Stalinization, 1917-53, 2008), Norman Laporte souligne l’importance culturelle et locale du communisme particulièrement en Allemagne : le monolithe se transforme en une mosaïque. Ainsi, l’Allemagne devint à la fois le laboratoire des décisions unilatérales du Komintern sur le KPD, et un espace d’étude de contre-culture communiste à la Halle par exemple (E. Weitz, 1997) ou en Saxe (N. Laporte, 2003). Pour expliquer la montée du communisme et les comparaisons possible entre partis nationaux enfin, Norman Laporte cite le travail très convaincant de Ian Kershaw (2005) qui explique la violence des sociétés européennes entre 1918 et 1950, par leur degré d’exposition à la Première Guerre mondiale (gagnée, perdue, pertes de territoires) sur leurs cultures politiques respectives.

Les différentes contributions à la revue, après cette introduction très stimulante, ont pour objet principal l’histoire du communisme avant la Seconde Guerre mondiale et à différente échelles d’analyse dans une perspective internationale puisque les auteurs abordent le communisme en Allemagne (S. Zehetmair), en France (T. Beaumont), en Espagne (T. Rees), au Canada (E. Martin’s), en Grande-Bretagne (W. Thompson). Un article est consacré aux relations entre le communisme et les musulmans (B. Fowkes, B. Gökay ; S. Akyildiz, R. Carlson).

Trois articles enfin thématisent les problématiques soulevées par Norman Laporte : ceux d’Ad Knotter et Kevin Morgan débattent de la possibilité d’écrire une histoire comparative des espaces locaux du communisme en prenant des exemples en France (Halluin, Longwy, Sallaumine), en Allemagne (Penzberg étudié par l’historien K. Tenfelde) et en Grande-Bretagne (Mardy, Durham). Ces lieux nommés « petites Moscou » (S. Macintyre’s, 1980) ou « les petites places du communisme » (A. Knotter, 2011), se distinguent par les origines de l’implantation du communisme ou selon les mots de J. Mischi « de structuration locale ». Leurs comparaisons permettraient justement, selon Kevin Morgan, de comprendre les différences entre ces espaces qui mêlant tendances sociales anciennes et développements politiques atypiques, pour expliquer la force du communisme. Enfin, Andreas Wirsching, directeur de l’Institut du Temps présent à Munich (2011), discute de la notion d’universalisme bolchevique.

Ce numéro 5 de Twentieth Century Communism, très riche, ne devrait pas manquer d’enrichir le débat dans l’Hexagone et ailleurs. Les ouvrages de Serge Wolikow (par K. Morgan) et José Gotovitch (par A. Agosti) sont recensés ainsi que sept ouvrages en anglais et un en allemand.

[Twentieth Century Communism, abonnement en ligne sur http://www.lwbooks.co.uk/journals/twentiethcenturycommunism/orders.html]

Dans une rubrique intitulée « Repères », Joël Roman étudie l’islamophobie aujourd’hui, à partir de livres, comme celui de Kamel Meziti, Dictionnaire de l’islamophobie chez Bayard (2013), qui propose un florilège, de Riposte laïque au pamphlétaire Richard Millet. A une conception intégriste, excluante de la laïcité, qui s’ingénierait à compliquer le vivre ensemble, Claude Askolovitch, dans Nos mal-aimés, ces Musulmans dont la France ne veut pas (Grasset, 2013), oppose une « laïcité de convivance ». Cette approche est aussi celle de Martha C. Nussbaum, Les religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur (Climats, 2013), qui trace un parallèle entre Europe et États-Unis.

Quant à Shlomo Sand, l’historien israélien bien connu pour avoir déconstruit les mythes fondateurs du sionisme (Comment le peuple juif fut inventé, Flammarion, Champs essais, 2010), il récidive. Daniel Lindenberg, auteur du compte rendu de son dernier ouvrage : Comment j’ai cessé d’être juif (Flammarion, 2013), écrit qu’il ne veut pas être « juif » au sens racialiste et bigot du terme. Il démissionne donc de ce « club d’élus ».

[Esprit, abonnement, 113 €,  212, rue Saint-Martin  75003  Paris, www.esprit.presse.fr]

Dans son article « L’autre côté de la barricade : perceptions et pratiques policières en mai et juin 1968 » (p. 145-172), Lilian Mathieu étudie les pratiques du maintien de l’ordre en mai-juin 68, à partir des archives policières (Préfecture de police de Paris, préfectures du Rhône et de la Loire). Ainsi il retrouve dans les archives parisiennes des noms de commissaires et de chefs de district déjà à l’œuvre au moment de Charonne (8 février 1962), même si Maurice Grimaud a remplacé Maurice Papon depuis janvier 1967. Et les incidents de rue que les témoins observent depuis leur fenêtre en mai-juin 68 rappellent la violence de la période algérienne. Par contre, à longueurs de rapports les responsables policiers notent le courage et la maîtrise de soi des troupes, estimant que « des sanctions disciplinaires » pour les violences policières, dont quelques journalistes notamment ont été victimes, ne sont pas de mise. Cependant, 6 ans après le « massacre d'État » de Charonne, on a assisté en mai 68 au déploiement d’une « violence policière mesurée », évolution notée d’ailleurs en Europe par Donatella Della Porta et ses collaborateurs dans The Policing of Transnational Protest, 2006.

[Revue historique, 65, rue Jacob, 75006 Paris, abonnement 78 €, 4 n° par an, http://www.puf.com/puf_wiki/images/5/54/TARIF_ABONNEMENT2014.pdf]

Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., n° 151, décembre 2013, « 1913-1914. De la lutte contre la guerre à l’Union sacrée ».

