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Numéro 4 - Automne 2012 > Parcours révolutionnaires : Daniel Bensaïd

Article

Alain Brossat sur Daniel Bensaïd



Date de publication : 10 septembre 2012


Texte intégral

Le philosophe Alain Brossat avait proposé ce texte à la revue Lignes pour son numéro 32 (mai 2010) en hommage à Daniel Bensaïd, suite à son décès quelques mois plus tôt. Mais ce texte avait été refusé. Sous la forme d'un entretien (auto)critique et parfois polémique, Brossat, estimant que « panthéoniser » Bensaïd n’est pas lui rendre justice, critique des aspects du personnage et de sa pensée peu ou pas interrogés jusqu'à présent. Ainsi, il questionne la « figure autorale » qu'il incarnait, le « jeu » entre le militant et le philosophe, sa confiance « dans la force propre des « vérités » » et une certaine ignorance correspondante par rapport aux « capacités d’apprivoisement (...) des appareils culturel ou médiatique ». Se faisant, il sonde son parcours au gré des changements historiques et de la transformation de la LCR en NPA.

MG : Il faudrait commencer par situer le contexte de cette rencontre, de cet entretien. En le préparant, je me disais qu’il aurait été plus juste qu’il ait lieu directement entre Daniel Bensaïd et toi, mais qu’il n’aurait pu avoir lieu ainsi, compte tenu de votre éloignement de ces dernières années. Aussi as-tu imaginé parler, transmettre quelque chose de la singularité d’un rapport tissé sur de nombreuses années, entre la pensée, et ce que je serais tentée de nommer malgré tout, l’engagement. La philosophie, et la politique.Transmettre donc à quelqu’un qui se tient en dehors, à distance du champ d’expérience qui vous a réunis, afin de soumettre la permanence de vos questions à la présence d’une autre génération.

Il me semble en même temps que vous n’avez jamais véritablement cessé de communiquer Daniel Bensaïd et toi, quoique cette communication soit restée finalement indirecte, et portée par la mémoire. Par vos écrits respectifs, je pense ici à votre commune capacité d’intervention sur le vif des enjeux d’actualité, et votre appartenance à différents espaces de travail, l’Université de Paris VIII, ou la revue Lignes, les mots se répondaient. Ainsi sur d’importantes questions appelées par le présent de la pensée politique, vous partagiez cette capacité d’accueillir l’événement et d’en désirer la puissance, bien que vos outils d’analyse et finalement vos positions politiques aient pu diverger. Le cadre de la démocratie pourrait être l’un de ces points de divergence, Daniel Bensaïd restant attaché à la représentativité politique, à l’espace du parti – via la LCR, puis le NPA - , et toi-même qui mets au contraire violemment en cause la démocratie dans l’ordre des discours, la démocratie malgré tout. On pourrait dire ainsi que vous ne partagez pas le même rapport à la séparation, au dissensus, au conflit politique, et avec provocation, on dirait que si Bensaïd était habité d’une mélancolie de révolution, tu es habité par la possibilité de la guerre civile et son insubordination à tout gouvernement. Avant d’en venir plus précisément à la complexité des rapports entre la pensée politique et l’action, tels qu’ils se sont partagés dans votre expérience commune, souhaiterais-tu dire quelques mots sur le contexte de votre rencontre à la LCR, votre communauté politique de l’époque ?

Alain Brossat (AB par la suite) : Il me semble que rien de ce qui renvoie à l’incidence biographique ne devrait venir encombrer cet échange. Je n’ai pas, dans l’état présent des choses, de « souvenirs » de compagnonnage avec Daniel Bensaïd - politique, universitaire ou intellectuel, et encore moins personnel – à égrener publiquement. Nos interactions s’établissent au présent et non pas dans un champ où il s’agirait de « raconter », que ce soit sur un mode nostalgique, déploratif, commémoratif, héroïque, autocritique, dérisoire... Peu importe, de ce point de vue, ce qui nous sépare à présent, du fait de sa mort : Bensaïd est, du fait même de son hyperprésence continue dans l’espace public au cours des dernières décennies, dans l’engagement politique comme dans le débat intellectuel, une figure ou un acteur dont le tracé, plus que la trace, persiste, dans le temps même de sa disparition : un nom propre autour duquel se trouvent agencées toutes une série de positions auxquelles il importe de continuer à répondre, sur lesquelles chacun est appelé à enchaîner ses propres énoncés, ses propres prises de position. A ce titre, il n’y a pas, contrairement à ce qu’a pu suggérer toute une déploration de circonstances dont sa disparition annoncée a été l’occasion réglée d’avance, d’événement public de sa mort. Il y a bien, pour ses proches, pour ses amis, un événement privé de son décès, sous les coups de l’horrible maladie qui le minait depuis si longtemps et dont il a relevé le gant avec une incroyable endurance ; mais pour le reste, le rôle qu’il s’était lui-même assigné et que lui avaient accordé de bon cœur les médias (« le philosophe de la LCR/ du NPA ») fait de lui une singularité politique, intellectuelle, philosophique tout à fait… singulière : il ne « s’appartient pas » comme un intellectuel, un auteur, un universitaire le fait ordinairement, en composant sa petite marque déposée individuelle et en tentant d’imposer une « signature » qui se détache de toutes les autres – bref, en s’individualisant. En tant que toute sa pensée comme son action étaient agencées sur un collectif, un grand récit historique, même malmenés ces temps derniers, sur un projet politique enraciné dans une tradition déjà ancienne et partagé avec une supposée communauté (militante), il n’était pas et continue à n’être pas un nom propre ou une « figure » courants de la vie intellectuelle contemporaine. Car ce qu’il élaborait, publiait, défendait dans le débat public, n’était son propre qu’à la condition d’un partage constant avec un « nous » politisé et idéologisé – condition qui créait un écart irréductible avec l’immense majorité de ses pairs universitaires – puisqu’il était aussi professeur des universités.

