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Numéro 4 - Automne 2012 > Le mouvement ouvrier et révolutionnaire aux Etats-Unis en comptes rendus

Article

Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression [avec 68 photographies de Dorothea Lange], Paris, Éditions Amsterdam, 2009, 593 pages, 27 €.

par Christian Beuvain


Studs Terkel

Date de publication : 12 novembre 2012


Texte intégral

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I – Spécialiste de l’histoire orale des États-Unis « vus d'en bas » et militant progressiste, Louis Studs Turkel décède le 31 octobre 2008, peu de temps avant que cet ouvrage majeur sur les années trente soit traduit en français aux éditions Amsterdam. En quelques années, plusieurs historiens du mouvement ouvrier des États-Unis disparaissent (Howard Zinn, décédé en janvier 2010, Larry Portis en juin 2011, David Montgomery fin 2011), et si nous les connaissons (un peu) c’est grâce à quelques traductions – en fait une dizaine pour trois d'entre eux (L. Studs Terkel, H. Zinn et L. Portis). Ils représentent ces nombreux spécialistes d’histoire sociale ou politique des États-Unis dont les ouvrages en langue vernaculaire n’apparaissent que dans quelques rares bibliothèques universitaires, le plus souvent parisiennes d'ailleurs. Au scandale de la rareté des travaux sur les luttes sociales nord-américaines1, il convient d'y ajouter celui de l'extrême lenteur du monde de l'édition à traduire certains titres. Par exemple, Hard Times est paru aux États-Unis en 1970, et les entretiens ont été réalisés à la fin des années soixante. Cet ouvrage a donc mis 40 ans à franchir l'Atlantique ! Si les éditions Amsterdam peuvent être louées pour l'offrir enfin au lecteur français (ainsi que quatre autres ouvrages presque aussi anciens de Studs Turkel2), que méritent les autres éditeurs sinon d'être blâmés ?

II – Auteur de onze ouvrages d'histoire orale au total, Louis Studs Terkel nait le 16 mai 1912 dans le Bronx (New York), fils d'émigrants juifs russes arrivés aux États-Unis, via Ellis Island, au début du XXe siècle, comme des millions d'autres Européens pauvres qui quittent le vieux continent3. Après des études de droit à Chicago, il renonce à être juriste et devient en 1936 producteur de spectacles radiophoniques dans le cadre du Projet fédéral pour les écrivains, un des volets culturel du New Deal de F. Delano Roosevelt. En 1949, il gère sa propre émission de télévision, mais en 1953, convoqué par la Commission des activités anti-américaines, il refuse de témoigner. Son contrat est annulé et il est inscrit sur les listes noires comme communiste. Il ne retrouve un travail à la radio qu'en 1958. Maîtrisant totalement l'art de l'entretien grâce à ses émissions, il se décide, sur les conseils de son ami et éditeur André Schiffrin4, à entreprendre une histoire orale des États-Unis. Son premier ouvrage, Division Street, sort en 1967. Dix autres suivent.

III – Ce gros ouvrage est divisé en 5 chapitres (Livre I, Livre II ...) qui abordent différentes facettes de la crise de 1929, provoquée par le Krach de Wall Street (24 octobre 1929, le « Vendredi noir »). Les centaines de milliers de paroles retranscrites sont celles d'Américains, victimes ou bénéficiaires de la crise, combattants ou commentateurs, fonctionnaires fédéraux ou syndicalistes « rouges », paysans ou ouvriers, Blancs, Noirs ou Hispaniques, patrons et gangsters. Ces témoignages émanent d'environ 160 entretiens, plus ou moins longs. Arthur Miller a pu dire de ce livre qu'il « était l'époque [de la Grande dépression] elle-même, son parler, son atmosphère ». Cette atmosphère, que les lecteurs des Raisins de la colère et d'En un combat douteux de John Steinbeck connaissent bien, est renforcée ici par soixante-huit photographies de Dorothea Lange5.