Dans la continuité du numéro précédent, qui se penchait sur les guerres balkaniques de 1912-1913 comme « Prélude à la « grande guerre » impérialiste », cette livraison s’intéresse plus particulièrement au basculement du contexte en France, au cours de l’année 1914 ; elle se place sous l’ombre tutélaire du livre d’Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la Première Guerre mondiale (un ouvrage qu’il serait d’ailleurs bienvenue de rééditer, en ces temps de commémorations…). Des documents issus du Congrès de la IIe Internationale de 1912 à Bâle permettent d’abord de revenir sur les positions affichées par celle-ci (le manifeste « Guerre à la guerre », tout particulièrement). C’est ensuite le mouvement ouvrier français qui est ciblé, à travers des articles extraits de L’Humanité (SFIO) et de La Bataille syndicaliste (CGT) des dernières semaines avant la déclaration de guerre, parmi lesquels un compte-rendu de la manifestation franco-allemande de Condé-sur-Escaut (dans le département du Nord) de la mi-juillet, à laquelle prirent part Jean Longuet et Karl Liebknecht. Des documents du Congrès de la SFIO du même mois réaffirment également l’opposition à la guerre et la nécessité d’appeler à la grève générale, si besoin est, pour y faire barrage, mais avec des bémols émis par un Jules Guesde, entre autres. La troisième partie offre une sélection de documents émanant des mêmes sources, affirmant l’engagement des socialistes pour la défense nationale tout en réaffirmant les principes de fraternité entre peuples, avec toutefois un article saisissant de La Bataille syndicaliste, « Du heurt de deux races que la liberté jaillisse », dirigé contre les « Germains ». Quelques textes dissonants concluent ce Cahier, la lettre de démission de Pierre Monatte du Comité confédéral de la CGT, le discours de Karl Liebknecht au Reichstag pour expliciter son refus de voter les crédits de guerre en décembre 1914, et, hors cadre au vu de sa date, la lettre de Trotsky à Jules Guesde d’octobre 1916. Sur un sujet aussi sensible, sans doute aurait-il été utile de proposer en sus une analyse historique à part entière.

Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., n° 153, juin 2014, « 1914-1916. Le mouvement ouvrier allemand face à la guerre : du vote des crédits de guerre à la constitution de Spartakus ».

Cette nouvelle parution s’inscrit dans la suite du numéro 151, consacré au basculement de la lutte contre la guerre au ralliement à l’Union sacrée en France. Cette fois, c’est l’Allemagne qui est au centre de l’attention, sa social-démocratie étant alors, rappelons-le, le modèle dominant. Il s’agit bien sûr, en ces temps de commémorations du centenaire, de montrer la constitution du front de ceux qui refusèrent la guerre en actes, et également de prouver, dans une démarche qui n’est pas exempte d’arrière-pensées militantes, la « trahison » des chefs socialistes. En guise de prélude, quelques documents illustrent la lutte pacifiste de la IIe Internationale (discours de Karl Liebknecht à la manifestation franco-allemande du 14 juillet, déjà évoquée dans le n°151 ; appel du Vorwärts à la « fraternisation internationale des peuples »), dont le plus intéressant est sans doute le témoignage d’Angelica Balabanoff sur « La réunion extraordinaire de l'Exécutif de l’Internationale (Bruxelles, 29-30 juillet 1914) », marquée par un profond pessimisme, et par la défiance à l’égard du mot d’ordre de grève générale que la témoin avait rappelé. La seconde partie, qui court du début de la guerre jusqu’à la fin 1914, propose une sélection de textes variés, allant de la déclaration de Haase au Reichstag au nom du groupe social-démocrate, expliquant le vote des crédits de guerre, au discours de Liebknecht justifiant sa rupture de cette même discipline de vote début décembre, en passant par un témoignage (probablement d’Hugo Eberlein) sur l’isolement de la gauche radicale du SPD au soir du 4 août, l’appel de Clara Zetkin « Aux femmes socialistes de tous les pays » ou des articles de Karl Kautsky et Franz Mehring s’opposant indirectement quant à la référence à Marx et Engels[1]. La dernière partie, centrée sur 1915, comprend plusieurs matérialisations des efforts de rassemblement des socialistes par-delà les antagonismes nationaux alors exacerbés : conférences des femmes ou des jeunes, extraits de Die Internationale (revue créée par Rosa Luxemburg et Franz Mehring), textes en lien avec Zimmerwald, pour finir par les « Thèses sur les tâches de la social-démocratie » signées de Rosa Luxemburg. L’extrait de l’autobiographie de Paul Frölich récemment publiée par les éditions Science marxiste[2] est malheureusement un des seuls documents abordant plus directement les sentiments des masses populaires. Un numéro à la diversité documentaire réellement passionnante, complété par quelques brèves notices biographiques et une bibliographie très au fait des dernières parutions.

[1] Franz Mehring conclut avec virulence : « (…) nous pensons bien plutôt qu’aucun paysan n’a jamais forniqué plus impudemment avec le cadavre de sa femme que ces journaux du parti ne le font avec la mémoire de nos grands champions. » (p. 33).

[2] Voir notre chronique dans la revue électronique de Dissidences : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1980 [Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., 28, rue des petites écuries, 75010 Paris. 5 € le numéro, 20 € pour 4 numéros, 25 € avec droit de consultation des archives et de la bibliothèque]

Cahiers du mouvement ouvrier, n° 60, quatrième trimestre 2013.

C’est un nouveau numéro au sommaire bigarré que nous offre la revue dirigée par Jean-Jacques Marie. Plusieurs contributions sont toutefois reliées par un regard critique porté sur la Première Guerre mondiale à l’occasion des célébrations du centenaire : une préface fort intéressante de Léon Trotsky pour la pièce de théâtre de Marcel Martinet, La Nuit, utile complément à l’essai Littérature et révolution, dans laquelle le révolutionnaire russe oppose l’engagement de Martinet à celui de Romain Rolland ; deux textes d’époque de Karl Liebknecht à l’occasion des poursuites engagées contre lui suite à sa mobilisation antimilitariste du 1er mai 1916 ; enfin, seul véritable inédit, un article de Frank La Brasca sur « L’Italie à la veille de son entrée dans la Première Guerre mondiale : les tailleurs et les bossus » (doté d’un riche appareil critique et complété par l’analyse d’une caricature d’époque), qui offre un point de vue marxiste stimulant, ainsi qu’une analyse aussi précieuse que courte du phénomène Mussolini au moment de sa conversion patriotique, mais qui est desservi par une dimension partisane trop prononcée. Pour le reste du numéro, on retrouve les rubriques habituelles que sont « Chroniques des falsifications » ou « Perles », et des thèmes désormais récurrents. Nicole Perron, à l’occasion de l’interprétation d’une pièce de théâtre d’André Benedetto intitulée Thermidor Terminus (1988), avance des arguments pour défendre Robespierre et son œuvre (allant jusqu’à justifier le culte de l’être suprême ou excusant le comportement de certains représentants en mission). Un des articles les plus passionnants est celui d’Alain Rigier, qui s’intéresse à la véritable extermination subie par le Parti communiste indonésien en 1965 par l'armée et les milices musulmanes, avec la complicité active de la CIA : si l’on aurait aimé bénéficier de davantage d’éclairages sur l’historiographie de l’événement, l’analyse de ses conséquences sur le long terme et des infléchissements qui semblent se faire jour vers un retour critique en Indonésie même est bienvenue.

