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Catalogue des comptes rendus > Communisme français

compte rendu

Georges Guingouin. Les écrits et les actes, Pantin, Le Temps des cerises, Neuvic Entier, Les éditions de la Veytizou, 2006, 227 pages, 18 euros

Par Christian Beuvain


Marcel PARENT

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Figure singulière du communisme français, Georges Guingouin (1913-27 octobre 2007) l'est, principalement, pour deux raisons. Il fut d'abord le dirigeant communiste des Francs tireurs et partisans français (FTPF) du Limousin pendant l'Occupation de la France par les forces du Reich nazi, puis le libérateur, et, dans la foulée, le maire de Limoges (1945-1947). Celui que l'on surnomma le « préfet du maquis » fut un des douze résistants du Parti communiste français à avoir reçu la croix de Compagnon de la Libération. Ensuite, ses démêlés avec ce parti, pendant cette période et après la Libération, culminant jusqu'à son exclusion par les instances fédérales de la Haute-Vienne le 9 novembre 1952 (sous la présidence de l'envoyé de la direction Waldeck Rochet), ainsi qu'une machination policière et judiciaire (emprisonné sous l'accusation de crime de droit commun, de décembre 1953 à juin 1954) vont alimenter une « affaire Guingouin ». Comme souvent (toujours pourrait-on dire) dans ce qui relève du phénomène de l'exclusion au sein des partis communistes, les non-dits, les instrumentalisations conscientes et/ou inconscientes, les exagérations, la paranoïa, etc. alimentent chez les observateurs extérieurs un surcroît de commentaires et d'analyses propres à conforter les uns dans leur mentalité de défenseurs d'une citadelle assiégée et les autres dans leur vision d'un combat juste et décisif pour la survie du « monde libre » contre les « Rouges ».

L' « affaire Guingouin » a ainsi donné lieu, dans les années cinquante – années de « guerre froide » qui ne s'embarrassaient guère des euphémisations si courantes de nos jours –, à des récits feuilletonesques, particulièrement outranciers, dans la grande presse, au projet d'une histoire comparée de Fabien, Rol-Tanguy et Guingouin qui se serait intitulée Les trois colonels rouges , par le futur éditeur Gérard Guégan (1), puis, quarante ans après, à d'autres récits dont le plus documenté fut, en 1994, celui du journaliste Michel Taubmann (2). En 2003, un ouvrage comprenant un entretien avec Georges Guingouin paraissait (3). Puis, en 2006, Marcel Parent, fils de Camille Parent, cadre de la Fédération du Limousin du Parti communiste, dont il a d'ailleurs retracé très récemment le parcours (4) écrit cet ouvrage qui est un retour sur l'action de Guingouin, mais aussi sur ses productions écrites, aussi bien ses articles dans Le Travailleur limousin avant-guerre que ceux dans Le Peuple limousin , mensuel « dissident » fondé en 1957, et qui n'eut qu'une existence éphémère (cinq mois). Son livre, écrit à partir des archives fédérales et nationales du Parti, des publications régionales du PCF et des socialistes, prend également appui, pour tout ce qui est événementiel, sur les ouvrages parus auparavant, en particulier sur celui de M. Taubmann.

Pour sa problématique, d'emblée, Marcel Parent place l'itinéraire de Georges Guingouin à la croisée de deux forces à l'œuvre dans les partis communistes, un «  appareil centralisateur et autoritaire au sommet » face à des « poussées de volonté démocratique  » à la base (p. 8). Un certain nombre de rapports de « cadres-inter », rédigés en 1944 et retrouvés dans les archives nationales du PCF déposées récemment à Bobigny (Archives départementales) fournissent la matrice des interprétations de l'auteur. Selon ces rapports, Guingouin est très attaché au Parti, même s'il en est un « enfant terrible » (p. 72), et il serait donc préférable qu'il soit « doublé d'un adjoint habile » (p. 73) ou « d'un camarade fort politiquement » (p. 77) car il « sera toujours réfractaire au contrôle du Parti » (p. 77). Ces impressions semblent corroborées par l'intéressé lui-même puisqu'il écrit dans un complément (demandé par la hiérarchie) à sa « bio », le 6 septembre 1944 : « Je passe pour un indiscipliné de la pire espèce… » (p. 74). Sur huit chapitres, qui vont de l'apprentissage politique, au contact d'un espace humain et géographique polarisé par « Limoges la Rouge » jusqu'aux dernières années traversées par la volonté de témoigner, Marcel Parent trace les contours d'un Guingouin militant communiste orthodoxe – au sens où tous ses actes se veulent le reflet fidèles des préceptes de Staline ou de Thorez – en butte, pourtant, à une volonté totalisante et homogénéisante venue des instances centrales soviétiques. Ce faisant, il s'inscrit en faux contre l'interprétation opposée de Michel Taubmann qui fait du maquisard limousin un « gauchiste ». En s'interrogeant (p. 6) sur ce qui caractériserait la « ligne juste » d'un « communisme authentique » (mais qu'est-ce également qu'un communisme authentique ? y a-t-il une « essence » du communisme ? le communisme n'est-il pas un mouvement réel qui abolit un état de choses existant ?) l'auteur semble créditer l'ancien « préfet du maquis » de cette authenticité. Pourtant, ce communiste orthodoxe qu'était Guingouin ne pouvait ignorer la discipline de fer qui régit la vie de l'organisation, et que concevoir un militantisme de communistes sans un Parti ne ressort même pas d'une utopie mais s'apparente à une déviation. Bien plus, Guingouin le savait sûrement au fond de lui-même, la sortie (volontaire ou provoquée) du Parti se traduit dans la majorité des cas par une sorte d' « errance » théorico-pratique – dans son cas, l'analyse par M. Parent du corpus idéologique des cinq numéros du Peuple limousin est assez parlante, de ce point de vue (p. 173) – qui conduit souvent l' « ex » très loin de son point de départ. Est-ce que cette sensation désagréable d'avoir perdu non seulement une « famille » (sentiment partagé par tous les « rejetés » du PCF qui ont publié leurs mémoires), mais aussi une boussole qui « fixe des horizons » (p. 221), n' expliquerait pas l'insistance mise par Guingouin à « renouer un dialogue » (p. 179), à rencontrer des émissaires de la direction entre 1961 et 1964 puis de nouveau en 1977 (p. 179-194) ? L'envie tenace de régler un contentieux qui n'a que trop duré ne me semble pas être une justification suffisante, même si elle dût lui paraître nécessaire.

