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Numéro 5. Printemps 2013 > La revue des revues

Article

REVUE des REVUES : Premier semestre 2013

Coordination : Christian Beuvain



Date de publication : 6 mai 2013

Résumé

Passage en revues : Christian Beuvain, Jean-Guillaume Lanuque, Jean-Paul Salles, Frédéric Thomas.


Table des matières

Texte intégral

Le second numéro de cette revue d’archives en voie de pérennisation (une troisième livraison est annoncée pour avril) reprend le même principe que le premier : des republications d’articles consacrés à certaines luttes sociales, sans suffisamment de mise en perspective. Il manque par exemple des précisions biographiques sur les auteurs des dits articles (sauf Georges Chéron, témoin de 1936), des développements plus consistants sur certaines des notions citées (le luddisme méritait sans doute mieux que trois mots), des analyses plus fouillées (sur L’Exploité des métaux, publié par le PCI de Raymond Molinier et Pierre Frank le temps de quelques numéros), ainsi que des orientations bibliographiques, sans nécessairement faire appel à Wikipédia... La seule exception, sur ce dernier point, concerne l’unique texte inédit du numéro, une étude de l’égyptologue Serge Rosmorduc sur « Des grèves sous Ramsès III », d’ailleurs un des plus intéressants, qui s’autorise même quelques touches d’humour en traduisant en hiéroglyphes les slogans « Nos vies valent plus que leurs profits » et « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ! Le dossier central est lui consacré à la révolution russe de 1905, via de larges extraits du 1905 de Trotsky (dont rien n’est dit sur son rôle concret dans cette révolution) et d’une brochure du PCF de 1925 (illustré par une carte de la Russie qui présente Petrograd avec dix ans d’avance en lieu et place de Saint-Pétersbourg). On y trouve également la retranscription d’un tract distribué aux ouvriers de Moscou par les militants du POSDR, fascinante démonstration de la radicalité de la lutte. Par ailleurs, plusieurs articles poursuivent l’approche des grèves de juin 1936 initiée dans le numéro précédent, avec les récits des grèves à l’usine d’aviation Morane-Saulnier en banlieue ouest et dans l’usine métallurgique Hotchkiss de Levallois (tous deux tirés d’un hors-série de Critique communiste daté de 1982). On peut en rapprocher l’article de La Révolution prolétarienne paru en 1935 et évoquant les affrontements entre grévistes de l’arsenal de Brest et forces de l’ordre. Enfin, on trouve également un article de Critique communiste sur la grève anglaise de 1926 et, plus ancien, un récit des mouvements des canuts lyonnais daté de 1926. Mais là encore, trop peu de précisions sur le support où est initialement paru ce texte -Le Militant rouge-, sur son auteur, ainsi que sur la contextualisation des événements relatés.

[Le Drapeau rouge, RaDAR, BP 8, 93100 Montreuil, 10 € le numéro]

Annales du Midi, n° 279, juillet-septembre 2012.

Relevons l’article de Pierre-Marie Terral, « Larzac : du refus local de l’extension du camp militaire au soutien à la « cause du causse » (1971-1901) (p. 359-374). Auteur d’une thèse de Doctorat soutenue à Montpellier III et publiée à Toulouse chez Privat en 2011, sous le titre, Larzac, de la lutte paysanne à l’altermondialisme. Entre histoire et mémoire, l’auteur nous livre ici un résumé de ses travaux. Comment des paysans, « plutôt pieux et conservateurs », ont-ils pu pendant toute une décennie mener une protestation qui s’est étendue peu à peu à tout le pays ? Les promoteurs de l’extension du camp militaire existant, parmi lesquels Michel Debré, avaient mal mesuré la complexité de la situation sur le plateau. Certes cette région était en proie à l’exode rural, mais dans les années 60, « des hommes innovants », comme Guy Tarlier, avaient initié un renouveau agricole autour de l’élevage de la brebis, dont le lait approvisionne les célèbres fromageries de Roquefort. Rapidement s’organise un mouvement pour la sauvegarde du Larzac, des Comités Larzac fleurissent un peu partout, amalgamant régionalistes de Lutte Occitane notamment, maoïstes de la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) et chrétiens de gauche. Lanza del Vasto multiplie les jeûnes, promouvant des méthodes non violentes bien adaptées à l’ethos des paysans du Larzac. Affranchis peu à peu de la tutelle des responsables agricoles et des notables, ces paysans multiplient les manifestations spectaculaires et peu à peu se diffuse le slogan « Gardarem lo Larzac ». A partir de 1973, le Larzac devient le carrefour d’un type de contestation nouveau, la préoccupation environnementale prenant sans cesse de la force. De la même manière qu’une décision gouvernementale avait mis le feu aux poudres le 28 octobre 1971, c’est une décision prise par le nouveau président François Mitterrand qui éteint l’incendie le 3 juin 1981.

[Annales du Midi, revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, abonnement, 4 numéros, 56 €, Éditions Privat, BP 38028, 31 080 Toulouse Cedex 6].

Dans la continuité du numéro 144, qui se penchait sur un autre conflit social français du dernier demi-siècle, « la grande grève des Postiers de 1974 », cette nouvelle livraison de la doyenne des publications du CERMTRI s’intéresse à la grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais et de Lorraine. Si la présentation évoque son cinquantième anniversaire, elle insiste surtout, au-delà de cette dimension commémorative somme toute anecdotique, sur les leçons à tirer de ce conflit, établissant un parallèle rapide mais qui nous semble crucial avec la grève des mineurs d’Afrique du sud de l’été 2012, qui a vu l’exécution de nombreux mineurs par la police (un événement qui occupait une partie du n° 76 de La Vérité chroniqué ci-dessous). Car si les documents sélectionnés reviennent sur cette mobilisation d’envergure, qui marque selon l’auteur le début d’une remontée des luttes qui ira croissante jusqu’à Mai 68, ils le font principalement via le prisme de l’organisation « lambertiste ». La première partie du Cahier est ainsi constituée par de larges extraits d’Informations ouvrières, alors encore bulletin ronéotypé, et de La Vérité (on en retrouve un autre article en conclusion du Cahier), qui analysent le conflit, insistent sur les oppositions entre base syndicale et « directions traîtresses » et préconisent la grève générale comme seul soutien viable aux mineurs. Parmi ces documents, un compte-rendu de l’intervention de la militante trotskyste Suzanne Bodin au 34e Congrès de la CGT, en défende du droit de tendance, de la grève générale et du refus de toute collaboration entre syndicats et État « bonapartiste ». La seconde partie du Cahier regroupe quelques articles de L’Humanité sur la grève des mineurs, ainsi qu’un article des Echos, qui parle d’insubordination face aux tentatives de réquisition gouvernementales, et une sélection de tracts en soutien à la grève émanant de divers syndicats. La troisième et dernière partie propose un panel d’articles de La Révolution prolétarienne, L’Internationale (journal du PCI resté section officielle de la IVe Internationale, qui défend plutôt le front unique que la grève générale) et Voix ouvrière (également sur la ligne de la grève générale). Une chronologie bien utile complète cet ensemble.

[Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., 28 rue des petites écuries, 75010 Paris, 5 € le numéro, 20 € pour 4 numéros, 25 € avec droit de consultation des archives et de la bibliothèque]

Cette seconde livraison spécialement consacrée à la révolution espagnole, tout comme la Révolution française et celle de l’Octobre russe avaient occupées deux numéros des Cahiers du mouvement ouvrier, s’articule en deux grands ensembles. Le premier reprend la démarche du précédent numéro, avec documents, articles et notices biographiques, ici celles des anarchistes Camillo Berneri, Juan Garcia Oliver et Durruti (le regard y est critique sur un meneur plus activiste que théoricien), du communiste oppositionnel Andreu Nin et des socialistes Juan Negrin et Indalecio Prieto, sans oublier le trotskyste Grandizo Munis (sa notice étant accompagnée de deux textes, extraits de De la guerre civile espagnole à la rupture avec la Quatrième Internationale (1936-1948) et Leçons d’une défaite, promesse de victoire, tous deux chroniqués respectivement sur notre blog et notre ancien site). Parmi les documents, essentiellement réunis autour de la problématique d’un étouffement de la révolution populaire déclenchée par la réaction au coup d'État militaire de juillet 1936, à l’instigation des communistes staliniens et de leurs alliés républicains, on retiendra surtout la publication d’extraits du témoignage de Trotsky devant la commission Dewey au sujet de la position qu’il préconisait en Espagne et de notes trouvées après sa mort sur le même sujet ; d’une partie de la brochure rédigée par un trotskyste de retour d’Espagne, Bortenstein Mieczyslaw, et publiée en 1939, L’Espagne livrée. Comment le Front populaire a ouvert les portes à Franco, précieux témoignage empli d’authenticité. Le second ensemble est une « Chronique des falsifications » particulièrement bien pourvue. On y trouve à la fois des critiques de livres en lien avec la thématique du numéro – le témoignage important de Sygmunt Stein ou l’étude d’Edouard Waintrop sur Les Anarchistes espagnols, 1868-1981 (deux livres chroniqués sur notre blog) –, mais également d’autres ouvrages. Parmi eux, citons plusieurs livres en lien avec la notion de génocide : Les Expulsés de R.M. Douglas, qui fait la lumière sur les déplacements de population allemande à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, marquées par des méthodes particulièrement inhumaines, et son antithèse dans le sérieux de la démarche qu’est Les Génocides de Staline de Norman M. Naimark, deux titres complétés par une solide réaction de Jean-Jacques Marie sur Stéphane Courtois. Le même signe une intéressante recension de Ainsi finissent les salauds de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, marqué par une défense de la révolution (« C’est une règle : la dislocation d’une société en brasse toutes les couches et fait monter d’en bas, mêlée à la mobilisation populaire, une écume aussi trouble que l’écume des sommets (…). Aucune révolution n’y échappe : certes, ce phénomène finalement accessoire (…) n’est pas ce qui la définit, mais ce n’est pas une raison pour l’ignorer. En même temps, ne pas l’ignorer ne doit pas conduire à y voir le visage réel de la révolution, alors qu’il n’en est que l’écume », p.124).

[Cahiers du mouvement ouvrier, 28 rue des petites écuries, 75010 Paris, 9 € le numéro (+ 1,50 € de frais de port), 32 € l’abonnement annuel pour quatre numéros (35 € pour l’Europe, 40  € pour les autres continents)]

Retenons de ce numéro l’article exhaustif et stimulant de Sylvie Laurent, « Comment être intellectuel de gauche aux États-Unis ? ». S. Laurent a la bonne idée de mettre en perspective la situation actuelle en revenant sur le passé. Elle s’appuie pour le début de son étude sur le livre de Richard Hofstader, Anti-Intellectualism in American Life, New-York, Vintage Books, 1963, qui montre bien que le mot « intellectuel » est péjoratif dans ce pays, qui a toujours valorisé l’homme de la frontière, le self made man. Dans les années 50, la réduction du débat à la lutte antitotalitaire (démocratie contre communisme soviétique) a entraîné une diabolisation des idées radicales. Si dans les années 60, les campus se sont enfiévrés, les hippies sont vite devenus mandarins et, s’épuisant dans des guérillas intestines, en un jargon convenu, n’ont plus joué leur rôle d’intellectuels. Dans les années 1970 se déploie une réaction droitière, le néo-conservatisme, avec des revues comme Commentary, Public Interest, pour qui il n’y a que des individus et des valeurs. Les intellectuels devenus des experts sont alliés avec la droite politique et économique. Dans les années 80-90, émergent des intellectuels afro-américains, des femmes, appelant à la défense des droits des minorités, des gays, des femmes. Aujourd’hui, les rares intellectuels issus de la « vieille gauche », comme Noam Chomsky, éprouvant une culpabilité de type post-colonial, peinent à défendre la logique de classe face à celle des « identités ». Les nouveaux penseurs de gauche, comme la philosophe Nancy Fraser ou le philosophe noir Cornel West s’expriment sur des sites militants et informés : Democracy Now, Alternet..