[Cahiers du mouvement ouvrier, 28, rue des petites écuries, 75010 Paris. 9 € le numéro (+1,50 € de frais de port), 32 € l’abonnement annuel pour quatre numéros (35 € pour l’Europe, 40 € pour les autres continents)]

Le dossier du numéro est consacré à Paul Ricoeur, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Un de ses textes (inédit) : « Vers la Grèce antique. De la nostalgie au deuil », texte d’une conférence faite en avril 1991 à Barcelone, à l’Institut Català d’Estudis Mediterranis, est publié pages 22-41. Il est accompagné d’entretiens et d’articles suscités par cette réflexion inspirante de Ricoeur selon les auteurs : « Des usages de l’Antiquité dans l’histoire », par François Hartog, ou « De l’utilité de la tragédie pour la vie » de Myriam Revault d’Allonnes.

Un entretien est mené avec Thomas Piketty – il venait de publier Le Capital au XXIe siècle,

au Seuil, une étude qui remet en question une idée commune selon laquelle les inégalités auraient tendance à reculer.

[Esprit, abonnement, 113 €,  212, rue Saint-Martin  75003  Paris, www.esprit.presse.fr]

Lignes, n° 43, mars 2014, « Les politiques de Maurice Blanchot 1930-1993 »,  235 pages, 22 €.

« Qu'en est-il d'une pensée d'extrême gauche qui a longtemps été, avant, d'extrême droite » (p. 14) ? C'est à cette question complexe, épineuse, par rapport à Maurice Blanchot (1907-2003)  que ce nouveau numéro de Lignes entend répondre dans sa totalité, démontrant par-là même une exigence et une lucidité théoriques, un refus de complaisance, remarquables.  En effet, si Blanchot est surtout connu, au niveau politique, comme l'un des principaux rédacteurs du Manifeste des 121 – « déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie » du 6 septembre 1961 – et par ses textes enflammés, si denses et si beaux, de 1958 et 1968, il fut aussi, dans les années 1930 et même encore au début des années 1940, un journaliste d'extrême droite, proche de l'Action française. Les longs et répétés extraits de ses articles de cette période, sur lesquels s'appuient les contributeurs à ce numéro, sont éloquents : haine de Léon Blum, éloge du colonialisme, rejet de tout ce qui corrompt la France, anti-communisme, antisémitisme... Ce passé inquiète et trouble la lecture de son parcours, de ses livres, de sa théorie. Et ce d'autant plus que demeure la question de savoir quand Blanchot abandonne cette idéologie fasciste (en 1942 ? plus tard ?) ; l'auteur s'étant très peu expliqué – et de manière fausse et contradictoire – sur ces années. Mais finalement, c'est peut-être moins « l'énigme posée par la conversion politique de Blanchot » (p. 186) auxquelles ces articles se confrontent directement, que le déplacement de cette énigme même, correspondant aux déplacements opérés par Blanchot du politique vers la littérature et plus généralement vers un en-deçà de tout ce qui n'est pas de prime abord politique, tant ses textes bousculent les frontières.

Comment comprendre le nouage complexe entre continuité et rupture dans le parcours de Blanchot ? Et dans ses manifestations politiques ; lui qui se disait « communiste », mais en se distinguant très explicitement du communisme officiel ? Au fil des pages, trois figures, trois amis – Lévinas, Mascolo, Bataille – sont régulièrement convoqués pour aider à mieux saisir l'énigme Blanchot. Et si celle-ci maintient bien sûr ses zones d'ombre, des réponses, comme autant d'approximations, de rapprochements, sont avancées pour cerner les liens possibles entre les années 1930 et son engagement à l'extrême gauche par après. De même, plusieurs contributions cernent le sens particulier qu'il attribuait à la révolution ; révolution qu'il appelait de ses vœux. Ainsi, Blanchot a vu – et vécu – en Mai 68 une « communication explosive », ce qu'il n'hésite pas à qualifier de « révolution », « plus philosophique que politique (...). La décision d'une DISCONTINUITÉ radicale et, l'on peut dire, absolue, est tombée, séparant, non pas deux périodes d'histoire, mais l'histoire et une possibilité qui ne lui appartient déjà plus directement » (p. 198). Cette conception, cette soif d'une révolution comme événement-césure se sera exprimée de manière diverse dans ses écrits, mais ne l'aura jamais quitté. En ce sens, la violence, le radicalisme, l'extrémisme, se synthétisant dans une « passion politique » (p. 152), sont présents avant et après guerre. Mais ce fut, comme l'a noté Miche Surya, véritablement le « refus » qui fut le « maître mot » de ses écrits.

Martin Crowley rappelle les dernières pages de La Communauté inavouable (1983), qui offre peut-être une clé de lecture. Il y est question d'un « sens politique astreignant », qui « ne nous permet pas de nous désintéresser du temps présent » et « nous rend responsables de rapports nouveaux » (p. 229). Ce « sens politique astreignant » renvoyait pour Blanchot du côté de la rupture et du refus, mais d'un refus qui ne se réduirait pas à la négation et serait « un au-delà de l'idée sartrienne d'engagement – [qui] se trouve en rapport direct avec le droit d'insoumission, et donc avec la liberté de ne pas fonctionner selon les réglementations représentatives de la Loi et de l'ordre social » (p. 208). Et Blanchot d'écrire : « mettre au clair ce trait singulier du refus, c'est l'une des tâches théoriques de la nouvelle pensée politique » (p. 208-209, [Affirmer la rupture], Écrits politiques, p. 183). Ce programme reste d'actualité.

[Lignes, Nouvelles Éditions Lignes, 90, quai Maupassant, F-76400 Fécamp – http://editions-lignes.com ]

« Inattention : Danger ! » est le titre du dossier consacré à cette difficulté qu’ont les enseignants à capter et à retenir l’attention des élèves. Et si on recréait des conditions permettant à l’élève de « s’installer » dans une classe et dans les savoirs que l’on y enseigne, demande Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Lyon, co-auteur d’un Manifeste pour le plaisir d’apprendre ?

A la suite du jugement d’un tribunal de Cologne assimilant la circoncision à une atteinte à l’intégrité corporelle, Marie-Jo Thiel, professeur d’Ethique à l’université de Strasbourg, se demande pourquoi cette controverse s’est si peu répercutée en France. Peur de stigmatiser les populations juive et musulmane ? Comment une telle pratique peut-elle s’accorder avec la laïcité ?

Dans son éditorial, la revue amorce une réflexion à propos de la décision du Conseil d'État d’interdire le spectacle « Le Mur » de Dieudonné M’bala M’bala. L'éditorialiste qualifie cette décision d’ « action préemptive », celle qui cherche à éviter qu’un acte soit commis, opposée à « l’action préventive » qui consiste à traiter les causes pour éviter le mal… et d’ajouter « si elle devait s’imposer dans le domaine de la liberté d’expression, ce serait un recul spectaculaire pour l'État de droit ». Mais en même temps l’éditorialiste reconnaît que Dieudonné est un récidiviste, déjà condamné sept fois par la justice pour incitation à la haine raciale, pour antisémitisme.

