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Numéro 5. Printemps 2013 > Outils : entretiens avec des militants de la LCR

Article

Entretiens. Documents d’histoire orale.



Date de publication : 3 mai 2013


Table des matières

Texte intégral

Réalisés entre 1999 et 2003, dans le cadre d’une recherche sur la LCR, jamais publiés jusqu’ici, ces entretiens nous semblent pouvoir enrichir la connaissance de la mouvance d’extrême gauche des années 1970 et 1980. Réalisés au domicile des personnes interrogées, de Marseille au Havre, de Charente-Maritime au Jura, sans limitation de temps et sans canevas de questions préétablies, conçus plutôt comme des récits de vie, ils constituent un « matériau brut » pour le chercheur.

Nous choisissons de publier aujourd’hui 8 des 14 entretiens, ceux qui ont été réalisés avec des militants ouvriers ou employé(e)s. Dans une livraison ultérieure, nous publierons les entretiens réalisés avec les militant(e)s  enseignant(e)s.

Militant de Révolution !, de l’OCT et de la LCR. Employé à la SNCF.

Entretien réalisé à Marseille, 20 Boulevard Moulin Guieu.

Le 22 août 2001.

J.J Adam est né le 17 août 1955 à Coutances dans la Manche. Il est employé SNCF, agent administratif. Il est militant de la LCR à Marseille, a été candidat aux Municipales de 2001.

Il est titulaire du BEPC et d’un BEP agricole mais n’a pas le Bac. Il a obtenu un DU (Diplôme universitaire) récemment, et après validation des acquis professionnels, il a été admis à la faculté en DESS. Il a obtenu ce diplôme et tente de le faire reconnaître par l’entreprise afin d’accéder au statut de cadre.

Sa famille est d’origine paysanne. Son grand-père était agriculteur, son père employé SNCF au plus bas de l’échelle, sa mère sans profession travaillait à la ferme, ferme reprise par son frère décédé cette année. Sa sœur vient de prendre sa retraite à France-Télécom. Après l’obtention de son BEP à l’Ecole nationale de l’industrie laitière près de Saint-Lô, il fut embauché et presque aussitôt licencié par une usine fromagère. C’était en 1973, le début de la crise. Ayant déposé une demande d’embauche à la SNCF il est pris presque aussitôt. Il commença à travailler à 18 ans.

Il s’interroge dès l’enfance sur le catéchisme, refusant de croire à des choses non démontrées scientifiquement. Il mène une rude bataille dans sa famille pour ne plus aller à l'Église, ce qu’il obtient après la communion. Sa politisation date de l’époque où il était élève de l'École nationale de l’industrie laitière, au moment des mobilisations contre la loi Debré. Il voit sur les murs des affiches de l’Agence de Presse Libération. Il lit Politique Hebdo et prend connaissance de la Taupe Rouge à Rouen au moment de son entretien d’embauche à la SNCF. Employé tout d’abord à la gare de triage de Mézidon, il travaille de nuit. Il n’accomplit pas le travail le plus dangereux, celui « d’enrayeur » consistant à arrêter les wagons avec un sabot. Son BEPC lui permet d’obtenir un autre emploi qui consistait à noter la destination des wagons dès qu’un train arrivait. Armé d’un papier et d’une planche il faisait dix à quinze trains par nuit. Un train mesurant 750 mètres, il fallait être un bon marcheur et ne pas craindre les intempéries. Mais le plus difficile était de travailler de nuit ce qui lui occasionnait des maux de tête et de ventre. Aussi il passe un examen et travaille désormais au bureau de la gare de Caen, à partir du 1er mai 1977. Il effectue son service militaire en 1975, mais seulement sympathisant du groupe Révolution il ne mène pas d’action à l’armée.

C’est par un jeune en formation à Mézidon pour devenir mécanicien de route qu’il connaît le groupe Révolution, récente scission de la Ligue communiste. Bientôt ils sont quatre sympathisants de Révolution à Mézidon. Le niveau culturel et même social est très élevé, le mécanicien en formation est le fils d’un médecin de Bayeux. Ils seront l’objet de tous les soins de la part de Révolution. Ils ne sont certes pas métallos, l’élite de la classe ouvrière, mais c’étaient les premiers cheminots que Révolution gagnait, les premiers qui n’adhéraient pas au PC en même temps qu’à la CGT. Outre ses atermoiements lors de la mobilisation contre la loi Debré, ce qui l’éloigne du PC et de la gauche réformiste en général, c’est leur attitude au moment du coup d’état au Chili. Que les réformistes refusent que les masses s’arment, que les gens se fassent torturer sans pouvoir se défendre, tout cela le fait beaucoup réfléchir. En plus il est en rupture avec sa famille catholique, paysanne. Il n’a jamais eu dans l’idée de fonder une famille. Or le PC lui apparaît comme un défenseur de la politique familiale, et hypocrite avec ça, ce discours familial et moraliste n’empêchant pas certains militants d’avoir discrètement une maîtresse. Donc son engagement a des raisons politiques mais pas seulement, les questions de mode de vie ont compté aussi. C’était le début du féminisme.

« A cette époque, stratégiquement l’extrême gauche essaie de s’implanter dans les entreprises et d’y gagner des militants. C’est la politique de prolétarisation des organisations. Mais c’est aussi l’époque où le mouvement homosexuel apparaît au grand jour. Certains camarades de l’OCT font preuve d’ouvriérisme en expliquant qu’on ne peut ouvrir l’organisation aux ouvriers et aux homosexuel(le)s en même temps, et qu’il ne faut pas aborder la question de la sexualité. A contrario la cellule SNCF de Caen décide de coller sur le mur du dépôt de Caen un quatre pages spécial homosexualité qui rencontre un vif succès, n’étant pas arraché dans les minutes qui suivent par les durs du PCF. De plus on remarque que ce quatre pages laissé négligemment dans les bureaux est souvent parcouru discrètement par les cheminots(e)s. Pour l’histoire notons qu’environ plus de vingt ans après la direction SNCF accorde les facilités de circulation aux couples homosexuels pacsés ou en concubinage. Comme quoi il y a des bagarres très longues qui portent leurs fruits et sont victorieuses ».

 « A Caen Révolution était une petite organisation (une centaine de militants), très active. Beaucoup des militants étaient étudiants, mais certains travaillaient au CHU, aux PTT. L’organisation avait des sympathisants à la Saviem (jamais de militants), à la SMN (Société métallurgique de Normandie), elle avait même réussi à faire embaucher un militant dans cette dernière entreprise. Notre activité à la SNCF explique la venue de Larose, un des dirigeants de la CGT-cheminots, en 1978-1979, « venu porter le fer contre nous ». Mais jamais l’organisation ne réussira à coordonner nationalement le militantisme de ses cheminots.

En plus Révolution était une petite communauté. Des militants partageaient le même appartement, avec un phénomène de phalanstère . Quand il était à l’armée, encore sympathisant, on venait le chercher à la gare en voiture, on l’amenait à l’appartement, le repas était prêt, il n’avait qu’à se mettre à table. Les discussions allaient bon train, c’était sympathique. Pendant ce temps un copain de la Ligue (militaire lui aussi) était seul, dans un bar, devant sa bière. Mais à Révolution tout ce qui se vivait devait se débattre. « Un jour, au restaurant, avec deux copains et une copine on discute sur le fait de savoir si je dois sortir ou pas avec elle ». Bien que communiste au plan théorique et politique, le mode de vie était plutôt libertaire, on discutait beaucoup des textes de Léo Ferré. De plus certains personnages avaient un rôle important ce qui donnait à l’organisation un aspect « clanique ». Ainsi « quand François Vernet, qui avait tout monté sur la SNCF est parti un jour avec sa copine, a tout laissé tomber, déménageant et démissionnant de la SNCF, on était consterné. Il était sympathique, ouvert, il m’avait gagné à l’organisation, il y avait de l’amitié entre nous.  Il était très gaucho, contre le PC, pensant que rien n’était acquis, que nous devrions gagner notre place. Beaucoup de militants étaient tout feu tout flamme et ont laissé tomber. Les dirigeants locaux de l’OCT ont craint que la cellule SNCF ne survive pas au départ de François. C’était faire peu de cas de notre engagement et de notre militantisme qui ne devait pas tout aux beaux yeux de François ».

Après son adhésion à la Ligue, avec le courant A de Révolution, en 1978-1979, J.J Adam note les différences. « J’ai senti les failles de la formation de Révolution. Les gars de la Ligue s’y prenaient mal pour attirer les jeunes, mais ils connaissaient les fondamentaux du marxisme. La formation était plus importante, mais l’individualisme plus grand aussi. Mais le mode de vie correspondait à l’époque. On a commencé à vieillir, on a laissé sur le bas-côté beaucoup de militants, mais entre cheminots on est resté soudés ».

A son entrée dans la vie active, il adhère à la CFDT. Il n’aurait pas voulu adhérer à un syndicat tenu par les Staliniens. A son retour de l’armée, il quitte la CFDT sur injonction de sa cellule. « On est trop nombreux à la CFDT, il faut aller à la CGT. Mais je l’ai quittée en 1989, suite à la manifestation du 1er mai, pendant laquelle il y a eu des heurts entre le PC/CGT et la LCR ici à Marseille. Un commando de la CGT est même venu, de nuit, au domicile d’un camarade, tenter de l’intimider. Mais quand j’arrive sur le chantier du TGV, en 1992, il n’y a rien sur le plan syndical. Je me suis présenté aux élections de délégué du personnel et comme il fallait une étiquette, j’ai repris ma carte CGT, mais mon suppléant, un copain de l’équipement était à la  CFDT. Une fois élu, utilisant mes heures de délégation, j’ai fait des tournées, cherchant des gens pour monter une liste. Mon expérience de Normandie –j’avais eu un mandat pour discuter avec la direction et l’inspection du travail les dérogations aux horaires de travail- m’a bien aidé. Mais étant donné les spécificités des chantiers TGV, j’ai eu beaucoup de mal pour monter ma liste ».

« L’organisation politique ne m’a pas été d’une grande aide directe pour mon travail syndical. A Marseille dans les années 90 il y a deux autres cheminots, mais l’un paye une cotisation de temps en temps et ne fait plus rien, l’autre n’est ni syndiqué, ni vraiment plus à la Ligue. C’est un gaucho indépendant. Lors de la grande grève de 1986 – j'étais au service des trains de 1983 à 1992 – en l’absence de coordination, j’ai prêché la nécessité de continuer la lutte. On me surnommait Krivine. Et quand je suis revenu dans le même service en novembre  2000, certains ont dit Krivine est de retour. Tout le monde me tolère. Les gens disent, voilà un discours différent et puis les yeux se sont ouverts avec la chute du Mur de Berlin. A la SNCF Gayssot n’a absolument pas la même aura que Charles Fiterman. De toute façon je ne fais plus de militantisme sur mon lieu de travail. Je continue à aller aux AG de la Ligue à Marseille. Je suis affecté à une cellule mais pour l’instant je n’y ai jamais mis les pieds. J’ai négocié ma cotisation avec la Ligue, je n’ai pas envie d’y mettre autant qu’avant. Samy Joshua m’a convaincu, au cours d’un repas, de revenir dans l’organisation, j’ai participé aux Municipales, je veux bien m’engager pour les Présidentielles, mais je ne veux pas m’afficher à la SNCF. Je ne crois pas au parti bolchevik-léniniste, il faut être large et ouvert, que des gens puissent nous accompagner. Au cours des Municipales, avec un copain de la boîte, une fois par semaine tous les lundis on distribuait un tract à une sortie de métro. L’accueil était bon, si tous les militants en avaient fait autant, on aurait sans doute eu de meilleurs résultats ».

« A la SNCF, les choses ont bien changé. En 1973 l’esprit de Mai était encore présent. On avait des affrontements politiques parfois violents mais on débattait. Encore en 1983 on avait de grandes discussions, sur la politique d’Israël, l’Algérie française, et on ne s’en voulait pas. Aujourd’hui on discute des problèmes du bureau, de la SNCF, mais on ne parle pas de savoir comment changer les choses. Ainsi personne ne m’a parlé de ma candidature aux Municipales. Le syndicat sait que je suis à la Ligue. Il y a un modus vivendi ».

 « Avec deux camarades, nous avons organisé le soutien à Solidarnosc au tournant des années 1970-1980. Étant militants à la CGT nous avons écrit au syndicat pour qu’il prenne en charge cette solidarité. N’ayant pas obtenu de réponse, prenant notre courage à deux mains nous les avons contactés directement, de nouveau refus. Alors nous avons lancé la solidarité en notre nom, annonçant une collecte. Le grand chef de la SNCF à Caen, au courant, nous a convoqués nous signifiant qu’il ne voulait pas de problème. Ça a bien marché à la gare, ce fut plus problématique à l’atelier, il fallait montrer la moustache du père Staline. Nous étions flanqués d’un ou deux bureaucrates de la CGT. Les gens attendaient qu’ils s’éloignent pour donner. Avec cet argent nous avons acheté du matériel ronéo qu’on s’est fait piqué à la frontière, mais que Solidarnosc a récupéré quand ils se sont fait régulariser, un ou deux ans plus tard, en 1982. Pour ce voyage, en tant que cheminots nous avons bénéficié des facilités de circulation internationales, sauf en RDA où on a payé plein pot. De même il avait fallu obtenir à Paris, à leur ambassade, un transit-visum, avec interdiction de descendre du train lors de la traversée de la RDA. Voulant me dégourdir les jambes sur le quai lors d’un arrêt, trois policiers m’ont donné l’ordre de remonter immédiatement. Arrivés à la gare frontière, nous avons été retenus, ce n’est qu’après avoir dit que nous étions à la CGT, après de nombreux coups de téléphone, que nous avons été finalement libérés. Nous avons repris le train pour Lublin. Là, comprenant que nous étions cheminots, un taxi nous a amené directement au siège de Solidarité-Cheminots, où personne ne nous attendait, ça a été génial ! Une forte amitié s’est créée, nous y sommes revenus deux fois. Je parlais un peu anglais et quelques cheminots parlaient français. Ce fut donc une initiative totalement individuelle, à trois nous nous sommes dit, on s’en va en Pologne ! Au retour nous avons fait une réunion d’information où il n’est venu qu’une personne, donc pas de possibilité de créer un comité de soutien. La CFDT était plus encline à aider la Pologne, mais on était tous les trois à la CGT ! Mais finalement étant seuls on avait les coudées franches, on leur a remonté le moral (aux Polonais). Ce fut une aventure humaine inoubliable ! Aventure humaine, affective… Voyage très instructif, très émouvant, par exemple j’ai interviewé une femme qui avait connu le siège de Varsovie lors de la deuxième guerre mondiale. Dans un compartiment du train nous rencontrons un vieux couple polonais qui nous laisse son appartement et va dormir ailleurs. Quand tu es Français, on te passe tout ! Un jour en pleine grève des taxis, un taxi nous amène sans nous faire payer. Nous arrivons dans un lieu en pleine effervescence, un forum permanent. Nous réussissons à entrer en tant que cheminots dans un lieu interdit aux journalistes étrangers, au grand étonnement de Bernard Guetta du Monde. Ce jour-là nous avons vu Walesa. Nous sentions à Solidarnosc une coupure entre les Catholiques et ceux qui voulaient changer les choses. En visitant un hôpital, un médecin polonais fait le pitre devant les bondieuseries. Nous avons connu une effervescence digne de 68. Les cheminots de Lublin mobilisent le bus du syndicat pour nous faire visiter le camp de Maidanek, un choc, il faisait -10 -15 degrés, un ciel bas, les atrocités nazies, suivies de la mainmise soviétique…