[Le Débat, abonnement, 68 €, Sodis Revues BP 149, 128, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny 77403 Lagny Cedex, www.le-debat.gallimard.fr]

Dans le numéro de cette revue semestrielle publiée par l'Office universitaire de recherche socialiste (OURS), un article de Gilles Vergnon, « Les usages de la Résistance dans le débat public au XXIe siècle : Un mythe de substitution ? » (p. 133-146). Selon cet historien, la Résistance possède, dans les usages mémoriels en cours depuis une dizaine d'années, une présence non seulement massive, mais également altérée par rapport aux décennies précédentes. En effet, pour se limiter à des exemples extrêmes, n'est-il pas étonnant (c'est le moins que l'on puisse écrire !) d'entendre la dirigeante du Front national évoquer favorablement la figure de de Gaulle et le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) et les Identitaires, groupuscule d'ultra-droite, se présenter comme de nouveaux maquisards ? En conclusion de son article, Gilles Vergnon se demande si cet usage accru et reconstruit d'un événement tel que celui-ci n'est pas le signe, relativement préoccupant, d'une totale absence d'un horizon d'attente émancipateur .

[Recherche socialiste, abonnement, 10 n° par an du mensuel L'OURS  mensuel socialiste de critique littéraire, artistique, culturelle(3 € le n°) plus Recherche socialiste, 4 n° par an, 57 € (35 € pour les chômeurs et les étudiants), l'OURS, 12, Cité Malesherbes, 75009 Paris, www.lours.org]

Coordonné par Ludivine Bantigny1 et Quentin Deluermoz, ce numéro spécial de Vingtième siècle se propose de faire le point sur la notion d'historicité, afin d'en cerner les contours théoriques, les contenus et permettre de vérifier sa pertinence. Ce dossier fourni prend également position face à cette « crise du temps » si menaçante, selon certains, pour l'activité de la recherche. Ludivine Bantigny opère d'abord un travail de clarification du concept, par sa généalogie, ses déclinaisons et ses enjeux, pour l'histoire en particulier (« Historicités du 20e siècle. Quelques jalons sur une notion », p. 13-25) avant de revisiter Mai-Juin 68 à l'aune de la conscience historique qu'en avaient ses acteurs. Ainsi, l'héritage assumé et la mobilisation autour d'un certain passé ont-ils favorisé l'émergence d'une histoire en train de se faire (« Le temps politisé. Quelques enjeux politiques de la conscience historique en Mai-Juin 68 », p. 215-229). Quant à Johann Chapoutot, il s'est intéressé, lui, au nazisme : « L'historicité nazie? Temps de la nature et abolition de l'histoire » (p. 43-55). Dans cette brillante démonstration, l'auteur analyse le rapport idéologique au temps des nazis. Pour lui, ce rapport plonge dans les profondeurs de l'origine de la « race » aryenne et de la nature, à la fois fondement et impératif, en renouant la « chaîne des temps », par effacement de 1789 et des Lumières, source d'une modernité honnie. Le temps n'est donc plus un axe, mais bien plutôt un éternel présent figé, où depuis les origines l'homme nordique lutte contre le Juif éternel. Mais, paradoxe dialectique, par l'adoption de cette immobilité naturelle, les nazis produisent un chaos mondial et la mort de 60 millions de personnes. Retenons encore les articles de François Dosse sur le structuralisme, qui induit, en quelque sorte, la pratique historienne vers le temps (presque) immobile de l'histoire, vers la longue durée, par quasi abandon des ruptures émancipatrices (« Le moment structuraliste ou Clio en exil », p. 133-147), de Michael Löwy sur « Temps messianique et historicité chez Walter Benjamin » (p. 106-118) et d'Antoine de Baecque sur « Jean-Luc Godard et la critique des temps de l'histoire » (p. 149-164).

[Vingtième Siècle. Revue d'histoire, abonnement, 4 numéros, 52 €, Presses de Sciences Politiques, 117, Boulevard Saint-Germain, 75006 Paris ou www.abonnementssciencespo.fr ]

Aden. Paul Nizan et les années trente, n° 11, octobre 2012, « Un air de prolétaire... », 334 pages, 25 €.

A qui douterait encore de l'existence du prolétariat, non pas catégorie sociologique ou multitude de pauvres, mais classe exploitée, dominée, négatif des rapports de production capitalistes car historiquement porteuse des luttes de classe, ce numéro d'Aden (dédié à l'historienne Nicole Racine, décédée en 2012) vient en rappeler la réalité, à travers la littérature (ou la fiction, la chanson, la poésie) prolétarienne des années trente. Comme l'annonce impétueusement en avant-propos Anne Mathieu, la directrice de la revue, si nous ne voulons pas que les puissants continuent à écrire l'histoire, « entamons [épaule contre épaule] l'air prolétaire de la lutte » (p. 14). Cet air se décline sur plusieurs « fronts de lutte », pour continuer à filer la métaphore militante. Tout d'abord, bien faire la distinction entre littérature prolétarienne et littérature populiste. Convoquer ici Marcel Martinet relève de l'évidence heuristique : le roman prolétarien est celui d'une classe « qui prétend que son heure est venue de conquérir le monde » et donc, « se confond avec cette grande idée et déjà l'exprime » (M. Martinet, « Premiers éléments d'une littérature prolétarienne », article de 1934, reproduit p. 199-203). La littérature populiste, bien qu'elle place le peuple, voire l'ouvrier au cœur de ses romans, ne lui offre aucune issue, l'isole. Point, ici, de conscience de classe mais au contraire une mise à distance du politique, une totale inexistence à l'idée de s'emparer du pouvoir. L'impuissance. Les deux contributions de Véronique Trottier (sur le pessimisme du roman populiste, p. 75-96) et de Jean-Luc Martinet (à propos du roman L'Hôtel du Nord de Eugène Dabit, p. 97-114) éclairent sur cette distinction, la seconde surtout. Un article novateur sur la littérature prolétarienne japonaise, sa naissance, ses différents avatars dus aux exigences idéologiques perçues comme sectaires, sa disparition (son auto-dissolution à vrai dire), permettent de connaître œuvres et écrivains d'une école littéraire quasiment inconnue en France. Pas tout à fait cependant, puisque la publication récente (2011) du roman majeur de Tokunaga Sunao, Quartier sans soleil [nous en avons rendu compte sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/2965 ] a levé un pan du voile. L'auteur de l'article, Jean-Jacques Tschudin, est le spécialiste reconnu de ces écrivains engagés. Le mineur dans la littérature belge (Nicolas Verschueren), le documentaire de Joris Ivens Borinage (Alain Moreews), la voix de Jacques Prévert (Arnaud Laster) ou l'étude d'Anne Mathieu sur quelques romans du débuts de notre siècle, symboles d'un renouveau de la littérature prolétarienne complètent l'ensemble. Auquel il faut ajouter, comme à chaque livraison, la seconde partie composée de documents et témoignages sur la souffrance et les luttes des hommes au travail, ce travail nommé au début du XXe siècle le « chagrin ». Comptes rendus de lectures, illustrations du fidèle Jean-René Kerézéon ainsi que quelques photographies présentées par Xavier Nerrière terminent ce volume indispensable sur cette culture prolétarienne engagée.