Nicolas Léger, revenant sur cette question, montre bien ce que « l’affaire Dieudonné » révèle du divorce croissant entre « les élites » et « les laissés pour compte ». La conscientisation de la jeunesse ne passe plus par les canaux traditionnels (enseignement, expositions, lectures scientifiques) mais « par la construction autonome d’un patchwork idéologique où les faits se plient à la théorie et non l’inverse ». Dieudonné a réussi à fédérer … « sous le signe, hélas !, historiquement récurrent de l’antisémitisme » : «  soufflant sur les braises de la concurrence mémorielle, et entonnant le refrain des « 2 poids, 2 mesures », Dieudonné – et Soral – dessinent les lignes de murs identitaires quadrillant et minant la cohésion sociale ».

Le dossier de ce numéro porte sur « La corruption, maladie de la démocratie » … à l’heure où l’Infante d’Espagne est mise en examen, au lendemain de l’affaire Cahuzac ! Abolir le cumul des mandats, mettre en place des mesurent qui combattent les conflits d’intérêt semblent nécessaires. Mais cela suffira-t-il à limiter la puissance des lobbies, qui sont institutionnalisés par exemple dans l’Union européenne ? En temps de crise, où la tentation du « chacun pour soi » est grande, les citoyens seront-ils capables d’imposer aux élus une « revivification de l’esprit démocratique? », s’interroge Alice Béja.

Important dossier sur le nihilisme (p. 13 à 184). Les individus religieux accusent laïques-athées-agnostiques de contribuer à l’avènement d’une société nihiliste. L’avènement des grandes valeurs modernes (démocratie, liberté, rupture avec le théologico-politique…) ont coïncidé avec la sécularisation, l’avènement de l’indifférence de masse, d’un athéisme souvent élitiste. Mais hors d’Europe cette « sortie de la religion » n’a pas toujours coïncidé avec la liberté démocratique. C’est bien le problème à l’heure de la mondialisation… d’autant que les formes d’épuisement de la démocratie sont manifestes, en Europe notamment. Dans ce riche dossier, notons l’article d’Olivier Roy, « Al-Qaida et le nihilisme des jeunes » et l’entretien avec le philosophe Jean-Luc Nancy, ancien professeur à l’université de Strasbourg (1968-2004).

[Esprit, abonnement, 113 €,  212, rue Saint-Martin  75003  Paris, www.esprit.presse.fr]

Cette livraison est à nouveau placée sous le signe des varia. Parmi les articles les plus intéressants, une analyse à la fois historique et archéologique de la bataille du Mans, entre Républicains et Vendéens à la fin 1793 (souvent utilisée par les tenants du « génocide » vendéen), signée Rémy Janneau et Elodie Cabot (« La bataille du Mans a bien eu lieu ») ; une présentation par Claude Dupont des positions de Jean Jaurès durant les guerres des Balkans, prélude à la Première Guerre mondiale, qui contient bien des analyses lumineuses (ainsi de son inquiétude quant à un socialisme victorieux qui sortirait de la guerre générale, et qui en porterait inévitablement les stigmates, p. 31) ; une approche originale, signée Marc Goloviznine, de la place importante chez Varlam Chalamov (à travers l’engagement de son père) d’une branche dissidente du christianisme orthodoxe, dite des rénovateurs, que l’auteur rapproche de la théologie de la libération. L’étude d’Anatoli Egorine sur « La République de Tripolitaine (1918-1923) », qui se veut éclairage sur les origines complexes de la Libye indépendante, marquée par les rivalités entre tribus, est nettement plus laborieuse, marquée qui plus est par des restes d’orthodoxie marxiste-léniniste pro-soviétique. Dans la reprise d’un article de Farhat Hached sur « Tunisie et syndicalisme » datant de 1949, on peut voir un lien avec les positions du POI et de sa IVe Internationale, défendant l’UGTT comme concrétisation de la force de la classe ouvrière à défendre. Enfin, les notes de lecture (mettant spécialement en valeur l’ouvrage d’Anne Deffarges sur La Social-démocratie sous Bismarck5) et une série de petites notules concernant diverses « perles » lues ici et là – dont les appels de François Hollande à une nouvelle union nationale à l’occasion de la commémoration de la Première Guerre mondiale –, visant plus particulièrement Le Monde, qualifié d'organe « de l’impérialisme français et de l’Union européenne », complètent le numéro.

[Cahiers du mouvement ouvrier, 28, rue des petites écuries, 75010 Paris. 9 € le numéro (+1,50 € de frais de port), 32 € l’abonnement annuel pour quatre numéros (35 € pour l’Europe, 40 € pour les autres continents)]

Ce numéro reproduit les Actes d’un Colloque organisé par la fondation Res publica, dirigée par Jean-Pierre Chevènement, destiné à éclairer les négociations en cours entre États-Unis et Union européenne en vue de l’abaissement aussi poussé que possible des barrières douanières de part et d’autre de l’Atlantique. Des négociations surtout destinées à offrir aux multinationales américaines les marchés captifs qu’elles n’auront pas en Chine, selon le journaliste Jean-Michel Quatrepoint. Une thèse que réfute Hubert Védrine qui ne croit pas en cette stratégie machiavélique, les multinationales elles-mêmes étant divisées, certaines favorables, d’autres hésitantes. Quant à Jean-Pierre Chevènement, pas hostile a priori, il propose d’introduire dans la négociation un paramètre essentiel jusqu’ici absent, la monnaie.

Dans le dossier « Questions politiques pour 2014 » sont données des analyses sur les problèmes du moment : la fiscalité, l’immigration, l’insécurité, la croissance, l’identité. Ainsi, l’émergence d’une société multiculturelle n’induit-elle pas, notamment en milieu populaire, une « insécurité culturelle », participant in fine à l’accentuation des fractures ?

Pour débattre du livre d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse (Stock, 2013), sont convoqués Paul Thibaut, philosophe, ancien directeur d’Esprit, Pierre Souchet, ancien directeur de l’ENA et Pierre Nora. Ce dernier, s’il partage l’accord sur le constat – la désintégration de l’ensemble national, historique et social – se refuse à en faire porter la responsabilité sur l’immigration et à réduire le phénomène à une confrontation avec l’islam. Car, pour Finkielkrat, c’est le refus d’intégration d’une partie significative des immigrés et de leurs enfants qui pose problème. Il parle de « sécession culturelle » : « on se méfie de tout ce que les profs proposent. On trie les textes étudiés, selon les mêmes catégories du halal (autorisé) et du haram (interdit) ». Son refus de voir la nation se métamorphoser en « auberge espagnole » l’amène à dériver … loin vers la droite, lui l’ancien maoïste devenu académicien.