 « Un certain type de militantisme, à Révo ou à la Ligue, m’a beaucoup apporté. Cela m’a permis de rejoindre la fac sur le tard. Dans ces deux organisations on pouvait ouvrir sa gueule sans être inquiété. On a le droit de se questionner. On te donne des outils d’analyse, donc tu n’es pas trop mauvais en socio, tu te poses de bonnes questions sur le travail, sa finalité, tu t’intéresses aux tâches des travailleurs. Finalement tu n’est plus un prolo (je n’étais pas un établi !). Le fait d’avoir été en contact avec les militants m’a donné une capacité d’analyse, de synthèse, de compréhension du monde. Le marxisme est une manière de voir, de réagir, d’agir sur le monde. A la fac j’ai été surpris par l’ignorance de nombreux étudiants sur beaucoup de problèmes historiques, sociaux. Cette formation marxiste m’a conduit naturellement à m’intéresser à l’histoire, plus particulièrement  celle du mouvement ouvrier, mais aussi au travail, d’où mon DESS d’Analyse pluridisciplinaire de situations de travail et actuellement, en cours du soir au CNAM d’Aix-en-Provence je suis des cours d’ergonomie. Je ne vois pas d’aspect négatif dans mon engagement. Sur le moment, quand l’OCT s’est cassé la gueule au moment de la fusion avec la Ligue (en 1978), certains disaient « on a gâché notre jeunesse ». Moi je ne disais pas ça, on ne nous a pas forcés à militer. Après coup, mon impression est que cette expérience m’a apporté dans tous les domaines et je pense toujours que ce monde est à changer ».

Militant de la JCR puis de la LC/LCR au Havre de 1967 à 1976, candidat aux élections législatives en 1973. Agent-comptable à la Caisse d’allocations familiales (CAF) du Havre.

Entretien réalisé à son domicile, 6 rue des Sauveteurs, Le Havre, le 5 avril 2002.

Je suis né le 1er septembre 1946 au Havre dans un appartement réquisitionné pour loger les gens qui avaient quitté Le Havre avant les bombardements de septembre 1944. Tout le quartier était démoli, on a été relogé plus à l’Est, dans le quartier du Rond-Point, un quartier populaire. Nous étions 3 enfants dans la famille.

Je suis issu d’un milieu ouvrier. Mon père, comme mon grand-père paternel, étaient charpentiers de navire. Du côté de ma mère c’étaient des ouvriers aussi, je ne me souviens pas de racines rurales. Je suis allé à l’école de la République, celle des fameux hussards noirs, en blouse grise, sévères mais justes. J’ai eu le certificat d’études primaires (CEP) en 1959, et un brevet sportif scolaire et populaire. J’étais destiné à l’usine. Je devais rentrer au centre d’apprentissage des Vikings, qui était à l’époque une annexe des Tréfileries et Laminoirs. Je n’y suis pas allé, je n’avais pas envie à ce moment-là de bosser. Je passe un an à ne rien faire, adolescent un peu révolté.

En 1962 un de mes copains du quartier avait été inscrit par sa mère au Lycée Porte Océane qui venait d’être construit. Il prenait des élèves en 5e de rattrapage avec le CEP. Donc je suis allé voir avec ce copain et j’ai été inscrit. Cette idée ne plaisait pas à ma mère qui avait divorcé (j’avais 7 ans), s’était remariée (j’avais 12 ou 13 ans). Pour mon beau-père, un breton, qui avait commencé à travailler à 12 ans comme mousse dans la grande pêche, il fallait travailler le plus tôt possible. L’idée du lycée ne leur plaisait pas, mais ils ont cédé, il fallait faire quelque chose de moi. Cela a bien marché jusqu’au BEPC, mais après en 1964 je suis parti. Je voulais mon indépendance financière, donc j’ai commencé à bosser.

Tout de suite je trouve un travail de coursier dans une boîte d’avitaillement de navires. Mon boulot consistait à sillonner le port. J’allais porter des papiers dans tous les postes d’une sorte de zone franche pour permettre le chargement sur les navires de toutes les denrées nécessaires à l’équipage, cigarettes, alcool … J’ai fait ça pendant six mois, trois mois dans l’avitaillement global, trois mois dans le parfum (tous les officiers achetaient des parfums français). J’étais assez instable. Après quelques mois de chômage, je suis embauché à la Régie Renault à Sandouville, au début de l’année 1965. J’étais mieux payé, mais je ne supportais pas. C’était trop pénible, 50 heures de travail en 5 jours à l’époque, sans compter le transport. Cela faisait des journées de 12 heures. En hiver on ne voyait pas le jour. J’avais l’impression que ça me bouffait la vie. En plus je ne supportais pas la maîtrise, des ruraux en voie de prolétarisation. Leur mission était de « serrer » les jeunes comme nous. Je n’étais pas politisé, mais déjà rebelle, assez vivant ! Je ne supportais ni l’usine, ni l’ambiance. Je m’estimais capable de suivre des cours de formation interne et je voyais tous ces mecs-là me passer devant sur des critères pas du tout personnels mais sur leur capacité à diviser les ouvriers.

Ensuite j’ai travaillé dans la région parisienne comme plombier. C’était une autre ambiance. Je travaillais 60-70 heures par semaine, mais ça payait bien, avec les heures supplémentaires, les déplacements… J’ai tenu trois mois. Je suis revenu au Havre comme caréneur. Je briquais les bateaux en cale sèche avec le père d’une de mes anciennes petites amies. Puis je suis parti vers la Suède avec des potes, cinq, en auto-stop, pendant l’été et l’automne 1966. On a fini par se diviser en deux groupes. Nous étions deux désormais. On a été pris en Hollande, près d’Amsterdam, par des hippies en combi Volkswagen. Ils vivaient dans une sorte de phalanstère, tous les matins ils nous amenaient distribuer des tracts, contre l’intervention américaine au Vietnam… C’étaient des provos. On était tombé sur ces mecs-là. On avait avec eux de grandes discussions, à moitié en anglais, à moitié en français…C’est ainsi que j’ai commencé à me politiser…

De retour au Havre en novembre-décembre 1966, je tombe sur ce qui allait devenir la Ligue.

Je fais la connaissance d’Yves Salesse, professeur de Maths je crois. Il allait ensuite intégrer l’ENA par le concours interne, il est au Conseil d'État et préside la Fondation Copernic. Originaire de Caen, il connaissait Marc-André Glück, leader du PCI minoritaire à Caen. Ce dernier avait créé une sorte de communauté dans un immeuble d’Hérouville Saint-Clair, sur trois étages, où je passe quelques mois en 1967. Marc-André, à 15 ans, avait été porteur de valises pour le FLN. Il a recruté Salesse et l’a envoyé en mission au Havre. Il devait grâce à sa femme Claude Legrand créer un noyau oppositionnel au PC.

Voilà mes premières expériences politiques. Avant j’étais apolitique, très individualiste. J’avais horreur des JC, pour moi c’étaient des scouts. On avait plein de voisins communistes qui obligeaient leurs fils à y aller. Ce n’était pas mon truc. Ce qui a fait ma colonne vertébrale, c’est un voisin anarcho, un ancien de la CGT libertaire d’avant 1914. Il n’aimait ni les patrons, ni les cocos comme il disait. Il a été pour moi une sorte de papa de substitution. Salesse, un grand séducteur, a contribué à me former. Il m’a fait lire, m’a empêché de tomber dans la délinquance. Il suggérait des lectures avec habileté, il m’expliquait quand je ne comprenais pas, toujours très disponible. On s’est longtemps écrit. Je fais mes premières expériences politiques dans un groupe, le MCAA (Mouvement contre l’armement atomique), composé de pacifistes. J’y amène mes potes, une bande de loubards, et avec eux on fait des collages importants, des peintures. On aimait bien cet activisme.

En 1967 je passe un an à Dreux, embauché à la Radiotechnique, à monter des téléviseurs, à la chaîne. Déjà en contact avec la JCR, je fais du prosélytisme, gagnant à l’organisation un ouvrier portugais, Antéro, originaire du Havre. De retour au Havre en février 1968, on est une grosse dizaine de militants. On vend Avant-Garde Jeunesse dans les quartiers, malgré l’hostilité des militants du PC. On dispose d’une ronéo. Salesse n’est plus au Havre, parti je crois à Marseille. Le noyau dur était constitué par Glück, sa nana Catherine, Jean-Pierre de Bruyn. J’étais en couple avec sa sœur Isabelle. Lepilliez, Pellegrin, déjà étudiants à Rouen, faisaient l’aller et retour entre les deux villes. Tout de suite après Mai 68, Jean-Pierre de Bruyn a été exclu de l’organisation pour avoir détourné quelques centaines de francs. Avec cet argent il avait acheté une veste de cuir ! On a fait son procès dans la forêt de Montgeon, Gérard de Verbizier était descendu de Paris. On lui dit : « Si on était en Amérique latine, ce serait quatre balles dans la peau ». Il habite toujours au Havre, il est professeur de français-musique dans un collège. Il est resté dans la mouvance, comme nous tous d’ailleurs. On se retrouve sur les mêmes terrains, le ciment tient toujours.

J’ai choisi ce pseudonyme avec le souci de me démarquer, dans une pose un peu rimbaldienne… Ce choix révèle la fascination qu’exerçait sur moi la contre culture née sur la côte Ouest des États-Unis. Je suis d’ailleurs allé sur les traces de la beat génération à San Francisco, il y a trois ans. C’était le côté sympa de la Ligue, qui te permettait d’avoir un jardin secret. C’est vrai qu’entre les distributions de tracts, les réunions … on n’avait pas trop de temps. Mais on n’était pas des austères en permanence. Il y avait de joyeux drilles, il y avait cette idée qu’on pouvait être aussi dans la société. En 1968, j’ai travaillé à la Sacem, une usine de montage d’ascenseurs. Ce n’était pas le travail à la chaîne, mais les conditions de travail étaient éprouvantes, dans un atelier très froid l’hiver, suffocant l’été !

En janvier 1969, je vois une annonce dans le journal. La Caisse d’Allocations familiales recrutait. Leur première tentative d’informatisation s’était soldée par un échec. Des piles de listings s’entassaient dans les couloirs, sans qu’on puisse les exploiter. Devant le mécontentement des familles, ils ont embauché 15 personnes en urgence pour six mois, de façon à retrouver les dossiers, les classer… Je rentre donc dans un univers professionnel tout à fait différent de ceux que j’avais connus jusque-là. 80% du personnel était féminin. Sur le papier on travaillait 45 heures, mais on prenait des pauses comme on voulait. L’organisation du travail n’était pas vraiment tayloriste. Je gagnais moins d’argent, mais je travaillais en ville et le soir, je n’avais pas les mains pleines de coupures… Cela m’allait mieux, j’y suis resté. Le patron s’étant vu accorder le droit de créer 5 postes permanents, il organise un concours. Ayant été classé 2e, je suis donc titularisé en mai 1969. Ayant appris l’existence d’un examen de technicien en décembre 1969, je le tente et l’obtiens. J’y gagne une augmentation de salaire et un travail plus intéressant. Au lieu de classer les dossiers, seulement, je peux commencer à liquider les prestations familiales, j’ai un bureau. Après la mort subite de ma compagne, Isabelle (décédée à l’âge de 20 ans d’une rupture d’anévrisme), en octobre 1971, remis de ma déprime, je passe le concours de cadre en 1973-74. La préparation a lieu sur un an, dans le cadre du Centre normand de formation professionnelle à Rouen. Les stages duraient une semaine, de temps en temps, ils portaient sur la culture générale, les techniques de management …

A l’époque je milite aussi beaucoup. Je suis candidat aux Législatives de 1973. Il fallait des candidats ouvriers. Le tour était vite fait. Il y avait moi et Wilfrid, entré sur le port comme docker. J’ai le souvenir d’un meeting avec Krivine, de réunions, mais j’étais déjà à contre-temps, en train de prendre de la distance par rapport à l’organisation, mais pas par rapport à ce qu’elle défendait. Au niveau du boulot, mon apparition en tant que candidat de la Ligue n’a pas eu de conséquences négatives. Les gens me regardaient comme une bête curieuse. Dès 1969, une fois titularisé, j’ai créé une section CGT avec des copains/copines de gauche. A la CAF à l’époque, le syndicat c’était la CFDT, menée par une assistance sociale-chef, très chrétienne, humaniste, plutôt sympa. Le patron, chrétien intégriste, favorise la création d’une section CFTC. Nous menons une activité syndicale importante, nous donnons un grand coup de pied à la fourmilière. Je n’ai aucune aide de la Ligue et je n’en demande pas. Dans une entreprise, la plupart du temps, le boulot syndical est surtout corporatiste. Les luttes syndicales vraiment politiques sont plutôt rares. Quand on distribuait des tracts de la Ligue sur Renault, je voyais bien qu’on ne mordait pas ! Je ne me suis jamais fait d’illusions.

En 1974 je participe à la collecte de signatures d’élus locaux pour pouvoir présenter Krivine aux Présidentielles. J’y allais avec Gilbert, un petit brun, enveloppé, costard/cravate. On a fait tous les bleds autour de Bolbec, on est entré dans des gentilhommières pas possibles, toujours bien reçus. On a ramené quelques signatures.

J’ai suivi aussi des stages de formation mais surtout au Havre, une fois à Pourville. Je n’en ai pas un très bon souvenir, ça me passait au-dessus de la tête. Certains formateurs – je me souviens d’un exposé interminable de Paulet (NB. Camille Scalabrino) – semblaient atteints de diarrhée verbale. Ce qui me plaisait, c’étaient les trucs pratiques, les sketches Spécial Police. Ils expliquaient comment se comporter avec les flics. J’aimais bien… j’avais connu les flics dans mon cursus pré-délinquant, j’avais passé quelques nuits en garde à vue.