IV – Dans l'impossibilité évidente de rendre compte de tous ces entretiens, bornons-nous ici à rassembler quelques thématiques appartenant à nos champs de recherches. Une première et persistante impression, d'abord : celle de sentir l'épaisseur sociale de ces fragments de vie qui font resurgir événements et situations recouverts, depuis, par « un demi-siècle d'amnésie » (p. 15) et qui sont tout le sel de cette plongée dans le temps, dans « un certain temps » prévient Terkel dans sa préface (p. 22). C'est d'ailleurs ce qui fait la richesse de ce type de sources documentaires : faire connaître le quotidien des « oubliés de l'histoire dominante » et ainsi renouveler notre connaissance de ces milieux6. Face au chômage de masse et à la misère qui déferlent sur les ouvriers et les paysans dès 1930 (rappelons quelques données : de 4 millions en 1930, les chômeurs deviennent 12 millions en 1932, soit ¼ de la population active), militants politiques, syndicalistes ou artistes proposent des réponses certes différentes mais néanmoins toutes combatives. Organisateurs de Conseils de chômeurs comme Larry Van Dursen à Saint-Louis, dans le Missouri (p. 149-153), militants communistes noirs comme William L. Paterson qui part étudier en URSS à l'Université des travailleurs d'extrême-Orient (la célèbre KUTV), de 1927 à 1930, avant d'être organisateur à temps plein pour le Parti dans tout le pays (p. 378-382), syndicalistes révolutionnaires comme Fred Thomson des IWW7 (p. 394-398) ou comme le cigarier Jose Yglesias, qui raconte une extraordinaire grève, à Tampa (Floride), pour conserver le droit d'avoir un lecteur 4 heures par jour dans l'atelier (p. 154-158), acteurs comme Hiram Sherman qui monte l'opéra prolétarien Cradle Will Rock pour le Théâtre fédéral (p. 461-466), tous nous interpellent. Leur enthousiasme, trente ans après, est intact : « Ils étaient prêts pour la révolution » se souvient l'ancien mineur Joe Morrison, mis sur liste noire dans les mines de l'Indiana, en 1934, pour son rôle au comité de grève (p. 171-172). Leurs actions sont toujours en butte à la répression, ouverte et/ou sanglante le plus souvent8 : fichage des ouvriers (« Agitateur syndical. Ne pas embaucher »), unités spéciales de policiers comme l'« Escadron rouge » de Chicago dont le lieutenant touche des primes à chaque grève brisée, vigiles d'usines recrutés chez les ex-prisonniers de droit commun, groupes de type Ku Klux Klan comme la Légion noire de Détroit, manifestants abattus comme à Chicago le 30 mai 1937 (10 morts) etc. Cette répression peut être sournoise, parfois, comme ce qui arrive au projet du réformateur rooseveltien C. B. Baldwin, créateur de 20 000 coopératives rurales sur la base d'un partage égalitaire des récoltes et d'un salaire égal pour tous. Ce projet  fonctionne mais à la mort de Roosevelt il est purement et simplement rayé de la carte par le Congrès, qui le considère comme une forme de « collectivisme russe » ... (p. 334-335).

IV – En effet, et l'exemple précédent le démontre, l'amnésie ne fonctionne pas de manière égale, dans ce pays. Si les échos des luttes ouvrières, violentes ou non, sont de moins en moins audibles, la haine et la vindicte qui resurgissent à la seule évocation du nom de l'inventeur du New Deal, Franklin Delano Roosevelt, impliquent une constante chez les élites. Hamilton Fish, le président du premier Comité d'enquête sur le Parti communiste dans les années trente, défenseur farouche du sénateur McCarthy, et un ancien dirigeant des usines Ford  prophétisent : « Il nous faudra peut-être une centaine d'années pour nous [...] remettre [du mal] que ce [grand destructeur] a fait à ce pays » (p. 186, 373). On comprend mieux les rumeurs, en 1934, d'un coup d'État militaro-industriel contre le gouvernement de Roosevelt, imputé à une organisation baptisée la Ligue de la liberté (note p. 313).

V – Studs Terkel, celui qui se présentait comme « un journaliste de guérilla avec un magnétophone » réussit dans ce livre à vraiment faire ressentir la violence des rapports sociaux de cette « terre de la grande promesse ». Nonobstant son aspect volumineux (près de 600 pages !), cet ouvrage accessible à tous les types de lecteurs mérite largement que l'on s'y attarde à condition de ne pas le prendre pour un livre d'histoire, ce qu'il ne prétend nullement être, d'ailleurs. Ces traces mémorielles, ces histoires nécessitent d'être croisées, en bonne approche méthodologique et critique, avec d'autres documents. Ne serait-ce que pour éviter une trop grande subjectivité ou ne pas tomber dans le piège d'une source suscitée par le chercheur. Ne serait-ce, également, que pour confirmer (ou infirmer), par exemple, certaines informations étonnantes, comme celle d'une porosité entre le Ku Klux Klan et des mineurs syndicalistes de l'UMW (United Mine Workers) dans les années 1930 en Virginie (témoignage de A. Barkham, p. 268-269)9. Si « les témoignages construisent en effet un récit qui doit être pris dans sa globalité, dans ce qu’il dit ou occulte, dans ses déformations et ses mythifications, dans ce qu’il révèle de représentations du passé et du présent au plan collectif comme individuel »10, ces histoires entrouvrent une porte sur un univers méconnu, mal connu, mais qui l'est maintenant un peu moins.