De ce point de vue, il ne faut pas craindre de dire que la construction de la fonction autorale - celle-là même qui donne son occasion à ce numéro de Lignes est l’occasion de promouvoir le « nom d’auteur » Bensaïd au côté de ceux de Baudrillard, Jean-Luc Nancy ou Derrida - suppose une opération de normalisation ou de domestication subreptice, donc une réduction ou un effacement, de cela même qui le singularisait comme un militant avant toute chose, et ceci sans interruption et jusqu’au bout. Toutes sortes de circonstances assez triviales sur lesquelles je ne veux pas gloser ici ont fait  que l’on a assisté à la promotion, avec le consentement actif et légèrement flatté de l’intéressé, de la figure autorale du « philosophe marxiste Daniel Bensaïd », une production, une fabrication dirais-je presque, résultant de la conjonction de l’intérêt politique de certains (sa communauté politique d’appartenance) et des effets réglés de dispositifs comme ceux de la presse, des médias, de l’édition consistant à promouvoir des noms d’auteurs, fonctionnant pour l’édition, le marché et le public comme fétiches et comme marqueurs. C’est ainsi que le militant de toujours, et nullement repenti, a été saisi par la fonction-auteur, épinglé, discipliné, classé comme « philosophe marxiste » et célébré comme tel lors de sa disparition. Mais il faut avoir un regard bien peu critique sur le présent et ses conditions pour ne pas être sensible (avec Foucault, notamment) au faux-semblant constitutif d’une telle alchimie. C’est qu’il ne suffit pas d’être un scripteur, un « écrivant » compulsif et prolifique (ce qu’était assurément Bensaïd, je le dis sans nuance péjorative aucune, je m’appliquerais volontiers à moi-même la même étiquette) pour devenir un auteur, davantage, un auteur de référence. Ce dont l’oubli est ici organisé est aussi simple que massif : Daniel Bensaïd, c’est le NPA aux conditions de la philosophie universitaire et du Monde des livres, de la même façon qu’Olivier Besancenot, c’est le NPA aux conditions de Michel Drucker et de la télé du samedi après-midi.

Au reste, ce n’est sans doute pas seulement par coquetterie (il avait quand même bien fini par se prendre au rôle et au jeu) que, donnant son nom à une « oeuvre » aussi abondante, il nous infligeait rituellement cette antienne, en chaque occasion publique où il lui fallait endosser le rôle du philosophe – et ce jusqu’à sa soutenance d’habilitation, en présence de Derrida et autres importants de la philosophie contemporaine : je ne suis, comme philosophe, qu’un amateur, un imposteur, presque, tout sauf un spécialiste, professeur de philosophie par concours de circonstances, étant, de par ma vocation profonde et mon engagement fondamental un être politique avant tout, un militant, donc, un homme de parti, et, à ce titre, non pas tant un ténor qu’une voix dans le chœur… Que de fois ne l’ai-je entendu faire ce « numéro » qui, je le répète, n’était pas tout de duplicité, même si, à force d’être répété, à contretemps de sa notoriété philosophique croissante, il tendait à acquérir le statut d’une ritournelle un peu affectée, destinée à distinguer celui qui l’entonnait du tout venant de la philosophie des professeurs…

Comme toujours, concernant ce personnage public (j’ai dit que je ne dirais rien de l’homme privé dont l’évocation n’a pas sa place dans cet espace) fait de strates multiples, d’agencements infiniment variables, il y a quelque chose de rigoureusement indéterminable dans ce « jeu » entre le militant et le philosophe : d’un côté, il y avait assurément un certain panache, du courage même, dans la persistance contre vents et marées d’une posture militante, dans l’affirmation d’une actualité de la figure du militant contre tant de pseudo-évidences d’époque ; mais de l’autre, il y avait comme une forme de dandysme dans cette posture, pour autant qu’elle était, chez celui qui l’adoptait, indissociable de l’effet d’autorité produit par sa « stature » intellectuelle reconnue ou sa condition d’auteur. On sait, depuis Brecht, et on en a aujourd’hui la confirmation avec Badiou, comment une certaine pose militante, ouvriériste, une certaine manière d’adopter, dans le champ intellectuel, la posture du (faux) outsider peut rapporter, à celui-même qui s’y établit, une solide plus-value en termes de notoriété, de reconnaissance journalistique, de légitimité autorale… Pour autant que, dans les conditions présentes du champ intellectuel, la concurrence fait rage entre les vrais insiders pour occuper la position du plus intransigeant des outsiders, tout ce qui s’apparente à un tel jeu, même chez quelqu’un qui, comme Bensaïd, est demeuré jusqu’au bout, pour le meilleur comme pour le pire, un vrai militant (un soldat du Parti), ne peut que susciter, pour le moins, qu’étonnement et déception… Comme Badiou, Bensaïd a toujours campé dans la posture consistant à ignorer superbement les capacités d’apprivoisement de la posture critique voire « subversive » des appareils culturel ou médiatique, au profit d’une foi du charbonnier dans la force propre des « vérités », quelles que soient les conditions non pas dans lesquelles, mais bien auxquelles elles sont énoncées. Ce qui est, naturellement, la meilleure façon de devenir l’ami des journalistes et une valeur sûre sur France 3. Cette position de fausse souveraineté pourra utilement être rapprochée de la formule en forme de roulement de tambour - « Seule la vérité est révolutionnaire », prêtée alternativement à Lénine et Gramsci, et à laquelle on opposerait tout aussi utilement celle d’un écrivain : « La vérité, pour ne pas s’écailler, a besoin d’être régulièrement repeinte » (Alain Robbe-Grillet).  