J’ai participé aussi, comme délégué, au congrès de fondation de la Ligue à Heidelberg (NB. Habituellement on cite la ville voisine de Mannheim) en 1969. On m’avait donné rendez-vous à Paris, aux halles de Baltard non encore démolies. Patrick Rotman, dans le rôle du grand organisateur, nous range dans un bistrot, nous demandant d’attendre. J’étais avec un autre havrais, Bouteiller. Peu après il nous amène dans une boîte de location de voitures, on loue une Fiat 124, et guidés par un copain parisien, à cinq nous partons pour Heidelberg. J’ai passé quatre jours extraordinaires, dans une immense auberge de jeunesse. Les discours me passaient au-dessus de la tête. C’était le début du débat de tendances, avec la tendance Rivoire et Carré (pardon, Rivière et Créach). J’étais bon chauffeur mais c’est tout. Dans le débat de tendances je suivais les mecs que j’aimais bien, comme André Rosevègue, donc la majorité. En retrait depuis quelque temps déjà, je quitte la Ligue en 1976.

Devenu cadre dans mon entreprise, j’ai à moment donné été séduit par le discours officiel patronal, qui a sa rationalité. J’ai failli dériver vers le néo-libéralisme. Mais malgré les conseils de certains de mes proches, je n’ai pas été tenté par le PS après 1981, véritable ascenseur carriériste. Je suis toujours resté à la CGT. Je ne voulais pas, par une ascension sociale forte, faire des trucs contraires à ma conscience. Je suis donc resté sagement agent-comptable. La formation politique reçue à la Ligue m’a donné une éthique. Donc j’ai surtout milité dans le syndicat, l’UGICT-CGT, laissé un peu à l’écart par le PC… mais maintenant ça change.

De retour au Havre en 1995, très ami avec Wilfrid, nous cherchions des perspectives. Lui avait réadhéré, démissionné de nouveau de la Ligue. Donc quand ATTAC se forme en 1998, on décide de créer un groupe au Havre. Je suis toujours trésorier. Sur le papier on a 140 adhérents, des gens très différents. On a ratissé depuis la gauche de la droite (des gaullistes de gauche) à France-Cuba. C’est un melting-pot idéologique ! Mais le groupe du Havre n’est pas une exception. La première réunion nationale des groupes locaux, en mai 1999, a été très difficile, entre ceux qui veulent rester apolitiques et les autres. Wilfrid a été président au début, pas le meilleur qu’on ait pu trouver, pas assez consensuel. Il boit trop. Il picole comme un docker, il marche droit mais il a quatre grammes ! Il a été remplacé comme président par René Lemâtre , ancien du PSU et de la Ligue. Il est sympathique mais il ne fait pas grand chose, moi non plus. J’ai été malade l’an dernier, cancer de la prostate. Je suis sur la voie de la guérison, mais très fatigué par le traitement. Je suis un peu à la ramasse, et du côté sexualité c’est le désert des tartares. J’ai pris un coup au moral. Je n’ai jamais été tenté par les Verts, ils m’ont toujours paru suspects. Entre les pro-trains et les adversaires du TGV, le mouvement ne me paraît pas viable. De plus Mamère est un politicien.

Le positif l’emporte incontestablement. La Ligue m’a structuré, ça a été mes universités. S’il n’y avait pas eu la Ligue… Cela m’a permis, très clairement, d’avoir le parcours de carrière que j’ai eu. Elle m’a fait bénéficier de l’ascenseur social. Au contraire ma famille ne souhaitait pas me voir autrement qu’ouvrier. Sur le plan personnel la rencontre avec la Ligue m’a permis de m’insérer dans la société. Sur le plan politique, par rapport aux autres organisations d’extrême gauche, c’est une organisation ouverte. Tu peux partir quand tu veux, revenir, sans culpabilisation excessive. C’est une organisation petite mais non sectaire. Je ne milite plus à l’extrême gauche mais les idées sont restées. Mon passé militant me permet d’avoir un engagement citoyen conscient, réfléchi. Mes grilles de lecture, ma façon de voir les choses sont les mêmes qu’avant, meilleures même grâce à la maturité. Cela reste positif.

Militant de la LCR depuis le début des années 1970, employé à la SADEFA (ex Pont-à-Mousson), à Fumel (47). Plusieurs fois candidat de la Ligue aux élections législatives, un moment membre du CC.

Entretien réalisé à son domicile, 27, Résidence Cussac, 47500 Monsempeon-Libos le 26 avril 2001.

Ignace Garay est né le 21 mai 1950 à Agen (47). Il a des origines basques espagnoles, ses parents sont réfugiés politiques depuis 1949. Ils ont touché pour lui une bourse de Genève, nous dit-il, jusqu’à ses 14 ans. Son père a été en prison de 1938 à 1947, puis clandestin de 1947 à 1949. Il était adhérent au Parti nationaliste basque (PNV), fraction Jagi-Jagi, un courant qui débouchera sur l’Eta. Son père est un militant ouvrier, un militant d’action, un guérillero…pour ainsi dire. A moment donné, toute la rive gauche du Nervión à Bilbao était sous sa responsabilité. Pour lui les militants du PC étaient des camarades. Son père est décédé en 1982.

Sa mère est originaire du côté de Sestao, son père a été fusillé par les partisans de Franco, son frère déporté. Elle a dû se débrouiller seule pratiquement dès l’âge de 13-14 ans. Elle fut militante du Parti Socialiste bolchevique. Ignace Garay nous dit avoir baigné dans cette tragédie, mais de manière tonique…pas dans le camp des battus. Chez lui, c’était le forum permanent, ils voulaient comprendre ce qui s’était passé. Il y régnait un débat d’idées permanent avec les militants des diverses organisations. A Agen il habitait rue Lafayette, avec le siège du PC au-dessus de chez lui, les dirigeants du PC prenant parfois le café à son domicile.

Ignace commence à travailler à la CAF (Caisse d’Allocations Familiales) à Agen dès 1966. En Mai 68, ils ne sont que deux syndiqués CGT, ils tiennent les piquets de grève. Sur Mai 68, il nous dit ceci : « J’avais enregistré un « gros paquet d’histoire à la maison », maintenant c’était mon tour…avec la bénédiction de mon père ».

En Mai 68, il n’y avait aucune implantation JCR à Agen, mais un groupe maoïste significatif, L’Humanité Rouge, autour d’un professeur, Barbe. La Ligue communiste se construira à Agen à partir de 1970, avec un professeur de maths de Marmande (Prats), Daniel Laplace (Paco), professeur d’espagnol à Agen, ancien militant de la JCR à Toulouse, et Bernard Duguet encore étudiant. Lui-même ne fut pas trop marqué par la campagne Krivine de 1969, mais elle eut un gros impact à l’Ecole Normale et sur les lycéens. Après mai 68, le tournant ouvrier de la Ligue lui a convenu. De toute façon, le fait que la Ligue ait été à majorité étudiante ne l’a pas gêné, car il y avait chez lui, chez son père, une vénération de la jeunesse, des étudiants. Ils étaient très reconnaissants de ce qu’ils faisaient.

Licencié de la CAF à la fin de l’année 68 – il n’est pas titulaire – il fait divers métiers. Mais comme il joue au rugby à Agen, il fait tout d’abord son service militaire dans de très bonnes conditions à Bordeaux (permissions nombreuses, argent de poche), puis après le service militaire, faisant désormais partie de l’équipe de rugby de Fumel comme talonneur, on lui trouve un emploi à l’usine, la Sadefa (ex-Pont-à-Mousson), grande usine de la métallurgie.

Très vite il fait du syndicalisme, son premier mandat date de 1973, il participe à une grève très dure en 1975, il rompt avec le club et ils décident, à plusieurs copains, parmi lesquels d’anciens maoïstes, des anarchistes, des trotskystes, de construire une association sportive, l’AS  Caoulet, du nom d’un village proche d’Agen. Ils s’amusent, ils ont beaucoup de distance avec le sport de compétition, mais il leur arrive de distribuer des tracts dans les tribunes, font des conférences de presse sur le procès de Burgos. Le maire de Caoulet qui était de gauche construit un beau stade, certains joueurs s’occupent des enfants. Quand à la position très anti-sport de compétition de la Ligue, parfois même anti-sport tout court, il la connaît. Il lui est arrivé de partir en claquant la porte quand un militant lui disait : « Comment tu peux être révolutionnaire, toi qui joues au rugby ? ».

Il n’a cependant pas de rupture idéologique sur cette question, car dit-il, on apprenait en avançant. Il note cependant « un vrai décalage culturel entre les travailleurs et certains débats ».

Il adhère au syndicat majoritaire, la CGT. C’était la ligne de l’organisation. Cela aurait  pu être la CFDT, mais lui n’aurait pas adhéré à la CFDT. Il obtient un mandat, cela a été très dur, après une bataille. Ils avaient besoin de faire entrer du sang neuf, ça use la fonderie ! De plus la grève de 68 à l’usine fut dure, avec un groupe d’ouvriers très combatifs, les katangais ! Une scission en entraîna quelques uns à la CFDT. Mais au début il a été minoritaire, ça été très difficile jusqu’en 1975, tendu avec le PC. Mais pendant la grève il a gagné une certaine aura, notamment auprès des jeunes. « La ligue a commencé à se construire et on a fini par prendre le pouvoir dans la section syndicale, à la fin des années 70. Les militants du PC sont restés. On a pesé plus et avec des camarades de l’Equipement, de la SNCF, on a mené des batailles oppositionnelles, sur la Pologne notamment on a organisé un rassemblement national oppositionnel ».

Au niveau national, la Ligue soutenait ce travail. Il a eu des échanges avec Bordeaux, Marseille, Dreux, Brest… « mais le travail ouvrier n’a pas toujours eu la priorité…même les textes le disaient ». Lui fut un des derniers ouvriers au Comité Central. « Il y avait une fraction nationale CGT à la Ligue, des réunions, mais dans les congrès on inventait des réponses à des problèmes qui ne collaient pas à la réalité : la nouvelle gauche, la CFDT devenue pour certains le lieu où allait se constituer cette nouvelle gauche. On parlait de syndicalisme avec un caractère politique fort. On a créé des illusions sur des rythmes plus rapides que le mûrissement de la situation (« la révolution nous mord la nuque »). Ça a fatigué des gens ».

Militant ouvrier à la Ligue, les rythmes étaient difficilement assumables. Cela empêchait parfois de prendre le temps de la réflexion. Il avait  envie de construire un travail de masse élaboré. « Le militant ouvrier a besoin d’être adossé à quelque chose de costaud. Or on nous disait que la LCR n’était pas le parti, qu’on ne construirait pas le parti révolutionnaire de manière linéaire. Cela été difficile à vivre, car devant nous il y avait le parti, le PC, et parfois deux partis, quand LO était présente. On proposait aux gens un milieu qui n’était pas le leur, ni culturellement, ni socialement, et qui n’était pas un endroit chaud, tranquille, sans parler du problème des cotisations et des risques de répression. Giraldou, Dubois, Desbrousses…sont des noms de camarades licenciés dans ma boîte ». Quand à lui, il a été assez maltraité. Aujourd’hui il conduit un tracteur, alors qu’il avait fait une formation maison de comptable. De 1993 à 1996, il a été isolé à 18 kilomètres, à  Saint-Sylvestre. Mais il a toujours tenu, il est toujours à la LCR. Il trouve que la LCR se trompe en voulant une alliance exclusive avec LO, alors qu’il y a des tas de gens qui se posent des questions au PC. On risque de s’enfermer dans l’extrême-gauche.

Il est à la direction fédérale de la métallurgie CGT. Ils sont 4 LCR sur 80 personnes, l’opposition radicale représente 40 %. Les militants de la LCR apportent une tradition autre, ainsi le droit de tendance. Cette permanence dans l’investissement syndical explique qu’il y ait beaucoup de camarades à postes élevés. Dans le Lot et Garonne par exemple, la FSU surtout dans le second degré est dirigée par des camarades de l’Ecole émancipée, de la Ligue ou par des anciens de la Ligue.

 « Ce n’est pas une priorité ici. Ce n’est pas la préoccupation des gens. A Fumel, la main d’œuvre de l’usine, née il y a 110 ans, est constituée de Russes blancs, de Polonais, d’Italiens, d’Espagnols, d’Algériens, de Portugais, de Marocains. On y trouve aussi au départ des ouvriers issus de l’agriculture, notamment ceux des hauts-fourneaux, où les Jaunes étaient nombreux. Certains conservent de la terre. Dans le Fumelois le minerai de fer se trouvait en surface, apporté à l’usine par les paysans. Le charbon était amené par le fleuve, le Lot, sur les gabarres. L’usine a prospéré jusque dans les années 1950, notamment pendant la guerre. L’entreprise s’appelait la Société minière et métallurgique du Périgord, puis Pont-à-Mousson l’a rachetée en 1970. En 1975, il y avait 3000 ouvriers, 5 à 600 intérimaires et 4 à 500 personnes des entreprises extérieures. Aujourd’hui nous sommes 750. Depuis 1975 une quinzaine de plans sociaux se sont succédés sans licenciements secs du fait de la grande combativité des travailleurs. 2000 personnes sont parties à la retraite à 50 ans à taux plein.

Pour en revenir au régionalisme, la revendication occitane était portée par un Parti nationaliste occitan aux effectifs modestes et par les maoïstes. Ceux-ci avaient un point d’ancrage dans l’agriculture, par les Paysans travailleurs, ce que nous n’avons jamais eu. Aujourd’hui une classe bilingue fonctionne en Primaire à Monsempron Libos, poussée par d’anciens maoïstes aujourd’hui à l’Inspection académique».

 « Ici le mouvement des femmes a été plutôt une chance. Il y a eu un vrai travail dans le Lot et Garonne dans les diverses organisations. Elles ont beaucoup pesé mais en même temps il n’y a pas eu rupture sur ce problème. Ici le débat a été plus serein qu’à Paris ou qu’à Toulouse. Je me souviens d’avoir assisté à un congrès de femmes à Toulouse, en tant que membre du CC, où c’était dur. Certes pour certains primait le socialisme, la libération des femmes devant venir ensuite, mais ce problème n’a pas suscité ici de crise majeure. Le poids des féministes était faible ».

 « Aucun courant dans la Ligue n’incarnait vraiment mes idées. Gérard Filoche a eu une démarche de construction, mais je n’étais pas d’accord avec lui quand il prétendait que le Parti socialiste était capable de fédérer tous les courants du mouvement ouvrier. Je n’oublie pas les mérites des militants socialistes, mais pour moi le PS c’est la non-intervention en Espagne ! Le PS ne me paraissait capable de jouer ce rôle de fédérateur, seulement pour tout tuer. Au CC de la LCR, il y avait des gens qui étaient au PS à la fin des années 70. Ils pratiquaient un entrisme, caché, qui a mal tourné. Plusieurs centaines de camarades étaient engagés. Le camarade Livio Maitan disait que c’était une bêtise d’aller au PS pour dégager la gauche, l’évolution du PS une fois au pouvoir allait ouvrir les yeux à des camarades comme Charles-André Udry a priori favorable ».