[Aden. Paul Nizan et les années trente c/o Anne Mathieu, 11, rue des Trois Rois, 44000 Nantes, 25 € ce n°, abonnement pour 4 n°, 84 € (+ 6 € de port), les anciens n° sont toujours disponibles, sauf les 1, 2 et 5, épuisés, http://www.paul-nizan.fr ]

Présenté par l'Association des amis de Benjamin Péret comme « une nouvelle étape », ce premier numéro se propose d'offrir « des éclairages nouveaux sur l’œuvre » du poète, qui reste encore injustement méconnue et sous-estimée. Le dossier est composé de deux parties. La première est consacrée au recueil Le Grand Jeu et à sa réception. Replacé avec raison dans un contexte d'offensive surréaliste avec la publication, en cette même année 1928, de Nadja de Breton et du Traité de style d'Aragon, le livre de Péret suscite une violente recension de la NRF, dont est souligné ici la stratégie d'individualisation et de désolidarisation à l’œuvre par rapport au surréalisme. Même Jean Paulhan, moins agressif, et tout en reconnaissant « la valeur morale » de Péret, ne goûtait guère ses poèmes, qu'il jugeait « terriblement appliqués » (p. 25). À trente ans de distance, les appréciations heureuses de Joë Bousquet et d'André Pieyre de Mandiargues, quant à la poésie de l'auteur du Grand Jeu, ont des affinités. Ainsi, le premier écrit : « tout d'un coup une fleur tombe, un chapeau s'envole, les nuages se prennent par la main, c'est une ronde où les regards des fous réapprendraient l'amour ; et je ne prononcerai pas l'expression chanson populaire, bien que j'en ai bonne envie » (p. 11). Le second évoque le « jaillissement des images (...), une certaine qualité détonante d'humour, une puissance de choc dans le rapprochement de concepts étrangers ou contraires, un emploi joyeux de l'absurde, qui font merveille » (p. 28). La deuxième partie du dossier (p. 30-49) rassemble des documents – notamment un texte original de Péret inédit en français et un long entretien avec Mary Low – qui ont trait à sa participation à la Guerre d'Espagne.

Dans les pages qui suivent, la correspondance de Péret avec Pierre Mabille offre quelques informations sur son séjour au Mexique et son refus « de la poésie française bien sage à l'usage de bons bourgeois français repus » (p. 67). À noter cependant que « la douce méfiance » que, dans une de ses lettres, Péret dit éprouver envers Victor Serge, dont la position, toujours selon Péret, « nage dans les nuages », mériterait un éclairage plus complexe, en lien avec le positionnement de la veuve de Léon Trotsky (également présente au Mexique et que tous deux fréquentent), les tensions entre groupuscules révolutionnaires minoritaires et l'appréciation critique de Serge – qui, en 1943, rencontra et Péret et Mabille – envers le surréalisme.

Remarquons encore dans ce premier numéro, un article sur le romantisme allemand – où Courtot fait un intéressant parallèle entre Kleist et un poème de Je sublime de Péret –, une brève analyse sur la capoeira, et une mise en miroir de tableaux de Remedios Varo, qui fut un temps son grand amour, avec quelques-uns de ses poèmes . Pour fructueux que soit cette approche, elle n'en apparaît pas moins un peu forcée par moment du fait de la non correspondance chronologique des œuvres (des poèmes de Péret datant d'avant sa rencontre avec Remedios et des peintures de celle-ci, pour la plupart, postérieures à leur séparation).

Ce premier Cahier, qui se clôt par une série de recensions (notamment de Je ne mange pas de ce pain là, également chroniqué sur notre site), est parsemé de photos, dessins et illustrations de grandes qualités, dont un dessin de Gilles Ghez et des reproductions d'Eugenio Granell et de Gunther Gerszo.

Souhaitons que ce Cahier arrive à se maintenir tout en relevant le défi qu'il s'est fixé de n'être « ni une revue de spécialistes ni l'organe d'adeptes inconditionnels ».

[Cahiers Benjamin Péret, Association des amis de Benjamin Péret, Lyon, http://www.benjamin-peret.org]   

Publiée par la Documentation française, la revue La Documentation photographique, s’adresse prioritairement aux enseignants du second degré. Réalisé par Marianne Cojannot-Le Blanc, Isabelle Martin et Iveta Slavkova, ce numéro porte sur l'histoire des Arts. Notons les contributions de notre collaboratrice Iveta Slavkova, qui portent sur la période contemporaine. Une page de texte commente à chaque fois trois illustrations judicieusement choisies : « Première Guerre mondiale : une guerre d’images », « L’art et la révolution russe », « Femmes dans les avant-gardes », « Art et régimes totalitaires », « Seconde Guerre mondiale : témoigner l’indicible », « Corps en mouvement, corps contraints ».