Un autre grand débat sur une problématique voisine a lieu autour du livre de Michèle Tribalat, démographe, chercheuse à l’INED, Assimilation. La fin du modèle français (Édition du Toucan, 2013), dans lequel elle déplore la fin du modèle français d’assimilation, remplacé par l’intégration ou l’insertion, plus respectueuses de la diversité culturelle. La montée des idées d’égalité des cultures a mis en question cette pression assimilatrice, comme le rappelle Philippe d’Iribarne. Ainsi, « la pression exercée sur ceux qui viennent d’autres horizons pour qu’ils se conforment aux mœurs de la société qui les accueille perd toute légitimité ». Mais une société multiculturelle peut-elle fonctionner ? Il y a des exemples sans doute, cependant ne vaut-il pas mieux revisiter le vieux modèle d’assimilation, en aidant ceux qui ont le désir de s’assimiler à maîtriser les codes ? Pour Malika Sorel-Sutter, très pessimiste (voir son ouvrage Immigration, intégration : le langage de vérité, Fayard, 2011), une régression de l’intégration est à l’œuvre, avec le retour en force de la religion chez les enfants d’immigrés. Les Musulmans se marient entre eux, la pratique religieuse est plus rigoureuse et, « nos décideurs politiques, affirme-t-elle, ont entériné le fait que les enfants de l’immigration ne veulent plus s’intégrer ».

Thierry Tuot, conseiller d'État, auteur du rapport intitulé La Grande nation : pour une société inclusive, publié par la Documentation française en 2013, s’inscrit en faux contre ces analyses. Pour lui, l’ouvrage de Michèle Tribalat est un pamphlet marqué par l’obsession de l’islam. La France, l’un des rares très anciens États du monde ne saurait trembler devant aucune croyance. L’assimilation est un rêve de l’ancien temps, datant de l’époque où nous avions une vision hiérarchique des cultures. Aujourd’hui, il faut garantir aux immigrés l’intégration dans la société française, ne pas leur interdire d’être eux-mêmes, mais les aider à être eux-mêmes dans notre société, une société qui se transforme autant qu’ils se transforment. Il faut que chacun puisse bénéficier des mêmes libertés, qu’un État impartial et bienveillant s’attache à garantir, un État « sûr de sa force parce que cohérent dans la mise en œuvre de ses principes ».

[Le Débat, abonnement, 68 €, Sodis Revues BP 149, 128, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny 77403 Lagny Cedex, www.le-debat.gallimard.fr]

C’est avec un certain retard que nous rendons compte de cette livraison estivale datée de l’année dernière, et qui reste pour l’essentiel fidèle à l’architecture des précédents numéros. Le cœur en est un dossier consacré à la grève générale d’avril 1913 en Belgique, déclenchée par le Parti socialiste afin d’obtenir le suffrage universel. Toutefois, cet ensemble souffre de plusieurs défauts. D’abord, les extraits reproduits de la brochure, écrite par Émile Vandervelde sur le sujet l’année même de l’événement, sont à la fois trop longs et trop techniques. Ce, alors même que les conséquences de cette grève ne sont absolument pas abordées ! Finalement, c’est la réflexion de Rosa Luxemburg qui nous semble aller le plus loin, elle qui, dans le Leipziger Volkszeitung, critique l’attitude du Parti socialiste belge, tiraillé entre son alliance parlementaire avec les libéraux et l’usage timoré de la grève générale… Pour le reste, on trouve des reproductions d’articles sur la fondation de La Vérité trotskyste en 1929, sur les mouvements des ouvriers agricoles en 1936 (repris de Critique communiste en 1982, c’est sans doute le texte le plus intéressant) ou la grève Renault de 1947. A cet égard, un article du magazine Cavalcades, cousin d’un Paris-Match, est un superbe exemple de traitement journalistique du mythe trotskyste. Publié en juin 1947, il n’est malheureusement reproduit qu’en partie (on trouve tout de même la photo de l’article dans sa mise en page originelle parfaitement lisible), et surestime considérablement les effectifs du PCI (40 000, autrement dit quarante fois trop de militants) en plus de lui attribuer un pouvoir de nuisance considérable… Un trop bref papier sur une exposition tenue au Musée de l’Histoire vivante de Montreuil, consacré à « Indochine-France-Vietnam », ouvre une approche qui permettrait d’aller au-delà de la simple reproduction documentaire.

[Le Drapeau rouge, RaDAR, BP 8, 93100 Montreuil, 10 € le numéro]

Dans son article « Éradiquer le typhus : imaginaire médical et discours sanitaire nazi dans le gouvernement général de Pologne (1939-44) » (p. 87-108), Johann Chapoutot montre comment les nazis justifient la guerre à l’Est, en présentant les territoires de l’Est (Pologne puis URSS en 1941) « comme ceux de tous les dangers biologiques » : « l’Est est une terre sale peuplée de Slaves arriérés et de Juifs contaminants, une terre biologiquement virulente ». Il faut donc isoler le Juif, l’épouiller, le désinfecter puis l’éradiquer comme « facteur pathogène ». Par l’utilisation de rapports de médecins allemands, de films aussi, l’auteur nous renseigne sur l’univers bio-médical dans lequel évoluent les responsables de la persécution puis du meurtre de masse des Juifs.

Quant à l’historien, doctorant, Marc André, dans « Les groupes de choc du FLN. Particularités de la guerre d’indépendance algérienne en métropole » (p. 144-177), il étudie  huit groupes de choc (46 individus) ayant agi dans la région lyonnaise. Ce sont les véritables bras armés du FLN utilisés pour contrôler l’immigration algérienne et contrer le MNA de Messali Hadj, plus rarement contre les installations économiques, policières et militaires françaises. A notre connaissance, c’est une des  premières fois qu’un historien a accès aux archives de la justice militaire.