 « Nous avions un énorme respect pour les membres du S.U., Ernest, Jeannette, Bensaïd…le problème c’est qu’ils avaient des lignes fausses…le guerillérisme de Bensaïd pour l’Amérique Latine. Je rentre de voyage en Colombie pour la CGT (Congrès de Métallurgistes). Ils ont les yeux tournés vers Cuba, qui a un prestige fantastique. Ne nous lâchez  pas, disent-ils, il n’y a que vous qui puissiez nous sauver. Comment ne pas comprendre que le SWP ait une position différente de la nôtre ? Au niveau international il y avait un débat gauchiste, ultra-gauche. La Quatrième Internationale n’a pas de ligne de construction cohérente. Si on applique la ligne française au niveau international ce n’est pas bon.

A quoi notre expérience doit servir ? Des choses importantes se passent, mûrissent. Nous devons aider cette conscience à se développer. On doit transmettre des modes de fonctionnement, de réflexion, d’action, différents de ceux qui ont été inoculés par les Staliniens ou les Sociaux-Démocrates pendant 30 ou 40 ans ».

 « Notre fils est très jeune, il a neuf ans. Mais notre fille de quinze ans assiste aux débats. Sa grand-mère, toujours vivante, continue à expliquer comment son père a été fusillé. Cela lui donne une conception du monde, selon laquelle il faut s’investir. En histoire quand le professeur a traité la révolution russe, elle a posé les bonnes questions. Mais bien sûr elle est en décalage avec beaucoup de ses camarades ».

Militant de la LC/LCR de 1971 jusqu’à aujourd’hui au Havre, candidat aux élections législatives en 2002. Animateur/formateur à l’ASTI, Association de solidarité avec les travailleurs immigrés.

Entretien réalisé à son domicile, 4, rue David d’Angers, Le Havre, le 4 avril 2002.

Je suis né en 1956 au Havre. Mon père a été longtemps représentant de commerce dans l’électroménager, puis dans les livres. C’était un homme de gauche mais pas encarté, un libertaire au vrai sens du terme. Dès le début des événements de mai, plus ou moins au chômage à l’époque, il est allé à Paris pour vivre les événements. Ma mère, âgée aujourd’hui de 78 ans, a peu travaillé à l’extérieur. C’était une femme au foyer. Ma sœur aînée, alors étudiante à Paris, a participé aux événements de mai 1968, comme membre de la FER, organisation de l’OCI en milieu étudiant. Ma deuxième sœur, restée au Havre,  rejoint l’OCI peu après mai 68. J’ai connu ma première compagne au lycée. Elle était sympathisante de la Ligue, jamais militante, mais engagée dans le mouvement des femmes, à l’initiative de l’association Femmes battues au Havre. Avec d’autres copines elles ont rejoint aussi le Planning familial qu’elles ont animé pendant une dizaine d’années. Nous avons eu deux filles, Louise et Laura. Dans un premier temps elles ont suivi mes traces, membres des JCR au lycée. Laura, 19 ans, étudiante en fac de sociologie, est proche, en contact permanent avec les copains de la Ligue étudiants. Louise la plus grande, 22 ans, est installée avec un copain chauffeur de bus, plutôt éloigné de cette tradition.

Je me suis rapproché de la Ligue au cours de mes études au lycée François Ier du Havre. Plusieurs facteurs ont joué, la période, le terrain familial et aussi l’influence d’un jeune professeur. Je sympathise avec les idées de la Ligue dès l’âge de 14 ans -j’ai fait toute ma scolarité à François Ier, du Primaire au Bac- et j’adhère à la fin de l’année 1971, après l’affaire Guiot. J’avais à peine 16 ans, j’étais en seconde. Au Havre j’appartenais à la cellule lycéenne, avec 4 ou 5 autres lycéens et 3 enseignants. Les autres étaient répartis dans les cellules ouvrières. On était d’ailleurs assez coupés des autres cellules, je connaissais mal les autres militants, malgré le petit effectif (environ 20/25 militants au Havre). Les seules occasions de contact étaient les assemblées plénières. Le gros du travail lycéen se faisait par le biais du cercle rouge. Il regroupait une vingtaine de lycéens, venus de trois des lycées de la ville. On se réunissait dans l’arrière-salle d’un bistrot situé près de François Ier. On rédigeait un journal ronéoté, Spartacus, que l’on vendait sur les divers lycées. On participait aussi aux ventes publiques de Rouge chaque semaine, mais on n’intervenait pas sur les autres secteurs, même si on reprenait les campagnes de solidarité avec les lutes ouvrières, comme le Joint français, ou   les campagnes de solidarité internationales. En tant que militant lycéen j’ai participé à des réunions nationales, à l’occasion notamment de la création du Front national des cercles rouges, avec 5 autres lycéens du Havre. Ce fut une grand messe avec Michel Field, le lycéen charismatique de l’époque. Lors de la lutte contre la loi Debré, l’année suivante, j’ai participé à la coordination nationale des comités de grève lycéens à Jussieu, avec deux autres lycéens du Havre. Brouhaha… chaque organisation politique présente avait son mégaphone… ça a été une réunion stérile. Hormis le communiqué final rien de positif n’en est sorti. Cela a été pour moi l’occasion de découvrir la vie politique parisienne, très différente de celle du Havre, où la ligue était hégémonique.

Inscrit en Histoire à l’Université de Rouen à la rentrée 1973, le changement est très important pour moi, je me sens déraciné aussi bien sur le plan affectif que sur le plan politique. Nous avions au Havre une certaine façon de militer.  Je passe d’une organisation de 20/25 à une organisation de 120/130 militants. Nous avions au moins 20/25 militants étudiants, répartis en trois cellules (Médecine/sciences, Droit/sciences économiques , Lettres). Et le nombre des sympathisants se chiffre par dizaines, certains aussi actifs que les militants. Certains se considèrent comme de véritables révolutionnaires professionnels. Pour eux la question des études était secondaire. Ils militaient à plein temps, collages d’affiches, tenue de la table de littérature dans le hall de la fac du matin jusqu’au dernier cours du soir… Or si je ne m’étais  pas inscrit en Histoire pour devenir professeur, j’entendais bien faire des études sérieuses, suivre les cours pour mieux comprendre le monde. Cette divergence entraînait bien sûr des tensions. J’ai obtenu la licence, puis la maîtrise. Je l’ai soutenue en 1977, avec Michel Boivin, sur « Le Front populaire vu par le cinéma ». C’est moi qui lui avait proposé le sujet, m’intéressant depuis longtemps au cinéma. Qu’est-ce que ces images nous montrent de l’époque ? J’ai revu beaucoup de films, j’ai interviewé des acteurs, des metteurs en scène. L’année suivante je suis allé à Paris faire un DEA de cinéma, sur « cinéma fantastique et psychanalyse ». Je l’ai obtenu puis je suis parti à l’armée.

Les professeurs que nous avions à Rouen étaient de deux sortes. Les plus anciens nous apparaissaient comme des mandarins, ayant déposé leur thèse dans l’après-guerre, des nullités. Ils nous racontaient des choses abracadabrantes, ils incarnaient une histoire morte. Et bien sûr ils trinquaient, ils étaient véritablement chahutés, Vidalenc en particulier.  La deuxième catégorie d’enseignants, autour de Mazauric, étaient en général au PC. Ce qu’ils racontaient sur la Révolution française ou sur l’Ancien régime nous paraissait brillant et nous nous y intéressions.

Après mon service militaire, je suis pion puis professeur de français en CPPN, au Collège Jean Moulin dans le quartier de la Mare rouge au Havre, pendant un an. Ensuite je suis Maître auxiliaire pendant un an au Collège de la Belle Etoile à Montivilliers. Mais ce début de carrière dans l’enseignement ne convient pas au militant que je suis. Depuis mon retour de l’armée, je milite dans le secteur immigré. Je suis membre du MRAP et de l’ASTI (Association de solidarité avec les travailleurs immigrés). Le prêtre occupant le poste de permanent à l’Asti partant à la retraite, je l’ai remplacé, devenant salarié de cette association à partir de 1982. A ce titre j’ai assuré des permanences juridiques quotidiennes, potassant la législation au sujet des étrangers. Je étais également plus ou moins permanent d’un collectif anti-raciste, Le Havre-Egalité. Les services sociaux de la ville et de la préfecture n’hésitent pas à nous envoyer les cas des étrangers les plus difficiles pour des problèmes de papiers, d’expulsion… L’Asti pouvait aussi interpeller les pouvoirs publics, organiser des comités de soutien etc… Cette association s’est beaucoup développée. En plus de ce service d’aide d’urgence, se constitue une association pour la promotion et l’alphabétisation des migrants (l’APAM), une sorte de centre de formation employant jusqu’à 35 formateurs. Avec l’arrivée de la droite au pouvoir au niveau régional, les critiques ont commencé à fuser, à partir de 1996. Le conseil régional se plaint qu’avec les crédits qu’il nous donne on publie aussi des tracts dénonçant les lois Pasqua. Le comité d’administration de l’ASTI-APAM, constitué du noyau historique du PS au Havre, décide d’exclure le secteur Solidarité, disant que cela brouille notre image de marque auprès des entreprises, auprès des financiers. Comme j’étais salarié depuis 14 ans, j’intègre le centre de formation. Je suis donc désormais formateur.

J’ai travaillé avec des prêtres-ouvriers, environ une dizaine. Le Havre est historiquement un des berceaux de ce mouvement. On en retrouvait beaucoup à l’ASTI de même qu’à l’UL CGT. Ils ont été proches du PC, mais avec un certain recul, du fait de leur histoire fondatrice. A ma connaissance un seul a adhéré. Dans les années 1950, l’un d’entre eux a été excommunié. Mais souhaitant rejoindre le PC tout en restant chrétien, et celui-ci l’ayant refusé, il s’est suicidé. Nombreux sont les prêtres-ouvriers devenus dirigeants dans les entreprises, Louis Jéhin à Renault, Albert Perrot à Dresser, Marius Bastide à Caillard, Gilbert Delanoue chez les traminots, Claude Huré sur le port.  C’est avec cette génération que j’ai travaillé. En 1998-99 la grève des sans-papiers s’est faite dans l’église de Caucriauville dont le prêtre est Gilbert Delanoue. Les protestants ont été moins impliqués ici. Un pasteur dynamique, Pierre Durand n’est arrivé qu’en 1985. Sa femme Lucette, décédée depuis, a remonté la CIMADE, qui a rejoint le collectif immigré. Leur fils est d’ailleurs un militant de la LCR, il travaille à Rotographie.

Ces militants chrétiens se sont montrés très conséquents, mettant leurs actes en conformité avec leurs pensées. Dans toute une série de combats précis ils ont eu la même attitude que nous, face à Chevènement sur la question des sans-papiers, face à Georgina Dufoix qui voulait revenir à un texte restrictif sur le regroupement familial, face à Joxe qui en 1989 ne voulait pas abroger les lois Pasqua. De la même manière, impressionnés par notre opiniâtreté, ils ont modifié le jugement qu’ils portaient sur la Ligue. Un travail en commun pendant dix ans, ça laisse des traces. Ils achètent notre journal, viennent à nos fêtes… Nous avons avec eux des relations fraternelles.

Depuis plusieurs années la LCR fait partie du paysage politique havrais. Nous n’avons pas d’élus, mais lors des Municipales de l’an dernier, le PC a tenté de nous convaincre d’entrer sur la liste d’Union de la gauche, et ceci pendant un mois ou un mois et demi. Il aurait voulu constituer un groupe PC-LCR pour faire pression sur le PS. De même pour l’organisation France-Palestine-Solidarité, animée par des militants du PC et du PS, il n’est pas concevable d’ignorer le Ligue. Quand une délégation est constituée, sur les quatre délégués, il y a un PC, un PS, un LCR et un délégué de France-Palestine. Bien évidemment cette visibilité de la Ligue est du aussi au travail ouvrier.

Nous intervenons depuis les origines sur la plus grosse entreprise, l’usine Renault-Sandouville. J’ai assez mal connu les circonstances du départ de l’usine de Jean-Marie Toullec, ouvrier de l’usine et candidat de la LCR lors d’une élection législative partielle. Je sais qu’après avoir suivi une formation il est entré à l’EDF, où il est toujours, délégué CGT, responsable de l’animation culturelle. J’ai mieux connu Alain Ponvert, parisien, ancien lycéen. Il s’installe au Havre vers 1977-78, travaille d’abord aux PTT, puis planquant ses diplômes, dans le cadre du tournant ouvrier se fait embaucher chez Renault. Il développe un travail au sein de la CGT. Comme il est très convivial, charismatique, il dégage un groupe de sympathisants, un camarade de Renault adhère. Très vite pris en tenaille entre la direction et le PC sa situation devient difficile. Il est baladé d’atelier en atelier. Même à la sellerie où il n’y a que des femmes il parvient à créer une section syndicale. La CGT dominée par le PC lui fait des crocs en jambe, tente de lui retirer ses mandats syndicaux, organise des raturages de son nom au moment des élections.  Finalement usé par toutes ces vicissitudes, il accepte l’offre de la direction qui lui propose une formation. Il reprend des études en histoire, la licence, la maîtrise, et il est aujourd’hui enseignant dans un collège, responsable du SNES, militant de l’Ecole émancipée. Son père était nettoyeur dans le métro, sa mère au foyer, dans un petit appartement du boulevard Sébastopol.   

Avant 1980 nous avions des copains dans d’autres entreprises, souvent isolés. Outre la cellule Renault, il y avait une cellule métallurgie couplée avec le travail immigré, une cellule PTT, une cellule chimie autour de trois copains de la Cofaze et une cellule hôpital-santé, avec une forte implantation sur l’hôpital psychiatrique Pierre Janet. Les camarades de la chimie avaient été gagnés dans l’entreprise, ils étaient responsables à la CGT. Al’hôpital psychiatrique nos camarades dirgeanient la section CGT, avec un réel souci de démocratie, faisant paraître un bulletin régulier ouvert aux non syndiqués… La réaction de la direction locale de la CGT a été forte au début des années 1980. En un an et demi beaucoup de ces camarades ont été démis de leurs responsabilités syndicales, la section de l’HP a été dissoute. Finalement les camarades se sont retrouvés à SUD après que la CFDT ait refusé de les syndiquer. Un de nos camarades les plus connus aux PTT a été réprimé par l’administration sans que son syndicat le défende.

En 1981 au Havre on a eu jusqu’à 50 militants.  Les années 1980 par contre constituent une sorte de traversée du désert. Si la LCR n’a pas disparu c’est uniquement grâce au boulot anti-raciste. Nous avons milité sur les foyers de travailleurs immigrés, apportant un soutien logistique aux comités de résidents en lutte contre les augmentations de loyers, contre l’insalubrité. Trois camarades sénégalais et un marocain nous ont rejoint pendant un temps. On avait naïvement l’idée de gagner des camarades pour construire les sections de la Quatrième Internationale. Notre spécialiste Afrique, Claude Gabriel, est descendu de Paris. On rédigeait un Afrique en lutte Le Havre qu’on distribuait sous les portes des chambres des foyers. Ces camarades ont quitté la Ligue tout en restant en contact avec nous.