[La Documentation photographique, 11 € ce numéro,

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/]

Cette livraison du bulletin de la Société des Amis de Régis Messac, dont nous avons récemment eu l’occasion de parler dans la précédente revue des revues, consacre l’intégralité de ses pages à la littérature prolétarienne, à travers trois figures, celles de Marcel Martinet, Henry Poulaille et Régis Messac. Trois contemporains que Guibert Lejeune présente dans un article de synthèse, « Trois regards sur la littérature prolétarienne », soulignant le regard critique porté par Régis Messac, plein de sympathie mais également de scepticisme sur l’avenir de cette littérature, que lui voit surtout favorable à la science (en contrepoint, lire le dernier n° de la revue Aden, consacré à ce thème, chroniqué dans cette Revue des revues). Le seul autre article inédit s’intéresse, sous la plume de Patrick Ramseyer, aux « Débuts littéraires d’Henry Poulaille », insistant sur la rencontre décisive avec Marcel Martinet. La plus grande partie du numéro est donc dédiée aux écrits de Régis Messac en lien avec la littérature prolétarienne : critiques des travaux d’Henry Poulaille et des œuvres de Marcel Martinet parues dans Les Primaires, Simplement et Nouvel âge, lettres échangées avec le même Marcel Martinet (lui reprochant des précisions insuffisantes quant aux contours précis d’une culture prolétarienne). Il ressort de cet ensemble que Régis Messac, s’il approuve sans hésitation la démarche de la littérature prolétarienne, son souci du « refus de parvenir » opposé à la littérature populiste de la même époque, se révèle plus sceptique sur l’existence d’un véritable lectorat prolétarien pour elle ; il plaide alors pour une séparation plus nette des écrivains prolétariens d’avec les normes d’édition bourgeoises, prônant le cadre plus abordable de la nouvelle et du feuilleton…

De cette livraison hivernale, nous retiendrons surtout le dossier consacré à la science-fiction. On y trouve en effet un article de Natacha Vas-Deyres, auteure de la thèse de référence Ces Français qui ont écrit demain (chroniquée sur notre blog, en reprenant justement la critique initialement publiée dans ce numéro de Quinzinzinzili), consacré à Han Ryner (1871-1938), auteur bien oublié de merveilleux scientifique, qui fut également un anarchiste individualiste. Jean-Guillaume Lanuque, de son côté, dans « Le retour du refoulé ? », s’interroge sur le regain d’intérêt pour cette première science-fiction française depuis le milieu des années 1990, qui « (…) serait alors à la fois matérialisation d’un désir de renouer avec l’utopie positive, étoilée, et tentative de répondre à l’éclipse des grands récits idéologiques. » (p.18). Plusieurs recensions de Régis Messac des années 1930, sur L’Utopie de Thomas More ou le travail d’historien des utopies mené par Max Nettlau, bientôt réédité, complètent ce dossier.

[Quinzinzinzili, Société des Amis de Régis Messac, 71 rue de Tolbiac, 75013 Paris, 5 € le numéro, 18 € pour l’abonnement annuel (24 € pour l’étranger et 12 € pour les adhérents de l’association)]

Inauguré pendant ce printemps 2013, cette nouvelle revue entièrement en ligne est dirigée par une équipe de doctorant-e-s et d'enseignant-e-s à dominante féminine, spécialistes du théâtre politisé, d'agitation ou de propagande, comme Estelle Doudet, Nathalie Cau, Laetitia Dumont-Lewi ou Marjorie Gaudemer, qui a passé sa thèse sur le théâtre de propagande socialiste entre 1880 et 1914. Cette première livraison est entièrement constitué d'un dossier fourni et quasi exhaustif sur les « Représentations de la Commune de Paris », coordonné par  Marjorie Gaudemer, Nathalie Lempereur, et Audrey Olivetti.

Parmi les 25 contributions faisant toutes état de recherches achevées ou en cours, citons celles de M. Gaudemer sur la pièce de Jules Vallés, La Commune de Paris (1872) et sur la compagnie Jolie Môme et sa pièce Barricade, de M. Tsikounas sur le film soviétique de Leonid Trauberg, La Nouvelle Babylone ou celles de N. Cau sur Bertold Brecht et Arthur Adamov. N'oublions pas une bibliographie complète sur le sujet et six recensions, dont celle du livre majeur de B. Tillier, La Commune de Paris : révolution sans images ? (2004). Insurrection écrasée dans le sang – le mouvement ouvrier parisien fut atteint dans sa chair et ses militants pour longtemps – occultée par l'État républicain mais revendiquée, captée voire (parfois) récupérée et/ou instrumentalisée par les divers mouvements révolutionnaires socialistes, communistes ou libertaires du XXe siècle, la Commune est devenue une « mémoire politique partisane » (B. Tillier), qui se met en place dès 1871. Les représentations sont les facettes de cette mémoire historique partagée, et l'on comprend ainsi toute la richesse et la fécondité novatrices de ce dossier, qui doit être croisé avec l'ouvrage de Eric Fournier, La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours (Libertalia, 2011)2

[Théâtre(s) Politique(s), sur http://theatrespolitiques.fr/ ]

L'appel à un renouvellement de la critique – par permutation, déplacement... – ouvre ce dernier numéro de 2012 et trouve une tentative d'application dans l'article de Pascalle Monnier sur la réception critique de l'oeuvre cinématographique de Leos Carax (p. 158 et suivantes). De cinéma ou, plutôt, de regard cinématographique, il en est largement question d'ailleurs ici. Que ce soit en fonction de la série télé Treme ou, plus longuement, sur le festival documentaire Doclisboa et la réflexion sur les films collectifs. Ce festival deviendrait « un lieu de contre-programmation », marqué par la volonté « de re-politiser la salle de cinéma, de retrouver quelque chose d'une communauté de spectateurs » (pages 96-97). Et de souligner ce paradoxe que « c'est au moment où il devient quasiment impossible de trouver de l'argent pour faire des films, que les cinémas grec, roumain ou portugais, livrent de grandes oeuvres » (page 99).

Le lecteur trouvera également, dans ces pages, une éloge de la dette en exhumant un texte de Rabelais, des photos, quelques poèmes sulfureux et une réflexion sur la « bonne distance » à adopter face à la folie. Toujours attentif au sort des sans-papiers, Vacarme nous livre une analyse saisissante des réfugiés abrités dans les hôtels luxueux de Naples, en prise tout à la fois avec la corruption, le racisme et la mafia – sans compter la menace permanente d'être expulsés. À noter encore l'étude émouvante d'Emmanuelle Gallienne, qui développe une interrogation sur ce qui fait ou non histoire dans ces récits d'exils, de fuites et de passages de frontières.

