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Numéro 4 - Automne 2012 > Le mouvement ouvrier et révolutionnaire aux Etats-Unis en comptes rendus

Article

Dossier : Du mouvement ouvrier, révolutionnaire et communiste des Etats-Unis


Christian Beuvain

Date de publication : 10 novembre 2012


Table des matières

Texte intégral

Il y a un peu plus d'un an1, à propos de l'histoire ouvrière et communiste des États-Unis, nous écrivions : « Remarquons incidemment que cette histoire est presque totalement inconnue en France puisque il n'existe à ce jour aucun ouvrage scientifique traduit sur le communisme américain. » Et aucun ouvrage en français non plus, ajouterons-nous, puisque les étudiants ne disposent actuellement d'aucune histoire, d'aucun manuel, du Parti communiste des États-Unis, même si les pages que lui consacre Marianne Debouzy dans le volume 4 de l'Histoire générale du socialisme de Jacques Droz (Quadrige/PUF, 1997) sont précieuses, ainsi que le livre de Thom Andersen et Noël Burch, Les Communistes de Hollywood (Presses de la Sorbonne nouvelle, 1995), bien que consacré à un secteur bien particulier, l'industrie cinématographique, et centré trop exclusivement sur les scénaristes et réalisateurs. Sur la culture communiste encore, quelques éléments se découvrent dans le livre d' Étienne Bours consacré au chanteur engagé Pete Seeger (Le Bord de l'Eau, 2010)2, comme la création d'un Collectif des compositeurs en 1931 sous l'égide de la Workers Music League ou celle de People's Songs, en 1945, pour diffuser toute musique en rapport avec la classe ouvrière, ainsi que dans les mémoires de l'écrivain Howard Fast, Mémoires d'un rouge (Rivages, 2000). La répression anticommuniste sous le maccarthysme a néanmoins suscité des travaux, parmi lesquels nous citerons ceux  de Marie-France Toinet, La Chasse aux sorcières (Complexe, 1984), de Thomas Wieder, Les Sorcières de Hollywood (Philippe Rey, 2006) ainsi que la traduction d'un ouvrage déjà ancien, de Victor Navasky, Les Délateurs (Balland, 1982). Ce silence assourdissant que nous subissons, impuissants, à propos de l'histoire du communisme américain, vaut-il également pour l'histoire sociale, politique et culturelle des autres forces et mouvements révolutionnaires aux XIXe et XXe siècle ? Il semble que le constat soit moins alarmant, moins flagrant. Pourtant, avant les années 2000, même si nous retranchons quelques traductions comme la très ancienne synthèse de Henry Pelling, Le Mouvement ouvrier aux États-Unis (Seghers, 1965), la biographie de John Reed par Robert Rosenstone (Maspero, 1977) et celle d'Emma Goldman, L'Epopée d'une anarchiste. New-York 1886- Moscou 1920 (Complexe, 1984, rééd. en 2002), le bilan reste mitigé si l'on évoque de possibles travaux en langue française de cette histoire. En effet, bien peu de recherches, à quelques exceptions près, qu'il faut saluer ici : Daniel Guérin, Le Mouvement ouvrier aux États-Unis, 1867-1967 (Maspero, 1970) et De l'Oncle Tom aux Panthères (10-18, 1973, rééd. chez Les bons caractères, 2010),  Larry Portis, IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis (Spartacus, 1985), Ronald Creagh, L'Anarchisme aux États-Unis (La pensée sauvage, 1981) et l'ouvrage pionnier de Marie-Christine Granjon, L'Amérique de la contestation (Presses de Sciences Po, 1985). Dans la décennie tumultueuse des « Années 1968 », ce sont surtout des traductions de témoignages, de souvenirs de militant-e-s que les éditeurs, engagés ou non, publient. Nous pensons ici à François Maspero, avec Autobiographie de « Mother » Jones (1977), à Gallimard avec A l'affût de Bobby Seale (1972) ou Les Frères de Soledad de George Jackson (1977), aux Éditions sociales avec Angela Davis parle (1971) ou les éditions Stock qui publient Crève ! de James Carr (1978), l'histoire d'un jeune membre des Panthère noires devenu proche des situationnistes avant d'être mystérieusement abattu. N'oublions pas le Journal d'une gréviste, chez Payot (1980) par Theresa Serber Malkiel.