Entièrement tournés vers la construction de la Ligue par le travail syndical, nous avons négligé la plupart des problèmes de société à l’exception du travail femme. Les Verts, créés par des militants venus des CCA, n’ont pas existé pendant longtemps au Havre. L’un d’entre eux, Lancry, est élu Vert à Rouen. Nous considérions l’écologie comme un problème de luxe par rapport aux urgences de la lutte des classes. Nous ne sommes pas intervenus sur les problèmes de pollution. Le Havre était connue nationalement comme une « ville filocharde », la TA obtenant 80 à 90% des votes. Nous n’avons jamais eu de représentant au CC. Montaufrey était chargé du suivi du Havre, il en était originaire, mais il n’a jamais milité ici. Ancien étudiant en psychologie, il était conseiller d’orientation à Aubervilliers.   

Si je suis toujours à la Ligue, c’est que le bilan n’est pas totalement négatif, sinon je n’y serai plus ! Beaucoup l’ont quittée, sont revenus. J’ai toujours accordé au militantisme beaucoup de temps mais j’ai aussi milité avec recul. Par exemple à la fac j’ai milité à ma manière, sans sacrifier mes études. Si j’avais fait ce qu’on me disait de faire j’aurais sans doute quitté l’organisation. Je me suis investi sur ce qui me semblait important. Par exemple j’ai monté un Comité histoire qui a pris contact avec la revue Forum histoire dirigée par Jean Chesneaux. J’ai toujours eu ce petit décalage. J’ai longtemps refusé de participer à des instances nationales et même à la DV, en dépit du travail militant que je faisais. J'ai toujours refusé d'être délégué au congrès, car bien que sympathisant avec Filoche, je ne voulais pas que l’investissement dans la tendance prenne le pas sur l’activité militante. Ce souci d’être toujours en prise avec la réalité ne m’a fait déroger qu’une fois à ma ligne de conduite, quand j’ai participé un moment au secrétariat anti-raciste de la LCR.  

Militant de la LCR dans les années 1970, aujourd’hui au PS (Gauche Socialiste). Menuisier de formation. Employé (photographe) à la base aérienne de Rochefort.

Entretien réalisé le lundi 21 mai 2001 à 14 heures, 27, Rue Raspail, Rochefort-sur-Mer (Charente-Maritime), par Pierrick Cariou et Jean-Paul Salles.

Je m’appelle Jacques Kalbach, je suis né en 1947. J’avais 20 ans en 1968. Issu d’un milieu ouvrier, ma mère était couturière et mon père chauffeur-livreur. Il a été militant CGT, mais à l’époque la pire qui soit. C’était dans les années 50 où ils pratiquaient les purges staliniennes. Il a été purgé de manière absolument ignoble. Il était responsable du comité d’entreprise de la SOCEA qui s’appelait à l’époque SNCASO (Société nationale de construction aéronautique du Sud-Ouest). Responsable CGT, il a été obligé d’adhérer au PCF où il est arrivé manu militari. Ce n’était pas son truc, il a donc fait parti de la purge. Comme il gérait la cantine, ce qui représentait une somme d’argent et n’était pas comptable mais ajusteur, on lui a collé sur le dos un détournement de fonds fait par un comptable. Ce procès fut terrible pour lui car il fut banni par le PC, la CGT et le patronat. Cette affaire l’a suivi pendant des années. Il a eu du mal à trouver du travail. Le seul boulot qu’il ait trouvé était sur Perpignan. Donc la culture anti-stalinienne, bien qu’il n’ait pas fait l’analyse m’a marqué malgré mon petit âge. C’était dur à la maison. Cela a été un élément fondateur qui m’a fait comprendre ce qu’était le PCF, tout au moins par la suite. Mon père n’était pas souvent à la maison parce qu’il travaillait pour un transporteur de Perpignan. De plus, il en parlait souvent, il exprimait sa colère. Lorsque j’ai grandi, dans les années 60, la critique stalinienne devenait de plus en plus forte. Je passe ce qui s’est passé en Hongrie. Pour nous le socialisme n’était pas ce qui se passait dans les pays de l’Est. Tout ça est venu s’accumuler.

J’ai passé un CAP de menuisier puis j’ai travaillé. Je suis entré sur le marché du travail en 1966. En 1967, j’étais à Bordeaux et en 68 à Paris. Quand j’ai commencé à bosser, j’étais compagnon du devoir du tour de France où l’on forme les meilleurs ouvriers. C’est pour cela que j’étais à Bordeaux. Comme j’étais un peu autodidacte, j’ai suivi des cours et une formation de technicien métreur en bâtiment. C’était bien après mon CAP et mon passage chez les compagnons du devoir du tour de France. J’ai changé de métier à la marine où je suis passé surveillant de travaux pour la construction de la base de Rochefort. En 1989, l’établissement a fermé et je me suis reconverti comme photographe, ce que je suis actuellement.

J’ai vécu les événements de Mai 68 à Paris où j’étais en contact avec les groupes maoïstes. J’étais sensible avec tout ce qui se passait en fac, milieu très riche politiquement. Il y avait sur Paris les Comités Étudiants-Travailleurs qui étaient contents de nous trouver. Les rares ouvriers qu’ils avaient servaient de caution, surtout dans les groupes locaux. Moi, j’étais sur Créteil. A l’époque la CGT verrouillait, appuyée par le PC. Il y avait une volonté politique des militants d’origine étudiante qui avaient en face d’eux l’appareil du PCF et de la CGT. La CFDT avait une autre attitude à l’époque. Elle était ouverte. Je me souviens que dans les locaux du syndicat, il y avait le drapeau anarchiste. On ne risque pas de trouver ça maintenant !

Je suis venu à  la politique par la CFDT, mais celle d’après 1968, à cause de l’histoire de mon père. A cette époque, ce syndicat était très à gauche. Ensuite, il a tourné plus à droite, ce qui fait que je me suis retrouvé dans la minorité de gauche. De plus, la CGT à l’époque était composée de sombres brutes qui ne plaisantaient pas. FO c’était Bergeron. Je n’avais plus beaucoup de choix. Pour être actif à l’intérieur de la CFDT, il fallait s’organiser. C’est ce que j’attendais de la Ligue. Je suis arrivé en 1972 en Charente-Maritime. C’est vraiment en 1973 que j’ai intégré la CFDT, syndicat très catholique. Pour ma part, je suis de culture catholique, mais athée depuis l’âge de 19 ans. L’avantage de la CFDT est son ouverture. C’est un syndicat composé de « cathos » et d’individus de toutes sortes, d’extrême-gauche. Il est le seul capable de faire ça, mais surtout pas la CGT sous l’emprise du PC. Les militants d’origine « catho » étaient plutôt à gauche et tenaient la route. J’ai été membre du conseil régional interprofessionnel CFDT. C’était Centre-Ouest/Poitou-Charentes en 74/76. Le secrétaire général Jacques Chanu était de conviction catholique. Il n’empêche que cet individu se réclamait de l’anarcho-syndicalisme, tout cela pour dire que les « cathos » de gauche ne sont pas comme ceux de droite ou d’extrême-droite. Il faut faire la différence.

L’ambiance dans le syndicat fut de pire en pire. Il y a eu le congrès confédéral de 1970, début du recentrage où ils ont craint une emprise de l’extrême-gauche sur l’appareil syndical. Ils ont changé les statuts pour laisser plus de pouvoir aux vieilles générations. Le débat fut très dur et parmi ceux qui ont voté pour la précaution, on trouve le responsable de la région Pays de Loire. Il s’en mord les doigts car ce changement a permis la prise de pouvoir par Nicole Notat.  Aujourd’hui encore, la fraction, la tendance, sont complètement bannies à la CFDT.

Dans les années 70, j’étais à la Ligue, je ne le cachais pas au sein du syndicat. On me disait de faire attention. Bien évidemment, il y avait incompatibilité entre l’appartenance à la CFDT et à la Ligue. Il y a d’ailleurs eu un amendement sur le droit de tendance qui a fait environ 3% pour les partisans de ce droit. En plus, la CFDT était contre ce qui se passait à la FEN. Ce n’était pas la culture de la CFDT. Cependant, tout en étant à contre courant de cette culture, j’ai eu des responsabilités. J’étais membre du conseil à l’union départementale et élu membre pendant neuf ans de la région interprofessionnelle. Mes camarades étaient tolérants avec moi grâce au travail que je fournissais et non pas à cause de ma jeunesse. J’ai quand même eu des pressions pour quitter la LCR. J’ai eu trois procès staliniens dont je me suis sorti grâce au soutien des équipes sur le terrain.

Quant à la LCR, j’attendais d’elle qu’elle me fasse faire un travail fractionnel mais cela a été un peu léger car je n’étais pas enseignant. Nous n’étions pas très nombreux à la CFDT et j’étais le seul à avoir des responsabilités dans l’appareil du syndicat. J’ai eu des heures et des heures de discussion sur ce travail avec André Durand, un instituteur de Genouillé, qui m’a apporté énormément. Si tu veux, le problème, c’est qu’en Charente-Maritime nous n’étions pas assez nombreux. Mais il y a eu quand même ce travail fractionnel. Il y a eu les conférences nationales ouvrières où l’on se retrouvait entre militants. Bon, je travaille à la Défense nationale et j’ai trouvé des militants de la Défense nationale. Il y a eu des choses de faites dans les arsenaux. C’est l’organisation de la LCR qui m’a séduit, son côté pragmatique. Il y a eu 68, j’étais à Paris comme ouvrier menuisier. J’étais plus en contact avec les groupes maoïstes. Je suis revenu à Rochefort en 1972 et j’ai cherché les groupes qui existaient à l’extrême gauche. Je suis tombé sur des militants extraordinaires à Rochefort appartenant à la Ligue. En effet, c’est elle qui était présente sur Rochefort. J’ai pris contact avec André Durand qui a contribué à monter la Ligue en Charente-Maritime. J’étais très souvent en contact avec lui à l’époque. Il m’a fait participer aux stages de formation nationale. Il y a eu énormément de discussions avec lui quand je suis arrivé sur Rochefort.

Outre la CFDT, j’ai été amené à la politique par Gérard Filoche, après être rentré à la Ligue. Il organisait des stages de formation qui avaient essentiellement lieu à Paris. Ces derniers, très enrichissants et intéressants, duraient environ une semaine. On voyait l’histoire du mouvement ouvrier international, donc la révolution espagnole, allemande et soviétique bien sûr. On analysait les mouvements comme 1936 en France, la révolution des œillets au Portugal, Mai 68, bref plein de choses. Je ne me suis jamais noyé dans la bibliographie trotskyste. Les stages suffisaient. De plus, j’étais militant syndical. Il y a eu aussi des conférences ouvrières qui avaient lieu une fois par an avec des dirigeants internationaux dont Ernest Mandel. C’étaient des conférences de  trois ou quatre jours avec plus d’une centaine de militants. Elles ont largement contribué à ma formation politique et syndicale. Mon militantisme à la Ligue représente ma jeunesse. Ma formation politique vient de là. C’était formidable. On étudiait comme je te l’ai dit les mouvements révolutionnaires. Il y avait surtout une réflexion théorique, une analyse qui était très importante. J’ai suivi des stages de formation comme à Bièvres avec Gérard Filoche. J’en ai fait un à Dijon de huit jours où il y avait eu un exposé de huit heures sur la gauche allemande. Je crois que l’organisateur s’appelait Rivière, c’était un pseudo. Il était enseignant, un universitaire je crois. Le frère de Krivine est aussi venu à ce stage. Ce dernier était en fait une école de formation de cadres.

J’ai participé à un stage aussi au niveau régional. Je me souviens d’avoir été à Tours avec des copains qui faisaient des exposés. Bien sûr, cela n’avait pas la même richesse qu’au niveau national mais bon, c’était quand même pas mal. D’ailleurs, pour adhérer à la Ligue, il fallait avoir suivi ces stages. C’est pour cela que je suis resté longtemps sympathisant à cause du déficit de stages locaux. Au bout de trois ou quatre ans après mon adhésion, j’ai fait ceux qui étaient réservés aux cadres. Normalement, on restait un ou deux ans sympathisant puis on rentrait à la Ligue. Cette période fut plus longue pour moi. Je suis donc resté longtemps sympathisant avant d’adhérer à la Ligue. Je voyais une à deux fois par semaine André Durand. Au bout d’un moment je lui ai dit que j’en avais assez d’être sympathisant et que j’aimerai adhérer. Mais il faut dire qu’à l’époque, la LCR en Charente-Maritime était majoritairement composée d’enseignants. Je suis devenu le seul ouvrier LCR/CFDT sur Rochefort. Je faisais parti de la cellule de Saint-Jean d’Angély. Il y avait La Rochelle d’un côté et Saint-Jean/Rochefort de l’autre. A Saint-Jean, il y avait un autre militant ouvrier : François Burgot. Il travaillait chez Brossard mais il était plus méfiant, moins intégré. Je crois qu’il est resté sympathisant.

Je faisais surtout un travail syndical sur Rochefort plus que la distribution de tracts devant les usines. Ce que faisait la Ligue en général, c’était travailler sur son développement mais cela a quand même été léger dans le secteur non enseignant, il faut le reconnaître.

J’ai pris part à toutes les actions de la Ligue comme « l’appel des cent », d’autant plus que je travaillais à la défense nationale. L’idée, c’est que les appelés étaient des travailleurs sous les drapeaux. Ils étaient syndiqués dans la vie civile quand ils travaillaient. Ils ont voulu créer un syndicat dans l’armée, cela se faisait en Hollande. A l’époque, j’étais secrétaire de l’union locale sur Rochefort à la CFDT. J’ai fait prendre position sur ce débat. Les copains « droitiers » n’étaient pas d’accord mais j’ai réussi à trouver une majorité de justesse pour défendre « l’appel des cent ». D’ailleurs nous n’étions pas les seuls dans la CFDT. Il y a des responsables permanents qui se sont fait arrêter. Bon, cela n’a pas été plus loin mais ils ont quand même été incarcérés quelques semaines.

L’autre mouvement social marquant fut Lip. La devise était « on produit, on vend, on se paye ». Les ouvriers occupent l’usine, ils piquent les montres et les revendent. Ils disent qu’ils sont capables de produire et de vendre leur production. Le droit de propriété a volé en éclat. Ce mouvement fut extrêmement populaire. Les RG sont venus à nos réunions CFDT pour voir si nous ne vendions pas des montres. Je suis donc allé à Besançon manifester. Toute la gauche était présente contre la fermeture de l’usine et le licenciement de deux mille ouvriers. Il y avait d’abord une incapacité de la direction à diriger l’entreprise. D’autre part, ils avaient en face Piaget, dirigeant PSU/CFDT, à la tête d’une organisation ouvrière très forte avec un courant autogestionnaire qui passait très bien à la CFDT.

Les gens passent à la Ligue mais ne restent pas. C’est le meilleur lieu de formation politique qu’il soit. Y a pas photo, tous les militants de partis qui sont passés à la Ligue sont d’un autre niveau. Il y avait une richesse de formation mais cela ne suffit pas pour y rester, on attendait des résultats.