[Revue historique, 65, rue Jacob, 75006 Paris,  abonnement 78 €, 4 n° par an, http://www.puf.com/puf_wiki/images/5/54/TARIF_ABONNEMENT2014.pdf]

L'éditorial – « Une vie non fasciste » – qui ouvre ce numéro de qualité démontre tout à la fois la force et les limites d'un certain positionnement intellectuel. Ainsi la mise en avant du caractère « viriliste » du fascisme est doublée d'une analyse du racisme, qui « se déguise volontiers en défense des valeurs républicaines et universelles contre leur mise en danger par des communautés minoritaires » (p. 14), et d'une recherche afin « de donner une forme politique au commun » (p. 15). De même, la volonté de faire de la question des religions une question secondaire apparaît aussi opératoire qu'efficace : « une question secondaire n'est pas une non-question. Mais c'est une question qui, politiquement, ne peut se poser qu'à l'intérieur de questions plus importantes et plus vastes : celle des inégalités socio-économiques, celle des luttes géopolitiques pour le contrôle des hydrocarbures... » (p. 16). Cependant, l'urgence, la priorité est mise sur l'individu – ses réflexes, son esprit – sans offrir d'analyse socio-politique et historique, voire en « snobant » quelque peu celle-ci au nom d'une réponse concrète : l'étude de Daniel Guérin – sa « thèse classique marxo-gauchiste » (p. 22) – est expédiée en une page car « un peu courte, elle ne donne aucune arme pour résister concrètement à l'articulation capitalisme-fascisme » (p. 23)6.

L'article qui ouvre le Cahier aborde le collectif égyptien, Mosireen, produisant et mettant en ligne des films contre le pouvoir en place. Les photos qui accompagnent ces pages comme l'article lui-même offrent un regard de l'intérieur de la situation tendue et contradictoire du pays. Suivent une réflexion originale, basée sur un parallèle entre Proust et le free jazz, notant le « détournement hyper-formaliste de ce qui fut autrefois une politique rêvée en puissance de musique par Archie Shepp, Max Roach et Ornette Coleman » (p. 67), un article sur la poésie sonore, un autre sur l'homme de théâtre Tadeusz Kantor (1915-1990), « à la recherche d'un idéal esthétique qui se situerait « entre les poubelles et l'éternité » » (p. 147), et un entretien avec le réalisateur Stefano Savona (son dernier film est Tahrir, place de la Libération (2011)), insistant sur l'importance de « la spatialité de la prise de parole », de « raconter comment cette parole circule » (p. 172-174). Notons encore une analyse de la légalisation le même jour du cannabis et du mariage gay dans une ville de l'État de Washington aux États-Unis et un stimulant article sur « néolibéralisme, femmes migrantes et marchandisation du care » (p. 107-116). L'auteure parle de l' « importance stratégique » de cette main d’œuvre au point de faire « du réservoir de travailleuses migrantes une armée « régulière », et non « de réserve », au sein du marché du travail » (p. 115).

Deux articles reviennent de manière particulièrement intéressantes sur les luttes américaines de la fin des années 1960 et du début de la décennie suivante. Le premier constitue un entretien avec Alondra Nelson et aborde un aspect méconnu du travail des Black Panthers (BPP) : « leur combat pour l'accès aux soins et l'ouverture de cliniques communautaires dans les quartiers noirs » (p. 69), ainsi que leur travail plus spécifique sur la drépanocytose (maladie héréditaire, particulièrement présente dans les populations noires). Alondra Nelson met en avant la perspective de « santé sociale » du BPP, pour qui « la santé n'était pas seulement l'affaire de la science et de la médecine, elle renvoyait également aux questions économiques, à la satisfaction des besoins essentiels, aux inégalités sociales et tout particulièrement au racisme » (p. 72). Se faisant, elle éclaire le mouvement d'une lumière originale et souligne le problème de transmission de cette expérience politique, le plus souvent réduite à la violence armée. Le second revient sur les Young Lords (mouvement porto-ricain), en mettant en avant son originalité – une action concentrée dans les quartiers sur la santé et l'accès aux soins ; féminisme ; doté d'une commission pour la défense des droits des homosexuels ; ... –, et suit l'histoire du mouvement, de juillet 1969 à son virage nationaliste en 1971.

Un entretien avec l'historien Jean-Baptiste Fressoz clôt ce numéro. Fressoz, avec notamment la notion d'« anthropocène », déplace les questions environnementales tant dans le temps – elles sont plus anciennes qu'on ne le prétend – que dans le champ d'analyse : « le problème est donc sans doute davantage lié à des modèles de production économiques et capitalistes qu'à la conception moderne du rapport de l'homme à la nature » (p. 223-224)7.

[Vacarme, Paris, éditions Amsterdam – www.vacarme.org]

L'éditorial collectif entend encourager la politisation des manières de penser et d'affronter l'Union européenne, énumérant quelques politiques européennes qui pourraient être réalisées dès maintenant : renégociation de la dette grecque, taxe sur les transactions financières, assurance-chômage européenne, autre politique de l'immigration, révision de la directive sur le travail détaché. Mais l'une des difficultés et contradictions est de supposer une gauche au Parlement européen « piégée », alors que celle-ci participe largement de la libéralisation en cours.

Dans le Cahier, Aude Lalande revient sur le paradoxe français quant à la pénalisation de l'usage de cannabis alors que nombre de pays limitrophes l'ont dépénalisé, un entretien avec la réalisatrice Mariane Otero ouvre un nouveau volet de la série sur l'accueil de la folie, un extrait d'une pièce de théâtre anglaise de la fin du XVIe siècle où se joue comme le trouble sur le genre, et Dominique Dupart poursuit sa mise à l'épreuve de Proust ; ici, par rapport à l’espionnage. Cependant, les pages consacrées à l'espionnage n'apportent pas réellement de réflexion nouvelle sinon l'article de Thomas Bausardo. Celui-ci rappelle le précédent de la Conférence internationale anti-anarchiste, à Rome, en décembre 1898, visant à coordonner les efforts des divers gouvernements européens pour « dompter le mal », et conclut que « l'enjeu devient non seulement la préservation de la démocratie, mais aussi la définition de ce qui relève ou non du terrorisme » (p. 156).

Le numéro se termine par un entretien avec l'historienne nord-américaine Joan Scott.     

[Vacarme, Paris, éditions Amsterdam – www.vacarme.org]

Convergences révolutionnaires, n° 90, 91, 92, 93, de novembre-décembre 2013 à avril-mai 2014.

Cette revue est publiée par la Fraction l'Étincelle, exclue de LO en 2008, partie prenante du NPA.