Le numéro se clot par un long entretien avec le saxophoniste Archie Shepp, où il est surtout question des États-Unis d'Obama – « un pays qui me semble devenir plus raciste encore depuis qu'Obama a été élu (...). Les drones qui survolent le Pakistan et l'Afghanistan continuent de tuer des civils et les discours de Monsieur Obama n'y changeront rien » (p. 240) – et de la musique – « le blues n'est pas un instrument de combat. Le blues est un mode de survie » (p. 240-241) ; et Shepp de préférer au terme de « jazz » celui de « musique noire » dont, aujourd'hui, selon lui, le rap serait un héritier.

[Vacarme, 12 € le numéro, abonnement, Paris, éditions Amsterdam – www.vacarme.org ]

Important dossier sur les années 1960, avec un article d’Antoine Compagnon sur « 1966, annus mirabilis » et un article de François Dosse sur « La course des avant-gardes ». Dans un entretien avec Pierre Daix sur le PCF intitulé « Le Parti en porte à faux », celui-ci affirme que « L’Aveu de London a été reçu par l’appareil et les cadres du parti comme un attentat ».

[Le Débat, abonnement, 68 €, Sodis Revues BP 149, 128, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny 77403 Lagny Cedex, www.le-debat.gallimard.fr]

« Pourquoi tant de personnes ne recourent-elles pas aux prestations auxquelles elles ont droit, pourquoi la participation politique des personnes en difficulté sociale est-elle si faible », se demande Mathieu Angotti dans son article « La participation des invisibles » ? Reflet d’un processus silencieux de désocialisation, répond-il.

Dans le dossier « Reconquérir l’espace public », Olivier Mongin nous permet de découvrir l’architecte franco-colombien Rogelio Salmona (décédé en 2007), qui a marqué Bogota de son empreinte. Très connu en Amérique latine et aux États-Unis, il est pratiquement ignoré en Europe. En opposition au style architectural international, à un urbanisme « hors sol », il pense que le rapport au site, « le bien commun préalable », est primordial.

Notre attention est attirée sur le livre dirigé par Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, sur les chrétiens de gauche : A la gauche du Christ. Les Chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012. Autant, dans les années 60, ceux-ci constituaient un espoir face au socialisme conservateur de la SFIO et au stalinisme du PC, autant aujourd’hui ils ne sont pas remis du tournant de la rigueur amorcé en 1983.

En arrière-plan de l’article suggestif de Carole Desbarats, « L’éducation artistique et les émotions démocratiques », il y a le livre de Martha Nussbaum, Not for Profit. Why Democracy needs the Humanities (2011), traduit de l’américain sous le titre Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle ? L’éducation artistique, et celle des humanités plus généralement, sortira-t-elle l'Éducation nationale de l’ornière, car elle régénère la perception que nous avons du monde. Celui-ci étant complexe, la fiction ne permet-elle pas de déplacer le point de vue et d’en trouver un nouveau ?

Les plus nombreux articles s’interrogent sur le rôle que l'État peut encore jouer en France. Dans un entretien, Elie Cohen, économiste, et François Chérèque, ancien dirigeant de la CFDT et désormais président de Terra Nova, débattent de la politique industrielle à mettre en place après des décennies de colbertisme. Peut-on imaginer un nouveau modèle d’intervention publique positive ?

Dans un tout autre registre, la revue a eu la bonne idée de reproduire le texte de l’audition de la sociologue Irène Théry devant la Commission des Lois de l’Assemblée nationale à propos du mariage des personnes de même sexe. Aujourd’hui le mariage n’est plus le symbole d’un « ordre familial machiste et hypocrite », il est devenu libre, égalitaire, « dissoluble par la volonté commune des parties ».  Il n’est donc pas étonnant qu’il soit revendiqué par les homosexuel(le)s, pas seulement pour l’égalité des droits, mais aussi pour qu’on leur reconnaisse « une égale dignité ».

L’essentiel des contributions est consacré à la question de la péri-urbanité. Besoin de comprendre ces périphéries de ville où a émergé un important vote Front national lors des dernières élections présidentielles. Dans sa contribution, Marie-Christine Jaillet braque le projecteur sur la ville de Toulouse (p. 68-82).

[Esprit, abonnement, 107 € pour 1 an, 212, rue Saint-Martin 75003 Paris]

Bel exercice de réécriture qui ouvre ce numéro de Vacarme ; ce n'est rien moins qu'un traité européen, qui a été « revu et corrigé ». Expérience jubilatoire où se marque la distance tout à la fois avec la langue de bois officielle et l'idéologie dominante : « par le présent traité, l'Union européenne s'engage à ne plus se foutre de la gueule des peuples en promettant une « coordination des politiques économiques et convergence » quand il n'est question que de stabilité des finances publiques » (page 25). Le numéro se poursuit par une longue et stimulante étude de l'accueil d'enfants autistes dans et par un centre belge, suivi de dessins, d'extraits de poèmes, de récits de sans-papiers – où se lisent en miroir l'état d'exception se généralisant en Europe, à partir de la Grèce – et d'une intéressante analyse sur la musique à l'épreuve de la politique, en Autriche, autour des oeuvres d'Olga Neuwirth et de l'interrogation qui les habite : « Ai-je la possibilité de protester en tant que compositrice avec ma musique, en restant sur mon terrain ? » (page 108). L'article de Cécile Boëx sur « les usages militants » des vidéos mises en ligne par les activistes syriens, quant à lui, est particulièrement intéressant et invite à découvrir et comprendre les ressources d'une résistance.

Le Chantier traite des manifestations étudiantes en France, Grande-Bretagne, au Chili et au Québec. Il s'agit essentiellement de témoignages et d'auto-réflexion sur ces luttes effectuées par des acteurs eux-mêmes. Leur point commun, comme l'annonce l'avant-propos, est de réfléchir « pouquoi ces crises universitaires, sont aussi des crises de la démocratie » (page 154) et comment « ces résistances étudiantes éclairent la forme prise par le combat politique aujourd'hui » (page 156). En effet, au travers de ces différents cas spécifiques, sont mis en évidence, un réalignement de l'université sur le modèle entrepreneurial, en fonction d'une refonte néolibérale non seulement de l'éducation, mais plus globalement aussi des services publics. Un article faisant plus systématiquement le lien entre ces différentes expériences, au-delà de l'avant-propos, aurait cependant été le bienvenu.