Les réunions étaient très fréquentes, au moins une réunion de cellule par semaine. C’était la base. Les débats au sein de la section charentaise de la Ligue étaient parfois vifs. Chacun théorisait dans son coin. Après, lorsque l’on se rencontrait, ça chauffait mais ce bouillonnement d’idées qui s’échangeaient était productif. Le militantisme a un grand rôle de socialisation. On rencontre plein de monde même si on n’est pas toujours d’accord. Le débat et la confrontation sont extrêmement enrichissants. On peut dire que le militantisme a donné un sens à ma vie.

On se voyait très souvent avec les copains de la Ligue. Ma femme m’a fait remarquer qu’à partir du moment ou on a quitté l’organisation, il y a eu rupture. Cependant, cette dernière ne s’est pas faite volontairement, comme cela se passait au PC ou à la CGT. Les copains étaient absorbés par le militantisme et n’avaient pas le temps de nous rencontrer. Une fois que tu es déconnecté du réseau, tu ne vois plus personne. Le prix de la cotisation, les débats permanents, les réunions, cela crée obligatoirement des liens.

Le rejet dont nous étions l’objet, de la part du PC notamment,  était très stimulant. Nous étions minoritaires donc nous n’avions pas le droit à l’erreur. On posait des jalons. Si nous avions vu juste, ces derniers prenaient. En face, les bureaucrates comme on disait, reculaient. Cette confrontation avec ces derniers et les staliniens est créatrice de liens. Les débats avec eux étaient parfois bénéfiques. Mais il était quasiment impossible de faire reconnaître la Ligue en tant que telle. Il fallait se faire connaître en tant qu’individu, il fallait avoir une autre étiquette. Je me rappelle d’une réunion sur les soldats ou sur Lip à laquelle je participais comme secrétaire de l’union locale CFDT. J’avais réussi à intégrer dans le débat un copain qui représentait la Ligue : le PSU était là, pourquoi pas la LCR ! J’arrive à faire admettre qu’elle était un partenaire comme les autres. C’était pour je ne sais plus quelle élection. Le PC et la CGT arrivent en retard à la réunion, ils n’avaient pas compris qu’il y avait la Ligue. Au bout d’un moment, on leur dit que c’était la LCR, ils étaient horrifiés. Pour te dire à quel point c’était physique. En Charente-Maritime, il y a eu des bagarres mais surtout à La Rochelle. Il y en avait entre CGT et CFDT. Des copains militants CFDT m’expliquaient qu’aux ACRP (Ateliers et chantiers de La Rochelle – La Pallice), ils garaient leurs voitures plus loin pour ne pas se faire crever les pneus. La CGT était capable de pressions énormes sur les gens.

A propos du montant des cotisations, je me rappelle d’une formule d’Alain Krivine qui disait : « c’est à la limite de la douleur ». Elle représentait environ 10% des revenus. C’était très lourd. Mais la motivation était là, quand tu payais ça, tu attendais du résultat, du concret. J’ai payé la cotisation parce que cela m’a apporté, enrichi. Le poids de la cotisation après mon mariage et mes enfants n’a pas influencé mon départ de la Ligue. Mon analyse était uniquement politique. D’ailleurs, pour la petite histoire, ma femme a quitté la Ligue après moi. Ce n’est pas elle qui m’a dit c’est trop cher puisqu’elle est restée. Les cotisations étaient le seul moyen de financement de la section charentaise. Je pense que l’on reversait au national énormément mais je ne pourrais pas dire le montant car je n’étais pas trésorier.

Le poids du militantisme dans ma vie était bien évidemment important. J’ai connu ma femme en 1976. Elle avait vécu de son côté Mai 68 et était militante CFDT. Elle est venue naturellement à la Ligue quand on a vécu ensemble. On faisait parti de la fameuse cellule Saint-Jean/Rochefort. Nos pseudos étaient Rodolphe et Axel. J’ai deux enfants. Je n’ai jamais voulu leur inculquer la vérité révolutionnaire ayant toujours été sensible à leur autonomie. Mais il n’empêche que cela a quand même laissé des traces puisque ma fille est actuellement responsable FSU à l’IUFM. Elle a 22 ans. L’autre de 20 ans est en école de commerce, l’école du libéralisme, mais elle vote quand même à gauche, il n’y a pas de problème. Bref, elles étaient quand même trop petites pour connaître nos années de militantisme à la LCR. Ma femme est éducatrice, travailleuse sociale. Dans ce milieu, l’extrême-gauche est aussi bien implantée. C’était donc naturel pour elle de se tourner vers la LCR. Les conséquences de mon militantisme à l’extrême-gauche sur mon travail ne sont pas visibles. Ce n’est pas la même chose pour mon action syndicale. Mais si c’était à refaire, je le referais. En effet, dans le syndicat, je n’ai pas fait dans les compromis comme certains.

Je suis resté à la Ligue jusqu’en 1980. Pourquoi ai-je quitté l’organisation ? Il y a d’abord l’effet des années 70, avec la lutte qui monte, qui s’est estompé. Tant au niveau local que national, je ne voyais pas de débouchés. Le développement ouvrier ne marchait pas comme je l’attendais. De fait, le choix n’était plus le développement ouvrier. Il y avait aussi la montée de la gauche avec Mitterrand. En 1981, après la victoire de Mitterrand, j’ai adhéré au PS. Si on voulait que les choses changent, c’était dans cette mouvance qu’il fallait aller. J’ai cherché le courant de gauche au PS où j’ai découvert le CERES. Il est devenu Démocratie Socialiste. Donc après, j’ai rencontré la gauche socialiste. Il n’y a pas eu de problèmes. De plus, j’ai retrouvé des camarades dont Gérard Filoche. J’ai adhéré avant lui au PS. Je n’ai cependant pas abandonné mes perspectives révolutionnaires mais il faut être pragmatique. Le développement de l’extrême-gauche dans les années 80 n’était plus ça. Je me rendais bien compte que cela ne prenait plus et qu’il fallait faire autre chose. Les gens attendaient la gauche et non plus l’extrême-gauche. Il fallait savoir prendre le virage. Je l’ai fait individuellement. J’ai été agréablement surpris quand j’ai vu un théoricien de la Ligue comme Henri Weber quitter la LCR en même temps que moi pour rejoindre le PS. Malheureusement, il a mal tourné car il est devenu le maître à penser de Laurent Fabius. Il est aussi sénateur depuis pas mal de temps. Bref, il est Fabiusien, carrément sur la ligne droitière du PS. Ce n’est pas le cas de Gérard Filoche et de tous ceux qui l’ont suivi. Ils étaient environ deux cents à quitter la Ligue en même temps que lui au milieu des années 80. L’effet 68 a duré jusque dans les années 70 avec la retombée à partir de 80, en Charente-Maritime comme ailleurs. De plus, l’extrême-gauche ne faisait pas un travail assez conséquent sur le milieu syndical. Il est facile de jeter l’anathème sur les organisations syndicales en disant qu’elles sont trop bureaucratiques et « droitières », alors que l’organisation part quand même des syndicats. En effet, quelles que soient les dérives syndicales, ils ont quand même une grande capacité à organiser. Ce n’est pas avec un mouvement spontané que l’on arrive à quelque chose. Il faut avoir une histoire. Il est vrai que pour prendre l’exemple de la CGT, elle a l’histoire pour elle avec ses cadres, son appareil, son réseau. L’extrême-gauche à côté est super légère. Le réseau du PC est énorme avec la CGT derrière qui est le plus gros syndicat en France. Il fallait s’aligner.

L’élection de Mitterrand à la présidence de la République est un tournant. C’est la fin de l’espérance de l’extrême-gauche, du mouvement révolutionnaire en France. On espérait que la montée des luttes dans les années 70 conduirait à un nouveau Mai 68. En 1978, aux législatives, la gauche a failli passer. Il y avait une montée contre Giscard et la droite assez forte. Mitterrand a su fédérer la gauche. Son élection à la tête de la République, des années après la Libération et le gaullisme, c’était quelque chose d’extraordinaire, malgré tous les défauts que l’on pouvait trouver à la social-démocratie. Il n’empêche que c’était la gauche unie. On ne peut pas dire pour autant que cette élection marque la fin du gauchisme en France. Il y a un tournant, une crise. Le génie de Mitterrand est d’avoir su aller chercher des gens d’extrême-gauche comme Julien Dray, député PS, ancien membre de la LCR. Il était ouvert sur l’extrême-gauche. Ici réside le génie de François Mitterrand. Il su fédérer les radicaux de gauche, le PS et les Staliniens, et en même temps intégrer une partie de l’extrême gauche.

Né en 1921 au Havre dans une famille de petits employés d’origine paysanne. Commis chez un négociant de coton, puis ouvrier du bâtiment à la Libération, il commence à travailler dans l’édition en 1947, comme représentant de commerce, comptable, secrétaire, technicien de fabrication puis correcteur.

Membre du groupe Octobre en 1943 puis du PCI unifié en 1944, hostile aux Pablistes en 1952, il est exclu du PCI majoritaire en 1955 avec Bleibtreu. Au PSU en 1960, il anime la tendance socialiste révolutionnaire et en 1961 il adhère au PCI minoritaire. Il est membre de son bureau politique jusqu’en 1968. Militant de la Ligue communiste de sa création jusqu’en 1988, il est membre du CC après le congrès de Rouen (décembre 1972), puis du BP. Animateur de la tendance 3. Aujourd’hui sympathisant de la LCR. Il écrit parfois dans Rouge et dans Critique communiste et participe aux universités d’été.

Entretien réalisé à son domicile, 30 rue des Orteaux, Paris XXème, le 21 décembre 2002. Nous avons choisi de ne pas évoquer l’ensemble de la vie militante de M. Lequenne, centrant l’entretien sur quelques thèmes. Plusieurs conversations hors micro nous ont permis de dialoguer plus avant.

 « La Ligue communiste à sa naissance est gauchiste, gauchiste colorée de trotskysme, mais gauchiste. Certains dirigeants, dopés par mai 68, ont beaucoup de prétention, un vrai complexe de supériorité. Bien que membre du Comité exécutif international (CEI) de la Quatrième Internationale – mon suppléant était Alain Krivine –, du comité central et du bureau politique du PCI, je me suis trouvé expulsé de fait de la direction par la nouvelle direction. Avant 1968 j’étais responsable de La Vérité des travailleurs, journal pas extraordinaire, mais qui était au niveau de ce que nous étions alors. On était très peu nombreux, pas plus de 150 en comptant les entristes dans l’UEC, qui furent à l’origine de la JCR. En février 1968, Hubert Krivine avait attaqué notre petite rédaction en déclarant le journal mauvais. J’ai démissionné donc, et j’ai été remplacé par un jeune, proposé par Hubert : Jean-Pierre Beauvais. Au lendemain de mai 1968, de nouveau, dans une réunion du BP élargi, Hubert Krivine s’adressant aux anciens leur dit « Vous allez devoir faire vos preuves ». Ecoeuré, mais n’ayant jamais été un homme de pouvoir, je me suis mis en retrait. Pierre Frank, lui, bien qu’aussi dans la ligne de mire, était indéracinable, en tant qu’un des plus vieux trotskystes, membre du Secrétariat international.

J’en ai fait partie depuis le début. Nous n’étions donc pas des « entristes » comme des gens l’ont dit. Après l’exclusion de notre tendance, dite Bleibtreu-Lequenne, du PCI par Lambert, en 1954, nous avons formé un Groupe bolchevik-léniniste (notre bulletin s’appelait Trotskysme, par défi). Contactés par Yvan Craipeau, la majorité de notre groupe a rejoint la Nouvelle Gauche (NG), où nous avions droit à la double appartenance. Seuls les postiers de notre groupe ont refusé. Puis la NG devint l’Union de la Gauche socialiste (UGS), après sa fusion avec le Mouvement de Libération du peuple (MLP), organisation prolétarienne, catholique et pro-stalinienne. L’UGS était une formation centriste, sans véritable programme politique, avec beaucoup de syndicalistes qui n’étaient que cela ; beaucoup de discussions à n’en plus finir sur tout, et en particulier sur la guerre d’Algérie, où cela allait du pacifisme au soutien, soit du FLN, soit du MNA. Plus de droit à la double appartenance. Nous avons transformé notre petit groupe trotskyste en comité de rédaction de la revue Tribune marxiste, où écrivirent des militants que nous retrouvions ou découvrions. Cela alla jusqu’à Edgar Morin, Daniel Guérin, Gérald Suberville, Yvan Craipeau et même Naville… bien d’autres.  Mais dans l’UGS, les gens du MLP étaient anti-trotskystes. Ils m’ont viré de la section Renault que j’avais formée, parce que je ne travaillais pas dans l’usine. J’ai donc milité dans le XVIIIe arrondissement où j’habitais, c’était très vivant, très intéressant, très militant.

Quand se posa la question d’une nouvelle fusion pour former le PSU, certains, comme Jean-René Chauvin, en refusèrent l’idée, car ils trouvaient qu’en s’étendant jusqu’à fusionner avec la formation de Pierre Mendès-France, cela déplaçait trop l’axe sur la droite. Mais Mendès a tourné cet obstacle en adhérant au PSA (Parti socialiste autonome) qui fut la troisième composante du PSU. Bleibtreu, qui avait des illusions – il espérait faire bloc avec Naville, entre autres anciens trotskystes – a proposé d’élargir le comité de rédaction de Tribune marxiste et de changer le nom de la revue. Naville fut d’accord, à condition que je n’en sois pas. J’ai accepté, bien qu’écoeuré, mais en exigeant de Bleibtreu la constitution d’une tendance dans le PSU, ce qu’il accepta. Ce fut la tendance Socialiste révolutionnaire, où se retrouvèrent nombre d’anciens trotskystes, dont des anciens pablistes, exclus du PC (Simonne Minguet…), ce qui a permis des discussions sur le passé. Mais comme on était d’accord globalement sur la guerre d’Algérie, qui était la question principale de l’heure, j’ai accepté, avec la plus grande partie de ce qui avait été le GB-L, un débat pour notre retour dans la Quatrième Internationale. Cela a abouti, en 1961, à notre retour à la Quatrième Internationale, à une quinzaine, dont des camarades isolés qui s’étaient retrouvés là, et des jeunes gagnés dans le PSU.

Des camarades, Daniel Bensaïd par exemple, qui n’étaient pas membres de la Quatrième Internationale avant 1968, étaient prévenus contre nous. Une anecdote illustre bien leur état d’esprit. En mai 68 à la Sorbonne, Daniel Guérin me demande de le présenter à Daniel Bensaïd, que je connaissais à peine à l’époque. Ce dernier me répond, « je n’en ai rien à faire de cette vieille barbe » ! ». Ce n’était pas le Bensaïd d’aujourd’hui, un ami très cher !