Depuis une dizaine d'années, cette situation est peut-être en train de changer. Primo, notons d'abord que le syndicalisme ou le communisme réussissent à s'introduire, en quelque sorte en « contrebande », par le biais de fictions, par des auteurs comme Philip Roth, J'ai épousé un communiste (2001) ou Paula Fox, Côte Ouest (2007), une littérature dite « classique », sur le modèle des grands ancêtres que sont Frank Norris, Jack London, Upton Sinclair, John Steinbeck ou John Dos Passos. Mais aussi par le biais des romans noirs, avec des auteurs comme James Lee Burke, Vers une aube radieuse (Rivages, 1997), Thomas Kelly, Le Ventre de New York (Rivages, 1998), Rackets (Rivages, 2003), Valerio Evangelisti, Anthracite (Rivages, 2004) et Nous ne sommes rien soyons tout ! (Rivages, 2008), Dennis Lehane, Un Pays à l'aube (Rivages, 2009) ou Jon A. Jackson, Go By Go (Série noire, 2001), qui empruntent les traces de leur célèbre prédécesseur, Dashiell Hammett (La Moisson rouge, 1929), emprisonné sous le maccarthysme. Le polar comme écriture d'un objet historique occulté ? Quoi qu’il en soit, ces fictions d'Amérique, par leur mise en intrigue, disent une histoire, saisissent un monde, si on est prêt à admettre que « les fictions instruisent de l’histoire autrement que l’histoire elle-même, si elles sont le lieu du déchiffrement de la modernité »3. Secundo, des traductions récentes ainsi que des recherches nouvelles viennent tempérer, nuancer le constat pessimiste énoncé au début de cet avant-propos, et le rôle moteur de jeunes maisons d'édition engagées comme Agone, Syllepse, L'Insomniaque, Les Forges de Vulcain ou l'Echappée est primordial dans ce renouveau. Par exemple, les éditions Syllepse viennent de créer une collection, « Radical America », dédiée à la contre-histoire de ce continent nord-américain, pour en raviver les mémoires et les expériences. L'ouvrage de Ahmed Shawki, Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine, 1850-2010 inaugure (août 2012) cette collection. La synthèse majeure de l'historien Howard Zinn, Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours (Agone, 2002), sa pièce de théâtre En suivant Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine (Agone, 2007)4 et les travaux de Ronald Creagh sur L'affaire Sacco et Vanzetti (Éditions de Paris, 2004)5 et les Utopies américaines, expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours (Agone, 2009)6 et de Michel Cordillot, La Sociale en Amérique (L'Atelier, 2002) et Révolutionnaires du Nouveau Monde. Une brève histoire du mouvement socialiste francophones aux États-Unis (Lux, 2009), éclairent des luttes et des dissidences anciennes. Les parutions les plus récentes,  comme celles de Tom Van Eersel, Panthères Noires. Histoire du Black Panther Party (L’Echappée, 2006), de Caroline Rolland-Diamond, Chicago. Le moment 68 (Syllepse, 2011), de Yves Delmas et Charles Gancel, Protest Song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties (Le Mot et le Reste, 2012), de Doug McAdam, Freedom Summer. Lutter pour les droits civiques (Agone, 2012) ou de Dan Berger, Weather Underground (L'Echappée, 2010) font plutôt retour, globalement, sur le versant contestataire (la contre-culture) et/ou révolutionnaire des « Années 68 ». Néanmoins, il n'existe, à notre connaissance, toujours aucune étude scientifique sur les maoïsmes et les trotskysmes étatsuniens. Tout au plus dispose-t-on de la traduction de L'histoire du trotskysme américain, 1928-1938 (Pathfinder, 2002), par son principal leader, James P. Cannon, un ouvrage militant donc. On peut également trouver, dans les Cahiers Léon Trotsky, des dossiers (dans le n° 19, de septembre 1984, un dossier sur « Trotsky et les intellectuels des États-Unis ») voire des numéros entiers (n° 63, août 1998, « Sur le mouvement ouvrier aux États-Unis », en fait sur le trotskysme américain), ainsi que des articles (traduits) d'Alan M. Wald, sur les trotskymes. Notre collectif Dissidences a également consacré un dossier aux « trotskysmes américains » (Dissidences/BLEMR, n° 7, décembre 2000).  