Pour avoir une bonne connaissance des performances électorales des trotskystes argentins – 3 députés nationaux, 8 députés régionaux –, c'est sans doute cette revue qu’il faut lire (n° 90, mais aussi n° 92, avec l’interview d’un militant et élu d’une de ces organisations, le Parti des Travailleurs socialistes, PTS). En effet, les militants de ce courant préconisent pour la France une stratégie qui a eu du succès aux élections en Argentine, l’union des trotskystes. Même scepticisme qu’à LO donc sur le Front de gauche « qui a choisi le soutien critique au gouvernement » et sur « l’horizon de Mélenchon, tout d’esbroufe, se cantonnant à une sage révolution « citoyenne » via les élections » (n° 90, p. 2). Au passage, le NPA – « qui a choisi majoritairement de s’allier avec diverses formations du Front de gauche ou de ses satellites » aux Municipales –, est épinglé : « Il se présente de fait (et malgré lui) comme la cinquième roue d’un carrosse qui reste dans le sillage du PS » (n° 92, p. 2).

Dans chaque numéro alternent des pages sur les entreprises en lutte – un peu à la manière de LO dont ces militants sont issus – et sur la situation dans tel ou tel pays. Et dans chaque numéro un dossier, faisant le point sur la Centrafrique (n° 91), l’Ukraine (n° 92) ou les Hôpitaux (n° 93). Le dossier du n° 90 est une vibrante mise en cause de l’Europe forteresse : « Il n’y a de frontières que pour les pauvres ».

[Convergences révolutionnaires, abonnement : Les Amis de Convergences, BP 128, 75921 Paris Cedex 19, 6 numéros, 12 €]

Cette première livraison de l’année 2014 se présente sous un jour quelque peu différent des précédentes. Certes, on y retrouve bien des rubriques habituelles, à commencer par la « Chronique de juin 1936 », centrée cette fois sur le théâtre militant, celui du Groupe Octobre, à travers entre autre une interview de Raymond Bussière. « Il était un journal » est consacrée à La Vérité des travailleurs, organe du PCI minoritaire demeuré section française de la IVe Internationale dans les années 1950, mais sur un mode bien trop succinct. Les deux grands ensembles de ce cinquième numéro sont toutefois consacrés l’un, 80e anniversaire oblige, aux événements du 6 février 1934, l’autre à la lutte des Lip dans la première moitié des années 1970. Le problème, c’est que le regard est exclusivement trotskyste, avec la republication d’une analyse de Pierre Frank (extraite d’une brochure de l’époque) intitulée « Combattre l’offensive fasciste », sans mise en perspective suffisante, ni analyse critique de son contenu. Les quelques extraits de La Révolution prolétarienne consacrés aux actions de certaines professions sont, comparativement, un peu réduits. De même, pour Lip, c’est une brochure de la Ligue communiste, Lip, un pas vers la révolution, qui est en partie reprise, l’occasion pour l’organisation trotskyste de défendre son principe du contrôle ouvrier comme revendication transitoire. Enfin, un bel article d’André Fichaut, publié initialement dans Rouge en 2004, revient non sans émotion sur cette expérience singulière de fraternisation entre travailleurs allemands sous l’uniforme et militants trotskystes en Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale, une expérience sur laquelle des zones d’ombre demeurent. Pour terminer, signalons un regret : le fait de ne mettre à contribution, pour un appareil critique déjà léger, que les notices de Wikipédia est plutôt décevant, là où les ressources bibliographiques existent (à commencer par le Maitron), particulièrement pour une association de collecte d’archives… Ces lacunes historiographiques et un angle d'approche par trop partisan expliquent que ce numéro-ci du Drapeau rouge est placé dans la section des revues militantes.

[Le Drapeau rouge, RaDAR, BP 8, 93100 Montreuil, 10 € le numéro]

La revue du Bureau exécutif de la IVe Internationale est toujours aussi précieuse pour suivre l’actualité dans un certain nombre de pays habituellement oubliés par les grands médias. Ainsi le Danemark où les listes Enhedslisten (Alliance rouge et verte) obtiennent un grand succès aux élections municipales et régionales du 19 novembre 2013. A Copenhague, avec 19,5% des voix, Enhedslisten arrive en deuxième position derrière le Parti social-démocrate (27,8%). Les trotskystes faisant partie de cette alliance obtiennent 4 élus municipaux. Même attitude unitaire de la LCR en Belgique où les trotskystes sont alliés avec les militants d’origine maoïste du Parti du Travail belge (PTB). Les récentes élections européennes se sont traduites par un succès avec un score de 10%.

Autre motif de satisfaction pour les trotskystes, l’Argentine où, unis dans le Front de Gauche et des Travailleurs (FIT), il obtiennent là aussi des succès électoraux. Voir l’article intitulé « Le Trotskisme revigoré » et l’entretien mené par Franck Gaudichaud avec Claudio Katz et Eduardo Lucita, sous le titre « Un nouveau scénario… Avec la gauche ! ». Un numéro qui fait également le point sur le Venezuela et comporte un article sur le dilemme qui se pose aux dirigeants de l'Équateur : faut-il développer coûte que coûte le pays au risque de saccager la forêt amazonienne ?

A l’occasion de la mort de Miguel Romero (1945-2014) dit « El Moro », important militant de la IVe Internationale dans l'État espagnol, la revue publie des documents précieux (p. 3 à 18) permettant d’avancer dans la connaissance de « la Liga ». Cette tentative de construire un parti révolutionnaire en Espagne, au début des années 70, attend encore son historien. Comme l’écrit M. Romero, « son histoire écrite est gardée dans un coffre, dans des milliers de pages de revues et de bulletins, où l’on trouve le rapport scrupuleux de résolutions et de débats, de positions majoritaires et minoritaires, de votes, y compris dans les années de clandestinité, de démonstrations d’une culture démocratique qu’on considérait dans la Liga aussi normale que de respirer, mais qui est absolument exceptionnelle au sein de la gauche » (p. 5).

Autre pays hispanophone à l’ordre du jour, le Chili, après la victoire de Michelle Bachelet aux présidentielles de décembre 2013, avec des entretiens concernant la candidate du parti Igualdad, Roxana Miranda et des dirigeants étudiants (p. 49-54). Centrafrique, Syrie, Ukraine sont largement présents dans ces colonnes.

Outre la publication, en avant-première, du chapitre d’un livre de Pierre Rousset sur la Chine : « Bourgeoisification » de la bureaucratie et mondialisation » (p. 49-58), ce numéro est largement consacré à l’Ukraine. Parole est donnée aux forces qui se situent à gauche de la gauche, le site web Gaslo ou le site web Otkritaya Levaya (Gauche ouverte), ce dernier animé entre autres par des militants de la IVe Internationale de Russie. Pour éclairer la situation ukrainienne, il est fait appel aussi à Catherine Samary, militante de la IVe Internationale et universitaire, qui scrute depuis plus de 30 ans la situation dans les pays de l’Est.