MG : Ton propos m’invite d’abord à dire que tu n’es sans doute pas exclu de cette posture qui consiste à paraître pour « le plus intransigeant des outsiders ». Je constate ensuite que tu ne souhaites aujourd’hui évoquer rien de commun vous concernant Bensaïd et toi, au point que je m’interroge sur la nécessité qu’il y a pour toi à refuser cette commune appartenance, et à la contrarier systématiquement. Mais peut-être cette mémoire appartient-elle aussi au secret, et ne désires tu communiquer que sur ce qui l’a trahie. Je suis surprise enfin par l’idée selon laquelle il n’existerait aucune séparation entre le philosophe, l’historien du communisme que fut Daniel Bensaïd, et le militant, « soldat du parti ». Cela suppose de reconduire le philosophe à un statut d’extériorité vis-à-vis de l’espace public, ou d’envisager comme impossible au contraire l’exposition de celui-ci à la présence politique. Il peut sembler malvenu d’engager la critique à cet endroit, de mettre en cause l’engagement d’un homme en raison de sa notoriété ou de sa pensée. On pourrait dire aujourd’hui que l’espace public et politique manque cruellement d’une présence comme la sienne, quoi qu’on pense du rôle de son autorité intellectuelle ou de la complexité de ses interventions. On connaît de ce point de vue des intellectuels plus équivoques.

Sortant du cadre de l’engagement militant, on peut imaginer que vous avez pu devenir l’un vis-à-vis de l’autre des lecteurs très exigeants, confrontant vos écrits à votre capacité d’en assumer les effets, les actes, le caractère résistant. Je veux dire ici que l’engagement, l’expérience commune de la politique rend implacable le jugement de ceux que cette expérience a par la suite séparés. Vous avez ainsi partagé des repères philosophiques et politiques importants - sauf essentiellement Foucault qui s’est affirmé dans ton analyse de la politique -, Trotski, Lénine et Marx évidemment, mais aussi Sartre ou Benjamin. Une proximité issue de votre appartenance à la Ligue, avec le même souci d’une fragilité du motif révolutionnaire. Mais ces pensées du politique ne vous ont finalement pas conduits vers les mêmes devenirs. C’est dire d’abord que la philosophie, la pensée plus généralement, ne sauraient être directement utiles à l’engagement, qu’elles ne sauraient davantage être les garantes d’une communauté politique univoque. Daniel Bensaïd a ainsi consacré de nombreux écrits à la possibilité de penser une actualité de la critique marxiste - Marx l’intempestif -, à la métamorphose du mythe révolutionnaire – Le Pari mélancolique -, à l’analyse des temporalités en jeu dans cette mémoire politique dans le contexte de l’explosion des démocraties libérales. Dans quelle mesure ces écrits ont communiqué avec ta position ? Et à quel endroit vous ont-ils séparés ?

AB:Il me semble qu’il ne faudrait pas réduire la question du désaccord théorique ou politique au champ des noms propres – des noms d’auteurs, précisément. Ce qui a pu m’opposer à lui, d’une manière toujours plus vive et tranchée au fil du temps, depuis les années 1980, était à la fois analytique et stratégique. En tant qu’il était peut-être le dernier représentant de cette espèce qui a joué un rôle clé dans tout le XX° siècle des luttes et des révolutions - l’intellectuel organique de la classe ouvrière – il était porté à adopter constamment la posture de l’administrateur de l’héritage fondateur de l’identité et des « acquis » de sa communauté d’appartenance, le monde ouvrier, les exploités dans la version socio-historique, le mouvement trotskiste, la IV° Internationale dans la version politico-politicienne. Chacun de ses livres (qui, à ce titre, se ressemblent tous et se chevauchent les uns les autres) était voué à cette tâche première et dernière – réactualiser, re-déployer, re-présenter, re-démontrer cet héritage et en démontrer la validité inentamée dans le présent. Chacun de ces textes est un précis de marxisme, remis en selle à l’occasion de tel ou tel objet ou de telle ou telle circonstance, la méthode consistant non pas à faire face à l’événement, aux discontinuités, aux bifurcations inconcevables, mais bien à rappeler cela même qui, dans le présent, prend la théorie (comme héritage, encore une fois) par le travers, aux exigences de celles-ci. Cette position d’exécuteur testamentaire a, par définition, horreur des épreuves qu’impose à la pensée le surgissement de l’hétérogène ou de la différence ; elle récuse l’imprédictible et les blessures narcissiques qu’il lui inflige. Ainsi, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’effondrement final et au delà, Bensaïd a maintenu sa position de parti, héritée des analyses élaborées par Trotsky dans les années 1920-30, sur l’URSS, ses satellites et le phénomène soviétique en tant que régime, forme d’organisation sociale, « culture » - une position placée sous l’égide du concept de l’Etat ouvrier dégénéré. On voit à cet exemple particulièrement absurde (et fondé sur une approche exclusivement et délibérément livresque de ces objets, rien n’empêchait alors Bensaïd d’aller se colleter, comme nous fûmes nombreux à le faire alors, avec la réalité du soviétisme finissant sur le terrain) combien la marque de l’orthodoxie, du dogme était profondément imprimée sur cette pensée ; une pensée qui, au reste, avait tant à cœur de présenter le visage ouvert du marxisme, attentif aux mutations du présent et sensible aux vents nouveaux de la vie intellectuelle.