Après 1968, je ne suis réélu ni au CC de la Ligue, ni bien entendu au CEI. Je me bats sur tous les fronts contre le gauchisme. Dans les syndicats par exemple, ils parlaient de créer des fractions, alors que seules des tendances pouvaient permettre des regroupements larges. Travaillant dans l’édition, à l’Encyclopaedia universalis, j’ai beaucoup de mal à faire passer des papiers dans Rouge, car l’édition, ce n’était pas le « prolétariat ». Or, nous avons mené des grèves modèles, les premières grèves de l’histoire de l’édition. Nous avons réussi à entraîner tout le personnel, cadres, universitaires comme employés, sur des revendications comme l’égalité des salaires entre hommes et femmes, à l’intérieur de chaque catégorie. Très vite d’ailleurs il y eut une cellule de la Ligue à l’Encyclopaedia universalis. On a gagné des militants. Ils occupaient des postes clés, Anne-Marie Couderc, responsable du service graphique, Péron (Mesen), responsable de la cartographie, moi-même, responsable de la correction. J’ai été amené à écrire l’article « Trotsky et le trotskysme » dans des circonstances qui méritent d’être racontées. A nos demandes, on nous avait répondu que ce ne serait pas écrit par un militant. Et au dernier moment nous arriva un article écrit par Jean-Jacques Marie. C’était un article absolument fractionnel lambertiste. Je suis alors allé voir le directeur, un ancien du PC, issu du Club français du livre, lui disant que s’il publiait cet article, d’une grande platitude pour Trotsky et d’un sectarisme absolu pour le trotskysme, il se ridiculiserait. Après l’avoir lu, il m’a donné raison, mais m’a demandé des noms pour remplacer Marie. Je lui ai suggéré Pierre Frank, qui avait écrit l’article Boukharine, ou Marguerite Bonnet, qui avait rédigé l’article André Breton. Mais, vu l’urgence, il m’a demandé si je ne voulais pas le faire. C’est dans ces circonstances que j’ai écrit cet article, dont pas une ligne n’a été corrigée lors des éditions suivantes, bien que la partie « trotskysme » l’exigerait..

J’avais réintégré le CC au IIIe congrès de la LC à Rouen (décembre 1972), malgré l’intervention hostile de Salama, que je ne connaissais absolument pas, et après laquelle j’aurai voulu retirer ma candidature. Mais Georges Marion, qui était alors dans ma cellule, m’en dissuada, et je fus élu. Mais je m’y trouvais très isolé.

Dans l’après-mai 68 donc, la Quatrième Internationale et la Ligue soutiennent la guérilla urbaine en Amérique latine, une monstruosité. Toute cette génération était guévariste. Jeannette Habel avait protesté sur les réserves que j’avais émises sur la politique de Guevara, lors de sa mort, dans un éditorial de notre journal. Pour moi la guérilla urbaine est une aventure blanquiste. Je fus seul au CC sur cette position. Le SWP était bien sûr contre, mais sur une ligne droitière. Lors du Congrès mondial suivant, je fus donc très isolé entre les deux grandes fractions qui divisaient l’Internationale.

Dès qu’est apparu le MLF, à l’initiative de maoïstes ou d’anciennes maoïstes, je fus pour que nos militantes y militent. Je me retrouvais encore une fois bien seul, la plupart des femmes de la Ligue étant hostiles à l’idée d’aller au MLF. Plus tard, je défendis aussi, avec un petit groupe de femmes, dit « groupe Sand », le droit pour les militantes à des réunions non mixtes à l’intérieur de l’organisation. Les Américains n’étaient pas d’accord, pourquoi pas des groupes d’homosexuels ? ou d’ouvriers ?, disaient-ils.

Un très grand nombre de militants, y compris des dirigeants, étaient alors des gauchistes. Certains sont devenus depuis de bons amis, mais d’autres ont dérivé ensuite dans toutes les directions. Par exemple un Edwy Plenel qui explique aujourd’hui qu’ils ont souffert d’un creux de générations, mais qui à l’époque méprisait fort les anciens qui étaient en face de lui. Il y avait entre autres les questions sexuelles. On avait oublié les positions communistes de Lénine et Trotsky. C’était « Éclatez-vous ! » et/ou l’éloge des perversités. Ma critique, dans Critique communiste, du livre de Xavière Gauthier,  Surréalisme et sexualité , a suscité une violente offensive contre moi. Cela, au moins, a été l’occasion pour moi de reprendre contact avec Vincent Bounoure et les Surréalistes. [NDA, voir dans Critique communiste n°4, décembre 1975-janvier 1976, l’article de Michel Lequenne, « Surréalisme, sexualité, féminisme et révolution », et dans le numéro 6, avril-mai 1976,  la réponse de Denise Avenas et Jean Nicolas, « La perversion, l’amour et la révolution », puis enfin, dans le numéro 11/12 de décembre-janvier 1977, « Métastase du cancer ultra-gauche » de Michel Lequenne en dialogue et collaboration avec Michel Peret (Jacques Hassoun) et Frédérique Vinteuil (Monique Saliou)]. 

Un certain nombre de jeunes militants, dont Jean-Jacques Samary, Michel Field, Julien Dray… voulaient créer une organisation de jeunesse. La majorité le refusait, du fait que toute notre organisation était jeune. Mais il m’apparaissait que cela n’empêchait pas la nécessité d’un travail spécifique parmi la jeunesse. Je soutiens donc ces jeunes. Ce fut la base de la T3 (Tendance 3). C’est moi qui avais réussi à imposer qu’on cesse de donner des noms grandiloquents aux tendances, mais qu’on les nomme par l’ordre de leur déclaration. Deux des textes fondateurs de la tendance portent, l’un sur le PC, l’autre sur les classes sociales. Sur ce dernier point je m’étais, de longue date, opposé à Serge Mallet et aux sociologues proches du PSU, théoriciens de la nouvelle classe ouvrière. Je revenais à Marx (au tome 3 du Capital), pour qui le prolétariat ce n’est pas seulement les ouvriers, mais l’ensemble des travailleurs, tous ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre, qu’ils soient manuels ou intellectuels, et maintenant souvent les deux à la fois.

A l’époque, et selon les statuts de la Ligue, les tendances se dissolvaient après les congrès. La première T3 disparut donc, et beaucoup de ses premiers membres se dispersèrent. Mais le même nom numérique demeura pour les suivantes. Et celle de Filoche devenant une fraction permanente, la nôtre atteignit aussi une certaine fixité en dépit de compositions variables. J’ai considéré assez vite que ce type de fonctionnement de « démocratie de tendances » était très négatif quand celles-ci deviennent des fractions, comme ce fut toujours le cas pour celle de Filoche.

En 1978 j’avais décidé de ne pas me représenter au CC, estimant que de jeunes militant(e)s compétent(e)s pouvaient occuper cette place, Frédérique Vinteuil entre autres. Justement, c’est cette dernière qui me téléphone après un stage du CC en août 1978, pour me signaler que les discussions en vue de la fusion avec les Lambertistes vont bon train. Cela m’a relancé ! Comment les dirigeants de l’Internationale ne comprenaient-ils pas qu’il n’y avait rien à attendre de Lambert et de son OCI. Ils cédaient aux pressions du SWP. Le but de Lambert a toujours été de détruire la Ligue. Lambert est un aventurier dégénéré, qui, avec sa voix gouailleuse, singe « le parler prolo » d’hier. Ni lui ni son organisation n’avaient plus rien de trotskyste. C’était – c’est – une secte sans principes ni morale révolutionnaires. Lambert avait organisé un de ses « entrismes » dans la Ligue (où le rôle de Filoche n’a pas été clair). Avec cynisme, dès le lendemain de chaque BP, quelque lambertiste téléphonait en manifestant qu’ils étaient au courant des discussions qui y avaient eu lieu ! Mais on passait outre : pas d’enquête. Cela ne fut pas élucidé. De plus, un tel rapprochement aurait dû se faire à partir de toute leur politique passée. On aurait dû d’abord exiger d’eux une autocritique de leur politique pendant la guerre d’Algérie, face aux révolutions coloniales, etc… Ce fut eux qui firent monter la polémique de dénonciation venimeuse de la Q.I., sur une base de dogmatisme sectaire, et cela se solda par la rupture de la presque totalité de la minorité qui avait été celle de Filoche.

Pendant la guerre, Lambert avait été exclu des CCI pour avoir mis les militants stagiaires, dont il avait la responsabilité, au courant des débats internes, afin de les gagner à sa tendance, ce qui était strictement interdit en raison des principes de la clandestinité. Un peu avant l’unification du début de 1944, il fut accepté dans le POI.  Raoul invente (cf. dans le numéro des Cahiers Léon Trotsky qui lui est consacré, n°56, juillet 1995), sans doute d’après Lambert lui-même,  quand il dit qu’il y aurait eu des menaces de mort du CCI contre celui-ci. C’est faux ! Cela n’a jamais été dans nos mœurs et pratiques. Mais ce qui est vrai et dont on ne trouve de traces nulle part, c’est son activité pendant la guerre. Avant la Libération, nous étions tous embauchés dans des usines ou des chantiers (voir le livre de Simone Minguet, Mes années Caudron. Une usine autogérée à la Libération, Syllepse, 1997), étant donné que nous avions la perspective de transformer la guerre impérialiste en guerre civile. Pendant ce temps, Lambert magouillait avec les bureaucrates. Il était sur le point d’accéder, en pleine montée stalinienne, au Comité national de la CGT clandestine, sous son pseudonyme de Temansi. Cela aurait pu être la base d’un beau scandale de dénonciation anti-trotskyste. La direction dut l’en a arracher de justesse. Il a ainsi passé toute sa vie à magouiller, cherchant à infiltrer pour contrôler, dans quelles directions et à quelles fins ? C’est un combinard, pas un dirigeant révolutionnaire comme il a essayé de le faire croire. Il s’est inventé une biographie où tout est faux. Ainsi au PCI, et jusqu’à la scission de 1952, il a été un des responsables du travail syndical, pas le responsable ! Marcel Gibelin était un dirigeant d’une autre envergure que lui. Dans la lutte contre le pablisme, il a été le rallié tardif de notre majorité après avoir essayé un compromis foireux avec Pablo, qui l’a démasqué devant toute l’organisation. Cela n’empêche pas qu’il a réussi à ce que l’histoire s’écrive comme la lutte du pablisme contre le lambertisme ! Mais à force de vouloir manipuler tout le monde, on se trouve manipulé. C’est ce qui lui arrive, en particulier avec FO, sans compter son entrisme dans le PS qui s’est soldé par la fourniture de bons cadres loyaux de ce parti. Une décision d’entrisme est grave. On entre pour quoi faire ? Même l’entrisme de Pablo – dit sui generis – avait une perspective. Le problème c’est que les militants devaient entrer, même en capitulant, ce qu’une majorité refusa. Mais quand un Lambert fait entrer  ses militants au PS, c’est pour quoi faire ? Pour faire aller le PS à gauche? Quelle plaisanterie !

Le quotidien mériterait qu’on y revienne. Cela a été une folie. Comme on n’avait pas les moyens, et qu’on payait tout le monde au salaire minimum, on n’a eu que des étudiants ou des gens sans qualification. Rouge quotidien a donc été un journal minable, sur le plan de la rédaction, comme techniquement. Nombre de permanents, petits loups sans formation, y ont déversé leur incompétence, certains se sont emparés des pages culturelles pour y étaler leur gauchisme à la mode. A la fin seulement, il y a eu un certain redressement. Beaucoup se sont formés au journal, en essuyant les plâtres, et sont passés à la presse bourgeoise. Certains, tout de même, en sont sortis avec honneur, mais l’opération générale a été désastreuse.

J’ai dit beaucoup de choses critiques, mais en trente ans la direction de la Ligue s’est décantée. Jamais une organisation trotskyste n’a eu une aussi bonne direction. Alain Krivine est un type remarquable, ce n’est pas un homme de pouvoir. Il est d’un dévouement total. Ce n’est pas un théoricien, mais il a un sûr instinct, il est très fin, et c’est un excellent orateur comme chacun sait. A la longue les gens se sont formés. Bensaïd est une grande intelligence, un théoricien marxiste de haut niveau, et un écrivain brillant. Sabado, Mathieu, Rousselin… tous forment une remarquable équipe. J’ai toutefois l’impression qu’elle fonctionne mal.

J’ai connu d’assez loin les dirigeants des tendances minoritaires, Nemo, un type fermé, Krasno. Ce dernier a été une des raisons de la sortie de la Ligue de ma femme. Elle était dans sa cellule. Pour certains c’étaient des cas psychiques. Passés chez les Lambertistes, ils n’y sont pas restés longtemps. Ils ne s’imaginaient pas où ils allaient. Quant à Filoche, je ne pouvais pas le supporter. Ce n’était pas une question de divergences mais d’attitude. Quand il était au BP, il mettait sans cesse des points divers à l’ordre du jour. Il se saisissait du moindre événement pour prouver la validité de ses thèses. Il me rendait malade, parce que j’estime que quand on est au BP on doit jouer le jeu.

J’ai quitté la LCR en 1988. J’étais un peu las des luttes intérieures d’éternel minoritaire. L’âge jouait aussi. Je me suis persuadé que je serai plus utile en passant au travail théorique. J’ai fait cependant un retour au journalisme d’agitation dans Rouge pendant la guerre du Golfe, avec une chronique d ‘ Ubu II  qui a été je crois mon plus grand succès journalistique. Après, sans revenir à la Ligue, j’ai repris, au comité de rédaction de Critique communiste, la place que j’y avais tenue pendant toutes ses premières années. J’y collabore régulièrement. Par ailleurs, j’avais passé ma vie à commencer des livres, sur des sujets très divers, « mes pistes », sans les finir. Je m’y mets maintenant. J’ai bouclé mon long travail sur Colomb et la découverte de l’Amérique, avec un Colomb contre ses mythes (paru en juin 2002 chez Jérôme Million, à Grenoble), et un Atlas qui paraîtra peut-être un jour. Je suis actuellement, pour les éditions Syllepse, sur des Lumières sur l’histoire du trotskysme, qui tend à faire justice de toutes les erreurs, divagations, mensonges et calomnies déversées à grand flot sur notre histoire, dont j’ai vécu soixante des quatre-vingt années. A petits pas je termine la mise en livre de mes Grandes Dames de la littérature, partiellement publiées en chroniques dans les Cahiers du féminisme. Huit autres livres attendent leur tour, dont j’espère avoir le temps de les finir, dont mon Catalogue (pour Mémoires), une Contre-révolution dans la révolution et une Histoire et Défense de l’Utopie.

Fonctionnaire (cadre A) au Ministère de l’Education nationale, sympathisante (1975 – 1981) puis militante (1981 – 1986) de la LCR à Orléans puis dans la région parisienne.

Entretien réalisé à son domicile de vacances, 1, Place de l’Eglise, Salles sur mer, 17220, le 1er août 2001.