Le deuxième dossier important, la Bosnie, est dû surtout au directeur d’Inprecor, Jan Malewski. Il nous renseigne notamment sur les « Plénums » apparus au début de 2014, structures d’auto-organisation témoignant de la méfiance envers les partis et les politiciens traditionnels. Il note l’importance en leur sein des militants de Lijevi (La Gauche), jeunes militants ayant rompu avec le Parti social-démocrate.

[Inprecor, abonnement, Inprecor-PECI, 27 rue Taine, Paris, 75012, 1 an, 55 €]

Le cavalier seul de Lutte Ouvrière (LO) aux élections  de l’année 2014 (municipales et européennes) avait été décidé lors du 43e congrès de l’organisation, dont le n° 156 reproduit les résolutions. Ainsi à propos du NPA : « Même si une partie de ce que nous avons l’intention de dire sera ou pourrait être dit par le NPA, dans le contexte politique d’aujourd’hui nous tenons à mettre l’accent sur ce qui nous différencie, et pas sur ce qui nous est commun. Nous n’avons pas l’intention de noyer l’expression de ce que nous appelons sur nos affiches « faire entendre le camp des travailleurs » dans d’autres préoccupations, aussi dignes d’intérêt soient-elles, telles que l’écologie, la défense des minorités opprimées, le féminisme etc… » (n° 156, p. 34). Les résultats d’une telle posture que l'on peut qualifier isolationniste sont modestes, 71 964 voix (LO a présenté 9 500 candidat(e)s), soit 1,88% des suffrages exprimés, et 10 élus aux Municipales. Aux Européennes, LO obtient 222 509 voix (1,17%). Seule la liste présentée dans la circonscription Outre-Mer par LO et Combat ouvrier, conduite par Ghislaine Joachim-Arnaud (voir sa profession de foi dans Lutte de Classe n° 159, p. 46-47) réalise un score moins modeste (3,39%) avec des pointes à 7,53% en Guadeloupe et 13,40% en Martinique, mais avec une abstention de 90% en Guadeloupe et 88% en Martinique.

Le Front de Gauche et ses composantes n’ont donc à attendre aucune aménité de la part de LO. Dans un article intitulé « Le Parti de Gauche et les élections européennes, entre radicalisme de façade et idées réactionnaires » (n° 160, p. 13-18), est fustigée « la démagogie nationaliste du PG », rappelant qu’avant lui le PCF (« produisons français », « défendons la souveraineté nationale ») avait contribué « à distiller ce poison qu’est le nationalisme dans les rangs des travailleurs de ce pays » (p. 15). « L’écosocialisme du PG », un projet à la mode « qui a contaminé (sic) y compris une partie du NPA » n’est pas épargné : « Ce ne sont pas tant les subventions au patronat qui gênent les écosocialistes du PG, mais la manière dont elles sont distribuées » (p. 18).

Lors de cette séquence au cours de laquelle la France a été au centre des préoccupations, l’actualité internationale n’a pas été oubliée : l’état de l’Algérie à la veille de la présidentielle (n° 159), le réveil de la classe ouvrière – travailleurs du textile – au Cambodge (n° 159). Une classe ouvrière tout aussi exploitée par les firmes occidentales du prêt à porter au Bangladesh (« Exploitation féroce et luttes ouvrières », n° 157). Dans deux articles sur l’Ukraine (n° 158 et n°159), Lutte de Classe laisse percer son inquiétude : « sur fond de délitement de l'État, ce sont des groupes nationalistes, voire fascisants, qui donnent le ton, qui cherchent à dresser les populations, les travailleurs les uns contre les autres » (n° 159, p. 25), alors que « à notre connaissance, pas un parti ni un groupe n’a cherché à montrer aux travailleurs en quoi ils avaient intérêt à s’opposer à la fois à la clique dirigeante dite pro-russe, avec ses oligarques et ses policiers anti-émeutes, mais aussi à ceux dits pro-européens, qui lorgnent la place et dont l’idéologie affiche ouvertement son hostilité aux intérêts de la classe ouvrière » (n° 158, p. 37).

[Lutte de Classe, abonnement, Lutte Ouvrière, BP 233 Paris 75865 Cedex 18, 1 an, 15 €]

En cette première année de commémoration du déclenchement de la Première Guerre mondiale, la revue de la IVe Internationale « lambertiste » a décidé de proposer une alternative aux représentations et visions officielles du conflit, à travers un large panel d’articles consacrés à différents thèmes. La plupart déclinent une vision idéologique assez traditionnelle, non sans éviter le hors-sujet, puisque Michel Sérac se penche pour sa part sur « La paix malheureuse de Brest-Litovsk » (une étude que l’on aurait davantage vue dans un –futur ?– numéro sur la révolution d’octobre). On retrouve donc des analyses sur les positions de Lénine (dont une mise au point utile de Jean-Jacques Marie sur le défaitisme révolutionnaire, qui le redéfinit avec délimitation), la « trahison » de la IIe Internationale et la crise du mouvement ouvrier en France dès avant la guerre (Jean-Marc Schiappa), ainsi que la dimension coloniale de la guerre et l’entrée des États-Unis dans le conflit (François Forgue insistant en particulier sur l’impact de l’entrée en guerre comme moyen pour l'État de réprimer le mouvement ouvrier). Pierre Roy pour sa part s’intéresse aux fraternisations, mais il le fait sous un angle trop exclusivement politique (évoquant essentiellement Lénine et Liebknecht), sans mettre à profit toutes les ressources de l’historiographie.

[La Vérité, 87, rue du Faubourg-Saint-Denis, 75010 Paris. 4 € le numéro, 28 € pour six numéros (33 € en pli clos)]



Notes de bas de page


1 C'est avec plaisir que nous accueillons ici pour la première fois la doctorante Constance Margain (Le Havre/Potsdam).
2 Merci à Birte Meyer (Berlin) pour la communication de numéros de Jahrbuch für historische Kommunismusforschung.
3 Merci à Dietmar Lange (Berlin, Freie Universität) d’avoir bien voulu m’envoyer un exemplaire de la revue.
4 Le n° 5 de cette revue avait été signalé très brièvement dans notre précédente « Revue des revues » ; il est ici présenté de manière plus exhaustive.
5 Lire le compte rendu de cet ouvrage sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/4324
6 Pour notre part, nous ne pouvons que renvoyer à l'excellente étude de Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl, 1934-1936. Un moment antifasciste. Voir la note de lecture sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/4415.
7 La recension de son ouvrage, avec Christophe Bonneuil, L’Evénement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, collection « Anthropocène », 2013,

Pour citer cet article


REVUE des REVUES : Premier semestre 2014 : Coordination : Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 7 : Eté 2014, 3 août 2014. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2781




 
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