Le motif omniprésent de la mélancolie, dans l’œuvre de la « maturité » (période où elle fut promue par un grand éditeur parisien en tant qu’elle représentait un visage nouveau et avenant du marxisme universitaire)  est destiné, précisément, à inverser les signes du triomphalisme, de l’optimisme débridé, des assurances absolues qui prévalent dans les années 1970. Il est la nouvelle modulation d’une œuvre qui baisse d’un ton et fait désormais profession de modestie, de prise en compte de l’incertitude, qui introjecte les reculs et les déceptions.

Mais il ne fait jamais au fond qu’accentuer les traits de la position du veilleur de nuit qui « défend les acquis », du stratège installé dans la position défensive. Pour dire les choses sommairement, dans les années 1970, sous l’effet de souffle de Mai 68, le concept organisateur de la pensée théorique et des prises de position politiques de Bensaïd, y compris dans les débats internes à la LC puis LCR après la dissolution de la première est celui de l’actualité de la révolution, une notion héritée de Lénine et Lukacs. Dans sa communauté d’appartenance politique, Bensaïd incarne alors distinctement les positions les plus radicales, « la gauche », et il se voit fréquemment taxer de « gauchisme », d’ « aventurisme » par ses camarades même, vu notamment la fascination qu’exercent sur lui les modèles insurrectionnels et la lutte armée, qu’ils soient d’inspiration léniniste ou guévariste.

Lorsque s’ouvre le long hiver du reflux, dans les années 1980, il va glisser, au fur et à mesure que son œuvre devient plus abondante et que la figure de l’auteur-philosophe vient recouvrir celle du militant, vers une posture bien différente: celle de l’autorité savante, de l’administrateur de biens du corpus marxien et marxiste, mettant son autorité intellectuelle au service de l’action et des ambitions de son parti. Ce n’est pas pour rien qu’en termes de référents l’accent se trouve toujours davantage placé, dans ce redéploiement, sur Marx et le fonds marxien et moins sur Lénine, le léninisme et la Révolution d’Octobre comme paradigme, même si celui-ci n’est jamais renié.

J’ai, de ce point de vue, été durablement estomaqué par la manière dont cet intransigeant défenseur des textes et des doctrines avait avalisé l’abandon en douceur par son parti du modèle stratégique agencé sur la dictature du prolétariat (indexé notamment sur la référence à la révolution russe) au profit d’une conversion furtive et subreptice au régime de la démocratie de représentation (une conversion dont le symptôme criant est l’activisme, le crétinisme électoral de ce parti). Il faut, pour prendre vraiment la mesure de ces silencieuses inflexions, se rappeler les cris d’orfraie que les « marxistes révolutionnaires » avaient poussés lorsque le PCF, dans les années 1970, avait « abandonné la référence à la dictature du prolétariat » - mais du moins l’avait-il fait à voix haute et intelligiblement.

Fondamentalement, la posture intellectuelle, théorique qu’adopte Bensaïd à partir des années 1980 est celle d’un conservatisme post-révolutionnaire   consistant à batailler sans fin et sur tous les fronts contre les dangereuses innovations qui menacent l’intégrité du corps de la théorie ou les engagements politiques apparaissant en rupture avec la tradition. La part prédominante de la pensée contre dans l’œuvre de cette période, qu’il s’agisse de récuser le concept de multitude ou celui d’empire proposé par Negri et Hardt, celui de plèbe, dans ses usages foucaldiens, de batailler contre des analyses comme celles de Gorz ou Castel à propos des métamorphoses du travail ou des puissances politiques de la classe ouvrière, de récuser, au nom d’un anti-impérialisme de convention, toute action destinée à empêcher de nuire Milosevic et sa clique – tout ceci  dessine distinctement les limites de cette pensée vouée, pour l’essentiel, à la gestion avisée de « vérités utiles », elles-mêmes destinées à conforter dans ses assurances et convictions le public de militants et le peuple de la gauche de la gauche auxquelles elle sont adressées. Le propre des livres de Bensaïd est d’être constamment inscrit dans un horizon d’attente, celui du public composite « à gauche de la gauche » auquel il permet de ne pas désespérer de tout face aux palinodies de la gauche de gouvernement – mais nul n’ignore qu’il ne faut pas trop espérer des livres trop attendus… Il convient de remarquer que la formation de ces interactions entre notre auteur et ce public n’a pas accompagné une radicalisation de ce dernier, mais, plutôt un glissement à droite (le « réalisme » version NPA ou le néo-gauchisme rhétorique à la Daniel Mermet)…

Au reste, où sont, dans ces livres, la puissance affirmative de la pensée, les déplacements qui font date, les concepts nouveaux ? C’est, pour l’essentiel, une philosophie de gardien du temple – une position dont le fondement se détecte aisément, lorsque l’époque est aussi réactionnaire que l’est notre présent, mais dont le propre est d’accompagner le reflux, d’organiser les retraites en aussi bon ordre que possible (c’est ainsi que le signifiant passe-partout « la démocratie » n’a cessé d’occuper une place toujours plus insistante dans les textes de Bensaïd de la dernière période) et nullement de susciter une disponibilité pour des mouvements, des coups d’arrêt, des flux d’inversion de ce cours des choses.

