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Numéro 4 - Automne 2012 > Le mouvement ouvrier et révolutionnaire aux Etats-Unis en comptes rendus

Article

The New York Intellectuals. The Rise and Decline of the Anti-Stalinist Left from the 1930s. to the 1980s., Chapel Hill and London, University of North Carolina Press, 1987, 440 pages.

Par Jean-Paul Salles.


Alan M. Wald

Date de publication : 12 novembre 2012


Texte intégral

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Considéré comme le chef de file des néo conservateurs américains, Irving Kristol meurt en septembre 2009 à l’âge de 89 ans. Il est assez représentatif de cette génération, passée du trotskysme au libéralisme. Né en 1920 à Brooklyn (New York) dans une famille pauvre d’ouvriers du textile venue d’Europe de l’Est, il fréquente le City College de New York, une des rares universités gratuites et qui n’imposait pas de quota à l’encontre des Juifs, « un Harvard juif prolétarien », ainsi la dénommèrent ses étudiants. La deuxième figure des néo conservateurs, Norman Podhoretz, dirigeant du prestigieux Commentary Magazine de 1960 à 1995, est lui aussi issu du trotskysme. Ce livre d’Alan Wald, tiré d’une thèse, qui essaie de comprendre pourquoi et comment ces communistes anti-staliniens sont devenus des libéraux anti-communistes est donc précieux, bien qu'il ne soit malheureusement pas encore traduit en français1.

La quasi totalité des ces hommes sont des Juifs de New York, issus de familles récemment immigrées d’Europe de l’Est ou de Russie. Alan Wald rappelle le rôle fondateur de la Menorah Society2, créée en 1906, qui permet à ces jeunes gens de s’arracher au ghetto religieux-culturel et d’adhérer dans un premier temps à une philosophie humaniste, non sectaire et de tonalité anti-sioniste. Pour beaucoup, Felix Morrow par exemple (né Mayorwitz en 1906 dans une famille hassidique3), c’est la crise de 1929 qui les amène à se tourner vers le marxisme, le Parti communiste américain dans un premier temps puis bien vite le Socialist Workers Party (SWP) trotskyste. Herbert Solow par exemple voyage en Allemagne, en URSS puis passe par la Turquie en 1932, où il rencontre Léon Trotsky, un militant qui incarne pour lui l’internationalisme et le cosmopolitisme. Ainsi Trotsky devient, écrit Alan Wald, « un point de ralliement pour ces Juifs qui avaient brisé les menottes de l’identité religieuse » … d’autant que le Parti communiste s’isole, par sa tactique de construction de « syndicats rouges » (dès juillet 1929) et sa dénonciation des socialistes démocratiques qualifiés de « sociaux-fascistes ».

Les intellectuels regroupés autour de Partisan Review, notamment le futur grand historien d’art Meyer Schapiro, proches du Parti communiste, s’en éloignent à partir de 1936. L’écrasement du POUM en Espagne, voulu par l’Internationale communiste, et les procès de Moscou les amènent à se rapprocher du trotskysme. La revue publie même un article de Trotsky, « Art et politique à notre époque », sorte de préfiguration du texte célèbre rédigé avec André Breton au Mexique, le 25 juillet 1938, « Pour un art révolutionnaire indépendant ». Ces ralliements à Trotsky expliquent que les staliniens redoublent d’attaques contre les rédacteurs de Partisan Review, qualifiés dans les colonnes du Daily Worker4 de « malades qui ont assassiné Kirov, ont organisé des complots avec la Gestapo et les militaristes japonais contre l’Union soviétique »5.

Déjà avant la guerre, Trotsky perd de l’influence sur une partie de cette génération. La justification qu’il fait, dans Leur morale et la nôtre (juin 1938), de l’utilisation de la violence dans certaines conditions historiques, ne convainc guère les nouveaux adhérents. De plus, la scission du SWP sur « la nature de l’URSS », au printemps 1940, fait voler en éclat ce parti jusqu’ici en plein essor. Les « Cannonites » (partisans de James Cannon, ouvrier éduqué, d’origine irlandaise, ancien leader du Parti communiste américain, devenu le « gardien » du trotskysme orthodoxe) pensent qu’on doit continuer à défendre l’économie collectiviste et planifiée de l’URSS, mais susciter « la révolution politique ». Les « Shachtmanites » par contre (partisans de Max Shachtman, intellectuel révolutionnaire d’origine polonaise, brillant orateur et polyglotte) affirment qu’une nouvelle classe exploiteuse est arrivée au pouvoir en URSS, que la contre-révolution est allée beaucoup plus loin que ne le pensent les partisans de Cannon. Shachtman, dans les années 60, apporte son « soutien critique » au capitalisme américain, comme unique moyen de combattre la nouvelle barbarie qu’est devenu pour lui le communisme. Ainsi, l’antistalinisme, séparé du point de vue anticapitaliste et anti-impérialiste mène ces intellectuels de valeur à devenir anti-communistes, la société américaine leur apparaissant comme un moindre mal. L’un de ces hommes, Sidney Hook, refusait qu’on le traite d’apostat (du marxisme), se définissant plutôt comme un socialiste démocratique. Grâce à la sociologie, Alan Wald explique aussi cette « déradicalisation » par l’ascension sociale de ces hommes, passés du statut « d’ outsiders », dans les années trente, à celui « d’ established » vingt ans plus tard.



Notes de bas de page


1Quelques textes d'Alan Wald sont néanmoins disponibles, en particulier dans les Cahiers Léon Trotsky, dont ceux-ci, « Herbert Solow : portrait d'un intellectuel new yorkais », n° 19, septembre 1984, p. 41-67 et « Victor Serge et la gauche anti-stalinienne de New York, 1937-1947 », n° 35, septembre 1988, p. 5-20.
2Lire à ce sujet Alan M. Wald, « The Menorah Group Moves Left », Jewish Social Studies, vol. 38, n° 3/4, American Bicentennial: I, Summer – Autumn 1976, p. 289-320.
3Le hassidisme est un courant religieux juif d'Europe centrale.
4Le Daily Worker est, depuis 1924, le quotidien du Parti communiste américain. Il est édité à New York.
5Daily Worker, 19 octobre 1937, « No quarter to Trotskyist-Literary or Otherwise ».

Pour citer cet article


Wald Alan M.. The New York Intellectuals. The Rise and Decline of the Anti-Stalinist Left from the 1930s. to the 1980s., Chapel Hill and London, University of North Carolina Press, 1987, 440 pages. : Par Jean-Paul Salles..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 4 - Automne 2012, 12 novembre 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2565




 
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