Je suis née en décembre 1956, mon père était cadre à la Banque de France, ma mère sans profession, mais vivement intéressée par la vie politique, elle fut militante du PSU pendant de longues années.

J’ai connu la LCR à Orléans en tant que lycéenne, en classe de Seconde au lycée Pothier. Il y avait un groupe très actif dirigé par des étudiants. La plupart des sympathisants étaient en classe de Première ou en Terminale, je me retrouvais donc assez seule de mon espèce. Philippe Pignarre apparaissait comme le leader local, membre de la direction de Ville puis de la direction de la Région Centre. Puis il est parti à Paris, au Comité central, mais pour moi c’était déjà un vieux, d’une autre génération. Je suis arrivée au lycée au lendemain des très importantes mobilisations contre la loi Debré, au moment de la lutte contre la loi Haby. Il y avait aussi en 1975-1976 un groupe Femmes auquel j’ai participé. Mais à l’époque je n’étais que sympathisante, j’achetais le journal, j’essayais de le lire mais n’y comprenais pas grand-chose. J’étais fascinée par la rubrique internationale. J’ai reçu une formation plus tard, une fois étudiante, par le biais de stages. Mes parents étaient au courant. Une voisine, sympathisante LCR, a beaucoup contribué à dédiaboliser la Ligue aux yeux de mes parents. Cela a aidé. J’étais déjà très autonome, j’avais une mobylette, j’étais très absente de la maison. Donc mon rapprochement de la Ligue n’a pas causé de drame particulier. Je suis même convaincue que cela a sécurisé ma mère. C’était très formateur d’être à la LCR, par les lectures, les débats. Cela a été plus productif pour certains jeunes que les cours du lycée. Je n’ai pas ressenti à Orléans l’avalanche des tâches. J’étais en sympathie, même relationnelle avec la composante salariée (employés des PTT, de la Sécurité Sociale, des banques). J’ai constaté à la LCR un véritable fossé entre deux types de militants, les étudiants plutôt intéressés par les sujets culturels, plus gauchistes (souvent proches de la Tendance 3) et les salariés, de la T1, plus proches des partis traditionnels, PC-PS. Moi j’étais plutôt proche de la majorité.

A un moment donné la LCR a décidé d’opérer un tournant ouvrier. La volonté de faire de la LCR l’embryon d’un parti révolutionnaire véritablement implanté dans la classe ouvrière a gagné toute l’organisation. Les militants et les sympathisants devaient se faire  embaucher dans les entreprises. On m’avait désigné la Sécurité Sociale, un compromis pour ceux qui ne pouvaient aller dans l’industrie. J’ai une amie à Paris qui a été embauchée chez Renault. Politiquement j’étais d’accord avec ce tournant, j’avais voté pour, mais individuellement j’hésitais. A la fin j’étais angoissée et j’ai été bien contente de partir à Paris pour me sortir de cette situation. A Paris j’ai eu des relations plus proches de l’amitié avec mes camarades, mais jamais je n’ai eu de vrais amis à la Ligue, mon plus grand regret. Cela m’a posé des problèmes sur le plan personnel. De même dans le groupe Femmes existait une complicité mais pas de relations suivies. Donc j’ai trouvé dans le militantisme un lieu de sociabilité mais pas d’amitié.

Une fois à Paris, vraiment militante désormais, j’ai continué à militer aux JCR pendant les deux premières années. Dans ma cellule j’étais dispensée des tâches sur la ville, mais je militais devant les lycées et les Foyers de jeunes travailleurs. Bientôt je me suis sentie décalée et j’ai demandé à changer de secteur.

J’ai aussi fait partie du Service d’ordre, tout nouveau militant y participait. Il devait assurer la protection des manifestations et des locaux, mais c’était alors très soft. Tous les deux ou trois mois nous participions pendant une nuit à la garde du local, près de la Place de la Nation. Le local était connu, il fallait le protéger. Le Service d’ordre était mixte, nous n’avons pas eu vraiment de formation préalable, tout au plus une ou deux réunions animées par un ancien. Il n’y a pas eu à cette époque-là de dérive gauchiste, un seul truc folklo, contre l’ambassade américaine, les États-Unis étant accusés de soutenir les contras nicaraguayens. Un dimanche après-midi donc, nous nous sommes dirigés vers ce lieu, situé près des Champs-Elysées, avec toute une mise en scène, des rendez-vous secondaires…alors qu’il n’y avait rien de risqué. J’étais morte de rire. On s’est contenté de brûler un drapeau américain, de tracer quelques inscriptions et de lancer quelques slogans. J’ai adhéré à la Ligue au moment où le mouvement des femmes a bousculé l’organisation. La ligne militariste était terminée. J’ai été aussi proche du mouvement anti-militariste, après les comités de soldats, j’ai participé à la campagne pour la réduction du service militaire à six mois.

J’habitais en banlieue, dans le Val de Marne, où la Ligue avait une implantation ouvrière, à l’EDF, Air France, Aéroport de Paris, Télécom, mais je militais plutôt sur Paris. J’appartenais à la cellule du VIIe arrondissement, car je travaillais à l’époque au Ministère du Travail. Nous y étions très connus, la deuxième force politique après le PC. Nous tenions les réunions de l’organisation dans les locaux, entre 13 et 14 heures. Nous étions à la fois à la CGT et à la CFDT, militions avec d’anciens militants du PSU, des écologistes rouges et verts et des militants ouverts du PC. A l’intérieur de l’entreprise nous avions surtout une activité syndicale. Les syndicats étaient très forts, toute mesure prise par l’administration était cassée. C’était le début de la gauche et nous dépendions directement de Martine Aubry. On a bénéficié d’un régime que je n’ai rencontré sur aucune boîte et mon engagement n’a eu aucune répercussion négative sur ma carrière.

Certes les cotisations étaient assez lourdes, mais quand un camarade avait des problèmes on discutait et on trouvait une solution. A part durant l’épisode du tournant ouvrier, je n’ai jamais étouffé dans l’organisation qui fonctionnait un peu comme une famille dans laquelle on fait pression avec douceur. Nous avions par exemple un copain chrétien qui était dispensé de service d’ordre. Le seul moment pénible fut le congrès de l’UNEF à Paris. Nous avons été obligés de faire une réunion de fraction pendant le congrès. Julien Dray nous a sifflés comme des petits soldats, les jeunes que j’avais amenés étaient écœurés. Malgré tout la Ligue fut évincée de la direction, le PS et l’OCI s’étant partagé le gâteau. Je ne supporte pas les magouilleurs, et donc pas Julien Dray. Il fallait respecter la démocratie dans les AG. C’est là-dessus, sur nos pratiques, qu’on pouvait rapprocher des gens. Quant au machisme –à ne pas confondre avec la drague, bien naturelle – je ne l’ai pas rencontré à la Ligue. Il faut dire que j’ai connu la génération des mecs recrutés au moment du mouvement des femmes.

Claudine Pedroletti, militante de la JCR en 1967 puis de la Ligue jusqu’en 1995, a été candidate/suppléante aux élections législatives de 1978 dans la circonscription de Besançon. Elle est employée à l’hôpital de Besançon comme laborantine.

Cet entretien a été réalisé à son domicile 38, rue de la Chapelle des Buis, à Besançon, 25000, le 18 février 2003.

 « Je suis née en 1945 à Champagnole dans le Jura. J’ai deux sœurs plus âgées. J’avais commencé des études de pharmacie un peu avant 1968, je les ai interrompues au début de la troisième année. Je suis employée à l’hôpital comme laborantine depuis 1969, je suis en cessation progressive d’activité (CPA).

Ma mère est morte quand j’avais 13 ans. C’était une mère au foyer mais d’esprit moderne, par exemple pour l’aménagement de la maison. Mon père était boucher. Il était peu politisé mais très actif, très catholique. Il a par exemple participé bénévolement à la construction d’une colonie de vacances. Il allait voir les entreprises pour collecter les fonds nécessaires et a pris sur son temps libre pour participer aux travaux. Il a animé aussi des associations sportives et a fait parti du syndicat des bouchers. Il n’a pas bridé ses filles. Ma sœur aînée par exemple avait tous ses permis à 18 ans. Mes sœurs n’ont eu aucune activité politique ou sociale contrairement à moi. Je discutais rarement politique avec mon père mais il était à peu près au courant de ce que je faisais. Il aurait sans doute préféré un autre engagement pour sa fille car il votait à droite. Mais il était très tolérant. Un jour de l’année 1967 les gendarmes sont venus le trouver car sa voiture (conduite par moi) avait été vue sur un lieu de collage d’affiches sur le Vietnam. Il a assumé, il était lui aussi pour la paix au Vietnam ! Il avait tendance à penser que c’est bien d’avoir un idéal à 20 ans.

J’ai connu la JCR en 1967 par le biais de l’UNEF et des Comités Vietnam, mais plus encore à l’occasion de la grève de la Rodhiaceta à Besançon. Ce fut une grève avec occupation de près d’un mois. Les syndicats de l’entreprise, CFDT comme CGT, très ouverts, laissaient les étudiants venir dans l’entreprise occupée. Donc les deux étudiants militants de la JCR ont fait passé un film sur les grèves belges. C’est à ce moment-là que je prends conscience de ce qu’est le PC, un parti stalinien. Il a décidé de faire reprendre le travail en expliquant que les autres usines du groupe avaient repris, ce qui était faux.

Embauchée à l’hôpital en 1969, je suis bientôt rejointe par trois autres camarades, comme moi anciens étudiants de la faculté de Sciences. Quelques mois après mon embauche comme auxiliaire, je suis licenciée pour mon activité politique, puis réintégrée grâce à l’entremise du patron du laboratoire, un homme de gauche, et titularisée dès 1970. Depuis je n’ai pas été inquiétée pour mes opinions politiques.

Notre premier travail militant à l’hôpital a été de constituer une section syndicale CGT où nous sommes majoritaires. Avant 1968 la syndicalisation était très faible. Nous pratiquons systématiquement l’unité d’action avec la CFDT, présentons des listes unitaires aux élections professionnelles, ce qui a le don d’exaspérer les militants du PC. Nos rapports avec l’union locale ne sont pas bons. Celle-ci tente de regrouper tous les sympathisants PC de l’hôpital mais ne réussit pas à nous mettre en minorité. Au départ nous n’étions pas du tout aidés par la Ligue, ce n’est qu’un peu plus tard que s’est mise en place une Commission nationale Santé qui tentait de coordonner notre intervention.

A Besançon nos forces étaient faibles, nous avions des militants à l’hôpital psychiatrique de Novillars, syndiqués à la CGT, mais ils se heurtaient à de nombreux militants du PC, souvent d’anciens ouvriers. A la fin des années 1970 la fusion avec Révolution ! nous a permis de développer un peu notre travail ouvrier. »

Claudine Pedroletti n’évoquant pas spontanément les militants minoritaires de Besançon – Garine (Michel Nappey), douanier, responsable CGT, et ses camarades – nous lui rappelons leur existence. Elle répond :

« J’avais oublié. Il était un peu fou. Il est passé à l’OCI. Cela ne m’a pas beaucoup marqué. Il y avait deux sensibilités différentes à la Ligue. C’est vrai que je ne pense jamais spontanément à ces militants, ils ne sont pas représentatifs. »  

 « La lutte des Lips a surgi en dehors de la Ligue. Charles Piaget appartenait au PSU, mais un PSU de gauche. Leur lutte était soutenue par la LCR, les Cahiers de Mai, beaucoup de monde. Nous n’avions pas de militants à Lip, mais deux sympathisants au moment du Comité d’action (CA). Les modalités d’action mises en œuvre à Lip étaient tout à fait en accord avec la culture politique de la Ligue. Cette lutte ne permet pas à la Ligue de sortir de son isolement, mais l’extrême gauche en a retiré un certain prestige. Car le PSU, très radical, était presque l’extrême gauche. Le secrétaire de l’UD CFDT par exemple, a soutenu le comité de soldats de la caserne, l’aidant à se constituer en section syndicale. Il a été arrêté et emprisonné pour cela. En 1974 nous avons proposé Piaget comme candidat aux élections présidentielles. Catholique, humaniste, il était et est toujours très proche des gens. Excellent orateur, il tirait les larmes. A plus de 80 ans il est toujours actif, dans AC (Action contre le chômage).

Au départ je n’avais aucune formation politique. Mon adhésion à la Ligue m’a amenée à lire beaucoup. J’ai suivi des stages, j’y ai gagné une grande ouverture d’esprit. J’assistais aussi à des cours de philosophie à la faculté. On débattait sur des tas de choses à la Ligue, on avait une ouverture sur l’international. J’ai participé à un stage avec Ernest Mandel. Tout cela nous donnait une vision très large de la politique.

Nous avons milité au MLAC avec le PSU très fort ici. Un de nos militants était médecin, Gabriel Viennet, toujours à la Ligue. Quant aux groupes femmes, cela a créé des problèmes à la Ligue. Les débats ont été violents entre ceux qui disaient que la révolution résoudrait tout et ceux qui pensaient qu’il fallait réfléchir avant. Les femmes de la Ligue étaient très investies dans le groupe de Besançon, groupe de parole mais aussi groupe d’intervention sur le viol. A ce groupe femme appartenaient deux militantes de Lip, dont Fatima Demougeot. Elles aussi avaient du mal à se faire entendre, souvent reléguées aux tâches d’intendance, comme lors de l’occupation des facs.   

Cette irruption du féminisme a eu des conséquences importantes pour beaucoup. Par exemple mon couple a éclaté. Au départ, bien qu’étant tous les deux militants révolutionnaires, nous constituions un couple classique. Nous avions fait le choix d’avoir un fils en 1968, alors qu’à l’époque les militants de la Ligue n’étaient pas très d’accord avec le fait d’avoir un enfant. Les autres militants n’ayant pas d’enfants on ne s‘est pas posé le problème d’une garde collective.  

Si je suis restée si longtemps à la Ligue, c’est parce que c’était l’organisation la plus ouverte, à la différence de Lutte Ouvrière. D’ailleurs à l’hôpital Lutte Ouvrière n’existait pas, à la différence de Peugeot.  La cotisation ne me pesait pas, j’avais un travail. Je donne d’ailleurs toujours des sous. Je n’ai jamais eu non plus de désaccord de fond avec la LCR. Mon engagement a sans doute pesé sur mon premier fils (j’en ai un autre de 16 ans). Il reste rebelle dans sa façon de vivre. Il a une vision politique des choses, il a voté Besancenot. Mais on ne lui a pas assez expliqué. On l’a sans doute un peu tenu à l’écart. On était les seuls à Besançon à avoir un appartement avec une grande pièce, il a subi les réunions enfumées.

Finalement je n’ai pas de regrets, je suis plutôt contente de ce que j’ai fait. Cela paraît un peu louf (sic), mais on a fait quelque chose de nos vies. Mon seul regret : que cela ne se soit pas développé plus.



Pour citer cet article


Entretiens. Documents d’histoire orale..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 5. Printemps 2013, 3 mai 2013. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2735




 
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