Notes de bas de page


1 Se reporter à notre avant-propos à ce dossier.
2 Studs Terkel, Working. Histoires orales du travail aux États-Unis, Paris, Amsterdam, 2006, (1974), 496 p.; « La Bonne guerre » : Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Amsterdam, 2006, (1984), 384 p.; Race. Histoires orales d'une obsession américaine, Paris, Amsterdam, 2010, (1992), 562 p.; Division Street. Genèse d'une histoire orale des États-Unis, Paris, Amsterdam, 2011, (1967), 360 p. Lire également Paul Buhle, Harvey Pekar, Peter Kuper (dir.), Working, une adaptation graphique, Paris, Éditions Amsterdam/Éditions Ça et là, 2010, 224 p.
3 Entre 1899 et 1924, ont débarqués aux États-Unis 1,8 millions de Juifs, 1,5 millions de Polonais, 3,8 millions d'Italiens etc. Lire Nancy Green, L'Odyssée des émigrants. Et ils peuplèrent l'Amérique, Paris, Gallimard, 1994.
4 Éditeur de gauche connu pour ses prises de position en faveur d'une édition indépendante des groupes capitalistes, André Schiffrin, lors de son combat pour sauver sa maison d'édition Pantheon en 1990, reçut le soutien, entre autres, de Studs Terkel : voir la photo rassemblant S. Terkel, l'écrivain K. Vonnegut et l'historien Arno Mayer in André Schiffrin, Allers-retours. Paris-New York, un itinéraire politique, Paris, Liana Levi, 2007.
5 En 1935, les photographes Dorothea Lange, Walker Evans ou Ben Shahn, sont envoyés en mission en Arizona, Californie, Utah etc. par la Farm Security Administration (dirigée par Rexford Tugwell et C. B. Baldwin, deux des responsables les plus  étatistes du New Deal), pour témoigner par l'image de la misère des paysans chassés de leurs terres. Voir l'entretien avec C. B. Baldwin p. 334-340. Lire Gilles Mora, Beverley W. Brannan, Les Photographies de la FSA. Archives d'une Amérique en crise. 1935-1943, Paris, Le Seuil, 2006, 360 p.
6 Lire l'ouvrage incontournable sur les sources orales de Florence Descamps, L'Historien, l'archiviste et le magnétophone. De la constitution de la source orale à son exploitation, Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2001, 864 p.
7 Les Industrial Workers of the World sont un syndicat révolutionnaire crée en 1905, en réaction au conservatisme de l'autre centrale syndicale, l'American Federation of Labor (AFL). Lire notre note de lecture sur l'ouvrage de Joyce Kornbluh, Wobblies et Hobos, dans ce dossier.
8 Sur la violence des luttes de classe aux États-Unis, se reporter à notre note de lecture sur l'ouvrage de Louis Adamic, Dynamite ! dans le présent dossier.
9 Dans un de ses premiers romans noirs, Vers une aube radieuse (Rivages/Noir, 2003, 318 p.) l'écrivain américain James Lee Burke évoque une grève violente de mineurs dans les années 1960-1970 dans le Kentucky, dont beaucoup sont d’anciens membres du KKK, créé quand les patrons miniers avaient employé des noirs pour briser la grève. Dans son ouvrage De l'Oncle Tom aux Panthères  (10-18, 1973), Daniel Guérin évoque également une tactique de mineurs en Alabama : « le Ku-Klux-Klan ayant été utilisé pour combattre l'organisation [le syndicat], les mineurs blancs y adhérèrent, s'en assurèrent le contrôle, et le rendirent, de cette façon, inoffensif «  (p. 136).
10 Colloque « L'histoire orale : regards croisés et décalés – France, Brésil, Europe »,  Calenda, publié le mardi 5 janvier 2010, http://calenda.org/199886.

Pour citer cet article


Terkel Studs. Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression [avec 68 photographies de Dorothea Lange], Paris, Éditions Amsterdam, 2009, 593 pages, 27 €. : par Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 4 - Automne 2012, 12 novembre 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2562




 
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