Le poison du fameux « réalisme » qui n’est que la concession par des irréconciliés d’hier, d’une clause résignée d’adaptabilité aux « contraintes », aux conditions du présent est partout instillé dans cette posture de fidélité à l’héritage et de « fermeté » sur les principes. Comment comprendre autrement la liquidation, en forme de congédiement de l’époque dont Mai 68 fut le climax, de la LCR (un sigle qui, à défaut d’autre chose, maintenait un double référent non soluble dans la démocratie parlementaire) au profit d’un parti au nom inodore et sans saveur, une petite machine électorale erratique – sans débouchés parlementaires, sans stratégie de gouvernement - cela même, dans cette inconsistance stratégique, que Trotsky appelait un parti « centriste ». Mais du moins, lorsque le débat stratégique « réforme ou révolution ? » traversait le mouvement ouvrier, ce type de parti centriste avait-il la capacité, dans des périodes de radicalisation, de cristalliser une partie de l’énergie combattante (PSOP dans les années 1930, PSU ans les années 1970…). Dans la phase actuelle où tout tend à glisser à droite, le NPA tel que Bensaïd l’a porté sur les fonts baptismaux, avec la vieille garde de la LCR, n’est pas un pôle de radicalité, mais un moyen de canalisation de ce qui demeure de la combativité ouvrière, ou  juvénile, vers les sables mouvants de l’institution politique, de la « démocratie » somnambulique. De ce point de vue, on serait porté à dire, avec tout les sentiments mêlés que nous inspirent la disparition de celui qui fut un ami, un orateur admirable, un lecteur infatigable, un débatteur brillant, un enseignant captivant, que sa chance (comparable ici à celle de Jaurès) aura été d’avoir tiré sa révérence avant que ne le conduise aux palinodies et aux retournements les plus pathétiques l’impasse dans laquelle il s’était engagé…

MG : Bensaïd a voulu, il me semble, ne renoncer à rien, ni au désir de révolution, ni aux conditions possibles de sa réalisation en terme de représentation : « Même si tu n’es pas sûr d’y parvenir, agis en sorte que le nécessaire devienne possible ». Il a souhaité tenir ensemble ces deux espaces de la politique, quand la plupart des philosophes aujourd’hui se sont détournés de la machine militante. Cet investissement de la politique dans un lieu qui précède sa condition d’exposition aurait, selon toi, orienté son discours. Tu mets en cause une rupture de radicalité dans la position politique de Bensaïd et tu discrédites sans réserve ses ouvrages au titre de leur supposée allégeance à la rhétorique militante; mais la nécessité qu’il incarnait à contretemps et à contre-courant, de défendre une pensée actuelle de la révolution, de la lutte des classes, n’était-elle pas forcée de se transformer au contact de la réalité économique et sociale? Il s’est d’ailleurs exprimé largement sur la complexité de ce passage, de ces mouvements que l’histoire politique insuffle ; ses réflexions sur l’échec, le hasard et le pari vont dans ce sens me semble-t-il. Aussi je me demande si le cadre du parti peut être tenu comme seule cause de cet infléchissement que tu désignes. Le présent situe tous les signifiants issus de l’expérience communiste dans un état d’anachronisme, un décalage aussi efficace qu’inévitable. Et c’est le caractère intempestif de ces énoncés qui détermine aussi leur puissance imaginaire, projective et anticipatrice. Il y a donc nécessairement plusieurs valeurs d’usage de ces signifiants ; et c’est parce que tu as été toi-même trotskiste que tu peux juger de ces usages, de ces devenirs, comme tu peux aussi juger la reprise par Badiou de « l’hypothèse communiste ». Il m’est ainsi  plus difficile de départir entre ces discours, je cherche les moyens de me les (ré)approprier quand tu les as mis à l’épreuve depuis longtemps. En ce sens tu défends toi aussi une certaine idée de la révolution par laquelle tu réponds aujourd’hui à Bensaïd. Et tu sembles dire que le cadre du parti invalide la pensée elle-même, ou soit responsable de son adaptation à l’opinion. C’est l’histoire du communisme lui-même qui s’articule entre ces lignes, l’effet du Parti sur l’idée, sur l’idéologie. Or je pense qu’il existe des espacements entre les écrits, la position de pensée de Bensaïd, et le cadre du parti qu’il a dirigé. Sauf à penser que le parti produit sa propre vérité politique, encore, au point que celle-ci s’impose totalement à la pensée. Auquel cas, c’est de pouvoir, et non plus de politique qu’il faut parler.

AB : La béante fracture qui s’ouvre entre une rhétorique de la radicalité en pilotage automatique (celle que l’on trouvait par exemple à l’œuvre dans le texte récent que Bensaïd livra à Lignes sous le titre « Une violence stratégiquement régulée » et où il en appelait à une « politisation » de la violence à coup de citations de Marx, Sorel et Benjamin) et une politique dont le fond consiste à entrer dans des jeux de forces entre partis « de gauche » est une figure très familière aux yeux de quiconque s’est intéressé aux processus d’institutionnalisation, dans nos sociétés, des mouvements révolutionnaires ; à la domestication des dispositifs destinés à renverser le cours des choses. Longtemps après s’être soumis aux conditions de l’appareil parlementaire, les partis réformistes continuent de vouer un culte de pure forme aux grands référents – la révolution, la lutte des classes, la lutte contre l’exploitation capitaliste, etc. De ce point de vue, Bensaïd, dans son double rôle de transmetteur des grands récits enchantés et d’autorité légitimant les conversions « réalistes » dans le présent,  est bien au courant marxiste révolutionnaire issu de la tradition bolchevik et trotskiste (« L’Opposition de gauche »), relayée par Mai 68, ce que Kautsky fut à la social-démocratie allemande – l’opérateur du passage subreptice, nécessairement subreptice, d’un paradigme à un autre.