[Vacarme, 10 € le numéro, abonnement, Paris, éditions Amsterdam – www.vacarme.org ]

Ce bimensuel (entre 32 et 36 pages) est habituellement composé de trois parties : un Dossier principal (sur l’Europe, l’Hôpital, la Révolution arabe, la Guerre au Mali), divers articles sur les entreprises en lutte et une rubrique internationale qui voit se succéder des articles monographiques sur tel ou tel pays. L’éditorial est l’occasion d’exprimer les priorités de ses militants : appel à coordonner les luttes (n° 83 et n° 86), solidarité avec la Palestine (n° 84), hostilité à l’intervention militaire de la France au Mali (n° 85). La lutte des ouvriers de PSA-Aulnay-sous-Bois est très présente, d’un numéro à l’autre, de même que la lutte pour la régularisation des sans-papiers. A propos des Roms, ces militants internationalistes reprochent à Manuel Valls de mettre ses pas dans ceux de Claude Guéant : « Démagogie xénophobe et politique anti-Roms » (n° 83). Ils manifestent aussi une sensibilité environnementale, faisant écho à la lutte menée contre l’aéroport en projet de Notre-Dame-des-Landes et remettant en cause le bien-fondé de la construction de la Nouvelle route littorale à la Réunion, qui passe en général inaperçue ici (n° 85).

Sur la Tunisie, ces militants, qui appartiennent à une tendance minoritaire du NPA, doutent de la pertinence qu’il y a à militer dans le Front populaire tunisien, ce que font les trotskystes de la LGO (Ligue de la Gauche ouvrière) soutenus par la majorité du NPA : « C’est une toute autre politique, écrivent-ils, communiste et lutte de classe, qu’il faut défendre en Tunisie, tant vis-à-vis des militants ouvriers de ce front que, indépendamment de celui-ci, vis-à-vis de la classe ouvrière en général » (n° 85, p. 21). Dans le même numéro (p.32), un billet nous renseigne sur l’extrême gauche trotskyste argentine, toujours divisée, mais qui grâce à l’union ponctuelle réalisée dans le FIT (Front de gauche des travailleurs) a réussi à obtenir un élu au Parlement de Neuquen, en Patagonie. Quant à leur candidat à la Présidence, Jorge Altamira, il a obtenu 2,31% des suffrages exprimés.

[Convergences révolutionnaires, abonnement annuel, 12 € (20 € en soutien) pour 6 numéros, chèque à l’ordre de « Les Amis de Convergences », BP 128, 75921 Paris Cedex 19]

Nous avons déjà noté la bonne idée de cette revue, qui consiste à suivre, de numéro en numéro, l’actualité de tel ou tel pays, en général oublié par les médias dominants. Ainsi le Danemark (n°590, janvier 2013), où l’Alliance rouge et verte (Liste d’unité ou Enhedslisten) a obtenu 6,7% des voix et 12 députés aux élections législatives de septembre 2011. Parmi eux 2 députés du SAP (Parti socialiste des Travailleurs, section danoise de la IVe Internationale). Traditionnellement, ces députés votent toutes les améliorations, même petites, mais selon un vote du congrès de 2010, ce principe ne peut être appliqué pour le vote du budget national. Or, le groupe parlementaire, approuvé par la majorité de la Direction nationale, a voté le budget du gouvernement de centre-gauche pour 2013, un budget d’austérité, qui contient des reculs sur le plan social. Pour le SAP, c’est « une erreur majeure ». Les débats du prochain congrès de l’Alliance rouge et verte, en mai prochain, s’annoncent animés.

Parmi les « petits » pays rarement évoqués, notons l’excellent article sur les dernières élections aux Pays-Bas (n° 587, octobre 2012), par Alex de Jong, membre de la section hollandaise de la IVe Internationale, une section dont les militants participent à la construction du Parti socialiste (SP), qui a remporté 15 sièges de députés aux dernières élections, alors que les sondages lui en donnaient de 35 à 37.

Dans le numéro 588-589 (novembre-décembre 2012), c’est le Portugal qui est à l’honneur (p. 13-20), avec une interview de Catarina Martins, une des 8 député(e)s et nouvelle porte-parole du Bloco de Esquerda, parti anticapitaliste revendiquant 8.514 militant(e)s, fondé en 1998, dans lequel militent les trotskystes du PSR, section portugaise de la IVe Internationale. Manuel Gari rend compte des débats du VIIIe congrès du Bloco tenu en novembre 2012, au lendemain des énormes manifestations contre ce qu'on appelle la Troïka (FMI, Banque centrale européenne et Commission européenne).

Pays encore plus rarement évoqués, la Serbie (n° 588-9, p. 22), la Slovénie (n° 591, p. 16) et la Croatie (n° 590, p. 13-14). Nous apprenons l’existence de Radnicka Borba (Lutte ouvrière), une organisation anticapitaliste croate en relation avec la IVe Internationale, capable d’organiser à Zagreb, les 24 et 25 novembre derniers, une conférence réussie réunissant des militants ouvriers en lutte « contre la destruction des entreprises ».

L’Amérique du Sud n’est pas oubliée. Dans le n° 588-9, Franck Gaudichaud fait le bilan sur le Venezuela, après les élections du 7 octobre 2012 qui ont vu la troisième victoire de Chavez aux Présidentielles, montrant bien les contradictions du processus bolivarien. Notons aussi l’entretien réalisé par Franck Gaudichaud lors de son séjour là-bas avec les dirigeants de Marea Socialista, un courant du parti de Chavez, le PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela), qui se réclame du socialisme et de l’anticapitalisme.