L'ensemble de neuf notes de lecture que nous avons choisi de proposer concerne des ouvrages de qualité, si l'on met à part celui de Tim Tzouliadis, une enquête de type journalistique du plus mauvais genre qui n'a que le mérite d'attirer notre attention sur un sujet passionnant mais maltraité. Pour la majorité d'entre eux, les titres sont très récents, traduits de l'américain (sauf deux, ceux de Alan Wald et Peter Drucker), excepté celui d'Alice Gaillard et participent, chacun dans leur genre, de ce renouveau des études sur les luttes sociales aux États-Unis. Ironiquement (pour des historiens !), deux sources fondamentales pour comprendre la nature des rapports entre littérature et politique, et plus précisément entre des œuvres « protestataires » et le Parti communiste américain dans les années trente – un pamphlet de John Dos Passos et un roman prolétarien de Grace Lumpkin – sont traduites et présentées, de manière judicieuse et pertinente, non par un(e) historien(ne) mais par une spécialiste de littérature américaine, Alice Béja. Un recueil de témoignages sur les années de la Grande Dépression par l'historien Studs Terkel, une histoire documentée et chronologique du syndicat révolutionnaire des Industrial Workers of the World (IWW) par Joyce Kornbluh, un classique militant de Louis Adamic sur un siècle de violence de classe (qui attendait une traduction depuis 1931 !), une étude d'Alan M. Wald sur les intellectuels new yorkais des années 1930/1940, passés du trotskysme au néo-conservatisme et un récit très documenté sur les Diggers de San Francisco par Alice Gaillard permettent d'enrichir nos connaissances en ces matières. Nous y avons ajouté un compte-rendu précédemment écrit pour notre ancien site, une biographie du trotskyste Max Shachtman par Peter Drucker, ainsi que deux renvois à des comptes rendus précédemment publiés dans cette revue, celui sur le témoignage du militant communiste John Scott parti en URSS construire le socialisme http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1041), et celui de Daniel Guérin sur les mouvements noirs (http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1590).

Notre intention est de revenir ultérieurement, dans cette revue ou sur notre blog,  sur ces Histoires plurielles du mouvement ouvrier et révolutionnaire étatsunien – les anarchismes, syndicalismes, socialismes, communismes, trotskysmes, maoïsmes, mouvements noirs, étudiants ou féministes etc. –, y compris par des notes de lecture d'ouvrages non traduits, afin de leur rendre une juste place dans une histoire globale de l'émancipation humaine, des avant-gardes et des dissidences.



Notes de bas de page


1 Ceci dans une recension de la revue électronique Reconstruction : Studies in Contemporary Culture, pour notre Revue des revues du 2e semestre 2010 [sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=103 ]
2 Lire notre note de lecture dans le n° 3 de cette revue électronique, sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1916
3 Mona Ozouf, Les Aveux du roman, Paris, Fayard, 2001, p. 25.
4 Chroniquée dans notre revue électronique, sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=514
5 Chroniqué dans notre revue électronique, sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1070
6 Chroniqué dans notre revue électronique, sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1157

Pour citer cet article


Beuvain Christian. Dossier : Du mouvement ouvrier, révolutionnaire et communiste des Etats-Unis.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 4 - Automne 2012, 10 novembre 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2524




 
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