Mais ce passage se produit dans une configuration où le motif de la réforme est passé avec armes et bagages dans l’autre camp – celui des partisans de l’ultra-libéralisme et où aucune réserve n’existe plus pour un  réformisme classique, porté par des partis « ouvriers » (désormais aux abonnés absents)… Si bien que le seul lien organique à la tradition qui demeure au Kautsky d’aujourd’hui et à ses amis est l’esprit de secte – le legs léniniste, transposé dans les conditions de la démocratie parlementaire et qui, donc, interdit (encore) au NPA d’entrer dans des jeux d’alliances classique, le conduit à cultiver aux élections un repli sur soi insupportable à une grande partie de ses électeurs potentiels – ceux qui ne comprennent pas, et pour cause, que l’on demeure au milieu du gué sur le chemin du ralliement à la démocratie de représentation. Si l’on examine attentivement l’histoire de cette conversion (dont le paradoxe et l’aveuglement est qu’elle s’effectue dans un topos où la démocratie parlementaire a perdu toute capacité d’incarner un quelconque principe politique), on note que, de LCR en NPA, Bensaïd se fit constamment l’agent le plus intransigeant de cette persévérance « léniniste » à contretemps – en s’opposant toujours avec la dernière énergie à la formation de coalitions avec d’autres forces, susceptibles d’embrayer sur des dynamiques de convergence ou de rassemblement à la gauche de la gauche – ceci de l’épisode de la candidature Juquin aux Présidentielles, sous Mitterrand, à l’épisode Bové plus récemment. Chaque fois, il s’activa personnellement à faire échouer l’émergence de telles dynamiques placées sous  l’égide d’une composition de forces que son parti n’aurais pas contrôlé de a à z.

D’où, inversement,  son émerveillement sans mesure lors de l’émergence du pauvre miracle que constitua la montée de la « popularité » d’Olivier Besancenot, un pur produit du parti.  Qu’il fallût bien, pour qu’un tel phénomène s’accordât aux conditions du pouvoir médiatique, faire de ce dernier le propagateur d’une version des plus allégées du programme fondamental importait peu – l’essentiel était que le chouchou de Drucker et des jeunes militants appartînt au sérail et portât les couleurs de la seule LCR (du NPA). On voit aujourd’hui où a conduit ce cocktail de léninisme résiduel et de « réalisme » parlementaire : aux  récentes Régionales, le NPA peine loin derrière l’attelage relooké du PCF, tant de fois donné pour mort et enterré…

La sombre leçon de tout cela, s’il en est une, est simple : lorsqu’un programme politique s’effondre, dans ses fondements historiques, culturels, lorsque l’imaginaire politique sur lequel il était établi se dissout, ne reste offert à ceux dont le métier et la fonction étaient de l’incarner, dans nos sociétés, que le sombre mirage du pouvoir. Quand la « mayonnaise a commencé à prendre » (comme ils disent) autour de Besancenot, Bensaïd et ses amis (qui tous furent, en leur temps, non seulement d’admirables militants, mais qui, mieux encore, avaient su agencer, dans les années 1970, une communauté politique assez joyeuse et dotée d’un considérable potentiel d’affirmation, d’invention tous azimuts) ont cru que « c’était arrivé », enfin, après une si longue patience… Quoi ? Ils ne le savaient pas vraiment, vu la radicale incohérence de leur perspective stratégique. A défaut de se rattacher à des visées distinctes (tant est vaste le no man’s land qui sépare la prise du Palais d’Hiver d’une Union de la gauche comprenant des ministres post-trotskystes), cette douce euphorie se confondait avec la petite musique du pouvoir. Seule une frange minoritaire de la LCR sut assumer jusqu’au bout la tentation pour aller jouer les utilités auprès de Buffet et Mélenchon. Mais le symptôme était bien là…

Plus les amis sincères de Bensaïd, ses admirateurs, ses collègues auront à cœur de le faire entrer, post-mortem, dans le rôle de l’intellectuel engagé, de l’érudit, du professeur, du philosophe, donc, même marxiste, et plus ils contribueront, nolens volens, à effacer deux dimensions constitutives du personnage public : l’homme d’action et l’homme de pouvoir. Avant sa maladie, il fut constamment un formidable organisateur de campagnes, de manifestations, de services d’ordre, de « coups » de nature diverses – un stratège et un activiste. Faire passer cette dimension aux pertes et profits de sa « panthéonisation » même locale, ce n’est pas lui rendre justice. Il était, dans les manifs qui tournaient à l’affrontement, d’une incroyable bravoure et le notable de la philosophie marxiste devenu, dans les années 1990, salonfähig, ne refusant aucune invitation à la radio ou à la télé, aucun « dialogue » avec aucune figure du PAF, ne devrait pas effacer cette belle figure de l’émeutier en blouson de cuir que sa myopie n’empêchait pas de s’orienter avec détermination et sûreté dans le combat de rue.