En conclusion (provisoire) sur ce « « cas Guingouin », que pouvons-nous retenir ? Si le particulier renseigne sur le général, il parait néanmoins souhaitable d'éviter un certain nombre de légendes et d'idées reçues, tant sur le parcours de ce militant communiste que sur d'autres « rejetés ». Guingouin ne fut pas, après tout, le seul à donner prise à des interprétations plus partisanes que scientifiques ? Missak Manouchian, il y a maintenant presque vingt ans, ne fut-il pas l'objet de polémiques tendant à prouver qu'il avait été lâché voire trahi, avec son groupe, par la direction du Parti communiste français ? La plupart de ces poncifs, à propos de Georges Guingouin, se structurent autour de cette affirmation péremptoire, censée tout expliquer : il fut un « grand résistant victime des stals » (formule empruntée à Gérard Guégan) et son cas prend place dans la vague d' « épuration » qui a frappé au mitan des années cinquante, des dirigeants tels que Marty, Tillon, Chaintron, etc. Or, Chaintron, un des deux seuls préfets communistes à la Libération, s'opposa plus ou moins à Guingouin en 1944, Marty ne fut pas résistant, etc. Toutes ses interprétations partisanes ignorent, ou feignent d'ignorer, que pour un parti qui se réclame du marxisme-léninisme, il n'est d'autre légitimité pour un militant, fut-il cadre ou dirigeant, que celle conférée par le Parti. Ceci a pour but d'empêcher absolument la formation de groupes spécifiques, avec une identité et une mémoire particulière, capables, un jour ou l'autre, de s'opposer à l'unité du Parti. Comme le remarquent très bien deux spécialistes de l'histoire du communisme, Claude Pennetier et Bernard Pudal, «  ce n'est donc pas tant le fait d'avoir été ou non résistant qui compte : c'est le sens que peut prendre cette expérience dans un destin militant au regard des normes de légitimité internes au monde communiste (5)  ». Donc, la vie de Georges Guingouin, comme celle de nombreux cadres de valeur du PCF, attend toujours son biographe qui saura lui rendre à la fois sa complexité et son insertion dans une organisation qui cherchait à construire des « hommes nouveaux ».

 (1) Gérard Guégan, Cité Champagne, esc. I, appt. 289, 95-Argenteuil. Champ Libre 1 (1968-1971) , Paris, Grasset et Fasquelle, 2006, p. 67-68

(2) Michel Taubmann, L'Affaire Guingouin , Saint-Paul, Lucien Souny, 1994, 333 p.

(3) Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, Georges Guingouin. Chemin de résistances , Saint Paul, Edition Lucien Souny et cercle Gramsci Limoges, 2003 (voir la note de lecture sur notre site).

(4) Marcel Parent, Camarade Camille, militant communiste limousin , Pantin, Le Temps des Cerises, 2005

(5) Claude Pennetier, Bernard Pudal, « Le questionnement biographique communiste en France (1931-1974) » in Claude Pennetier, Bernard Pudal (dir.), Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste , Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2002, p. 148 (note de lecture dans Dissidences n° 12-13, 2003)


Pour citer cet article


PARENT Marcel. Georges Guingouin. Les écrits et les actes, Pantin, Le Temps des cerises, Neuvic Entier, Les éditions de la Veytizou, 2006, 227 pages, 18 euros : Par Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Catalogue des comptes rendus, 20 septembre 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2474




 
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