Outre les articles sur la Grèce, la Syrie, la Chine ou le Mali, remarquons le fort dossier sur la Tunisie dans le n° 590 (p. 19 à 28). Est reproduit le projet de Charte politique du Front populaire. Fondée le 7 octobre 2012, cette coalition regroupe, en plus de « nationalistes arabes », le Parti Unifié des Patriotes démocrates, dont Chokri Belaïd récemment assassiné était le secrétaire général, le Parti des Travailleurs (ex-PCOT, d’origine maoïste) et la Ligue de la Gauche Ouvrière (LGO), liée à la IVe Internationale, tous mobilisés contre la politique menée par Ennahda et les islamistes au pouvoir. Dans son interview, un dirigeant de la LGO explique la mobilisation de son parti contre la volonté d’Ennahda de remplacer la notion d’égalité entre les hommes et les femmes par celle de « complémentarité ».

[Inprecor, revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Abonnement, 1 an, 55 €  à  Inprecor-PECI, 27, rue Taine 75012  Paris].

Comme chaque année, le numéro de décembre (n° 148, décembre 2012-janvier 2013) contient les textes soumis au Congrès de Lutte ouvrière (le 42e), désormais votés à l’unanimité, depuis l’exclusion de la Fraction. L’insignifiance des résultats électoraux de LO en 2012 n’est pas niée, mais on se félicite d’avoir tenu bon sur les idées, de ne pas avoir subi la pression du Front de Gauche, contrairement à d’autres à l’extrême gauche (p. 39) : « préserver les idées et le programme révolutionnaires aussi propres (sic) que possible », est l’objectif central dans la période. Ainsi, selon eux, l’avaient fait les révolutionnaires russes, Plekhanov et Zassoulitch, puis Lénine (p. 31).

La dénonciation de « l’intervention impérialiste de la France au Mali » est ferme et réitérée (n° 149, février 2013, n° 150, mars 2013), de même que la prise de position contre la xénophobie et le racisme dont sont victimes les Roms est sans ambiguïté (n° 149, février 2013, « Après la droite, la gauche poursuit la traque des Roms, instillant le poison de la xénophobie », « Valls dans les pas de Guéant » (p. 5-9).

La montée de l’extrême droite en Europe est l’objet d’une étude éclairante. A la catastrophe qui s’annonce dans plusieurs pays – en Hongrie les nostalgiques du nazisme de Jobbik ont obtenu 17% des voix et 47 députés aux élections d’avril 2010 – une seule réponse : « la construction d’un parti communiste révolutionnaire » (p. 33, n° 149, février 2013).

Ce n’est pas tout à fait la voie choisie par les révolutionnaires tunisiens, d’origine maoïste ou trotskyste, qui en ce moment privilégient la construction d’une coalition, le Front populaire. Ils sont accusés par la revue de « participer à une union nationale », renvoyant ainsi à plus tard la lutte pour la satisfaction des revendications des masses populaires (p. 21). Encore une fois, c’est plutôt « d’un parti prêt à mettre en avant leurs revendications envers et contre tout » que les masses ont besoin (p. 21, n° 150, mars 2013). Le journal est plus sévère encore avec Chávez : « Derrière la vitrine des programmes sociaux, Chávez remplit sa mission vis-à-vis du grand capital », n’hésite-t-il pas à écrire. A-t-on déjà vu « un socialisme avec patrons » (p. 17, n° 147, novembre 2012) ?

Enfin, pour terminer cette revue de presse incomplète (figurent aussi des articles sur l’Italie, la Pologne, les États-Unis, la Chine, l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, parfois repris des journaux des organisations-sœurs de LO, une dizaine dans le monde), notons deux études historiques précises, informées, sur la famille Peugeot (p. 31-39, n° 146, septembre-octobre 2012) et sur la famille de Wendel (p. 21-31, n° 147, novembre 2012).

[Lutte de Classe, 2 € le numéro, abonnement annuel, 15 €, chèque à l’ordre de LO, BP 233, 75865 Paris Cedex 18]

Dans cette nouvelle livraison de la IVe Internationale dite « lambertiste », qui doit tenir son VIIIe Congrès mondial au printemps 2013, on trouve, en dehors d’analyses sur la crise révolutionnaire qui mûrit en Europe, de critiques du NPA et du « pablisme » comme illusion pseudo-révolutionnaire qui servirait en réalité à embrouiller les bonnes volontés au profit des classes dirigeantes, quelques documents historiques : une notice biographique de Karl Marx et des principes fondamentaux du marxisme, écrite par Lénine en 1913, une synthèse relativement classique et scolaire, mais qui témoigne de la lecture léniniste de Marx ; la publication d’un discours prononcé par Pierre Lambert en juin 1982, lors d’un meeting de protestation contre l’intervention israélienne au Liban, à l’occasion des trente ans du massacre de Sabra et Chatila (un choix d’ailleurs assez curieux, dans la mesure où l’intervention de Pierre Lambert est antérieure au dit massacre) ; une très brève interview d’Esteban Volkov, le petit-fils de Trotsky, pour marquer le 75e anniversaire de l’arrivée de Trotsky dans son asile mexicain, dans laquelle ce dernier témoin d’une époque revient surtout sur la politique du président Cardenas et le rôle joué en secret par Trotsky dans la nationalisation des industries pétrolières du Mexique.

Outre des articles permettant de mieux saisir la singularité du POI face au NPA et à LO sur l’analyse des révolutions arabes (le premier n’en voyant qu’en Tunisie et Égypte, le second également en Libye et Syrie, et la dernière dans aucun des pays cités), cette livraison propose également une suite de la notice biographique de Marx par Lénine parue dans le n° 76. Henry Halphen livre en effet une bibliographie chronologique commentée de Marx, un peu succincte mais qui peut servir de première approche. Elle est complétée par la republication de la préface de Marx à la première édition du Capital en 1867.

[La Vérité, 87 rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris, 4 € le numéro, 28 € l’abonnement , 33 € sous pli clos]



Notes de bas de page


1 Ludivine Bantigny est membre de la rédaction de Dissidences.
2 Ce ouvrage fait l'objet d'une recension à paraître très bientôt sur le blog de Dissidences.

Pour citer cet article


REVUE des REVUES : Premier semestre 2013 : Coordination : Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 5. Printemps 2013, 6 mai 2013. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2742




 
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