Mais, en vrai léniniste, il fut tout aussi constamment un homme de pouvoir, c’est-à-dire d’appareil, expert dans l’art de diriger, d’entraîner, de commander – et aussi (c’est cela le talent de l’homme de pouvoir) de tenir entre les mains les fils de réseaux multiples, de cultiver la confiance et cultiver l’amitié (au sens politique du terme, il n’en connaissait pas d’autre) d’individus, de groupes, de milieux de sensibilité des plus divers, voire antagoniques. Ce talent, il l’exerçait en premier lieu dans son organisation où les luttes de tendances et fractions ont toujours été intenses. Mais il avait aussi son côté « Leroy » (lequel, dans les années 1970, incarnait le visage « ouvert » du PCF autant que Marchais en figurait l’intransigeance post-stalinienne), qui lui permettait de faire bonne figure dans les salons intellectuels tout en étant parfaitement à l’aise au Bureau politique parmi ces professionnels de la politique trotskiste dont Alain Krivine demeure le modèle insurpassable.    Un personnage comme Mitterrand, que, politiquement, il vouait aux gémonies, le fascinait en tant qu’homme de pouvoir, dans son rôle de politicien retors et florentin, dans sa capacité à faire « tenir ensemble » toute cette société de l’Etat agrégée autour de lui, si composite, si hétéroclite. Il ne s’est pas contenté de lui « adresser », sur le mode d’un tutoiement légèrement impertinent, son livre sur le bicentenaire de la Révolution française (Moi la Révolution), il le lui a envoyé, avec une dédicace, mi-ironique, mi-respectueuse et l’autre, bien sûr, n’a pas manqué d’accuser aimablement réception, tant étaient infaillibles son talent pour déployer ses filets et son flair pour identifier un pair, un interlocuteur pour demain… Par la suite, le contact ne s’est jamais rompu, maintenu via un certain nombre de ralliés dont le sénateur Weber n’est que le plus illustre échantillon. L’anecdote n’est pas ici insignifiante et décorative : elle rappelle que, jusqu’au bout, le lien avec le PS n’aura pas été rompu, une continuité régulièrement entretenue par les appels rituels de la Ligue à se désister en faveur des candidats et listes socialistes au second tour des élections. Quand donc la social-démocratie française a-t-elle cessé au juste de mériter le label de « parti ouvrier » ? – the answer, my friend, is blowing in the wind…  

MG : Tu parles donc bien des jeux de pouvoir,  avec ce qu’ils impliquent de déplaisant, et j’avoue être encore une fois surprise par un tel procès, duquel je ne peux d’ailleurs saisir que certains fragments, tant ta pensée s’inscrit dans une perspective politique, une temporalité qui m’échappent. Il se peut que les gens de ma génération aient manqué quelques épisodes, et tu insistes à montrer le pire des mouvements et compromis que la politique des partis engage. Pourquoi pas. Mais je ne vois pas quel sens donner à cette référence de la relation de Bensaïd à Mitterrand. Pas plus que je ne comprends ce que tu entends par son côté « Leroy ». Tu retiens de Bensaïd les seuls jeux de pouvoir de l’homme de parti, quand il prit position à bien des occasions, sur des questions politiques et de pensée fondamentales, et qui communiquaient davantage avec le présent de nos préoccupations. Qu’il le fît à sa façon, suivant les fidélités qui l’attachaient n’enlève rien il me semble à la nécessité qui le faisait parler au-delà de ces questions d’appareils, vers un dehors bien plus vaste que celui que tu désignes.

La figure de Bensaïd, ses écrits, nous invitent à concevoir ainsi le devenir de la pensée marxiste dans une tentative de convergence avec un présent politique que toute semble éloigner. Il s’agit pour lui, les Fragments mécréants, le recueil de Penser agir en témoignent récemment, de ne pas oublier les mots, les énoncés dont la politique révolutionnaire se tisse : lutte des classes, émancipation, violence, communisme ou engagement. Il invite ainsi à penser le caractère intempestif de l’imaginaire communiste, et récemment cette proposition a rencontré celle d’A. Badiou, à partir de son texte L’hypothèse communiste. On a eu ici affaire à deux propositions inactuelles, celle de Bensaïd s’inscrivant dans la correspondance possible du communisme et de la démocratie, celle de Badiou appelant au contraire le signifiant communiste à l’encontre de l’identité démocratique. Bensaïd a répondu à Badiou, en mettant en cause son identification de la démocratie au capitalisme – régimes des équivalences marchandes et politiques, « où tout se vaut et s’équivaut ». En mettant en cause aussi le sort que Badiou fait à l’histoire du communisme « réel » et le sens qu’il donne aux « échecs » du communisme. Or c’est précisément dans un lien indissoluble à l’histoire que Bensaïd a pensé l’évolution du motif communiste, y compris en assumant la part de mélancolie qu’une telle démarche suscitait. Pour Bensaïd, l’analyse de Badiou tend à consolider l’hypothèse philosophique au détriment de l’histoire, ou suivant une lecture singulièrement orientée de celle-ci. Cette opération a pour conséquence de séparer par effet de discours le nom de la réalité historique qui l’a supporté et qui en a fait l’épreuve. Il écrit ainsi : « Dans ces définitions, le communisme perd cependant en précision historique et politique ce qu’il gagne en extension (et en éternité) philosophique. […] Or il n’y a pas pour nous d’extériorité, de dehors absolu de la politique par rapport aux institutions, de l’événement par rapport à l’histoire, de la vérité par rapport à l’opinion. Le dehors est toujours dedans. »

Puisque tu as pris part toi aussi à cette proposition, dans le texte intitulé « Il y a du communisme »1, avec le souci d’en rendre compte au plus près des pratiques politiques, que penses-tu de cette séquence, qui réactualise les conditions de possibilité d’une réappropriation du signifiant communiste ? N’est-elle pas l’occasion d’observer sa valeur d’usage, ses valeurs d’usage – telles qu’elles se partagent entre la rhétorique militante des partis et le fantasme d’une nouvelle vérité politique impulsée par le « philosophe-roi » ?

AB : « Le fait que par la magie du découpage électoral, trois curés, une bonne sœur, un colonel en retraite, un garde-champêtre, une vieille fille acariâtre repliés en Lozère pèsent autant - un député – que cent mille prolétaires entassés dans la circonscription de Gennevilliers »… - c’est du Bensaïd, version août 1968, lorsque, recherché par la police après la dissolution de la JCR, replié dans l’appartement de Marguerite Duras, à Saint-Germain-des-Prés, il écrivait avec Henri Weber Mai 68 : une répétition générale. Ce Bensaïd-là savait que l’on ne prononce pas impunément le nom de « la démocratie » lorsqu’on entend énoncer un programme révolutionnaire et placer le présent sous l’égide de l’espérance communiste. Il savait qu’une telle position ne peut s’énoncer qu’à la condition de manifester une volonté et une capacité de différer radicalement d’avec la forme sensible de « la démocratie » dans nos sociétés – la démocratie de représentation et sa sœur jumelle, la démocratie de marché. C’est la raison pour laquelle ce livre reprend à son compte, avec la joyeuse humeur que manifeste cette envolée, le mot d’ordre spontané issu du mouvement, en juin 68 – « Elections, piège à cons ! ».

Nul ne peut ignorer que la promotion du mot « démocratie » au rang de signifiant-maître de toute politique possible, pensable et acceptable, est ancrée au cœur de la dynamique qui, depuis les années 1980, a porté l’inversion du courant et le triomphe, sur toute la ligne, d’une réaction, d’une contre-révolution dont les effets s’éprouvent dans les espaces politiques, intellectuels, culturels, universitaires, médiatiques, etc. Ce n’est pas la moindre des incohérences de Rancière (ce qui place, ici, Bensaïd en bonne compagnie) que d’insister, et à bon escient, sur l’importance et la constance de ce renversement de tendance, tout en se faisant le promoteur tout aussi infatigable d’un signifiant « démocratie » toujours plus effrangé – plus seulement l’opération qui montre l’égalité en perforant l’ordre policier, l’immémorial des répartitions inégalitaires, mais, tout simplement, cela même qui ferait l’objet de la « haine » des antidémocrates supposés dont la liste peut, ad libitum, être allongée jour après jour…

Sur ce point, Badiou a parfaitement raison de tenir bon, de ne rien céder au tout- démocratique ambiant, de ne pas se laisser intimider par le chantage consistant à assimiler tout refus de se laisser coloniser par le total-démocratisme contemporain à une forme de néo-maurassisme. Lorsqu’il écrivait son premier livre, Bensaïd savait que l’on peut défendre les revendications ouvrières, les droits politiques, les libertés publiques sans faire allégeance à la religion du démocratisme – et pour cause, celle-ci était distinctement à l’époque le « fait de l’autre », la foi et le culte de l’ennemi. Le pan-démocratisme contemporain est une idéologie qui n’a rien en commun avec la manière dont, dans la société des individus contemporaine, tout un chacun introjecte l’habitus démocratique en tant que composante de la civilisation des mœurs - mettez Badiou à l’épreuve d’un débat public, et vous constaterez qu’il n’en respecte pas moins les formes et les codes, dans les échanges, l’écoute de la position adverse, que le plus convaincu de nos « démocrates ». La question n’est donc pas du tout celle de la montée de passions ou d’idées anti-démocratiques, mais bien celle du refus d’une forme de codification de la vie politique qui place celle-ci sous le régime de l’Un (démocratique) – seul.

S’il est un facteur qui contribue aujourd’hui à miner la démocratie comme idée et comme valeur, c’est en tout premier lieu l’institution de la démocratie de représentation en tant que machine à discréditer et ruiner la vie politique. Le refus d’acteurs de premier plan  du débat philosophique sur la politique, comme Rancière ou Bensaïd, de mettre les choses au point en donnant à leur différence d’avec le tout venant du discours de promotion de la démocratie un tour irrécusable et irréversible, leur refus de prendre en considération ce qui se joue dans le piège des mots ne relève pas d’une distraction, cela a un sens profondément politique : il s’agit, encore et toujours, de ménager l’institution démocratique en tant qu’elle demeurerai, envers et contre tout, le moins pire des systèmes d’institutions politiques. Ce qu’objecte Bensaïd à Badiou à propos de l’ « hypothèse communiste » est ici infiniment moins actuel et signifiant que son passage en douceur d’une posture stratégique selon laquelle la politique révolutionnaire a pour condition le parti d’avant-garde de type léniniste à une autre où la forme-parti tout court doit être défendue envers et contre-tout, contre les tentations libertaires et plébéiennes notamment, en tant que cette forme est le conservatoire obligé de la représentation. Ce n’est donc pas par scrupule post-bolchevik et pour se garder contre les incriminations tendant à faire de tout marxiste un totalitaire et un ennemi des libertés que Bensaïd tient tant, dans ses derniers écrits, à s’établir dans la position du démocrate « radical ». C’est bien parce que, converti par défaut à la démocratie de représentation, il a vu son programme, son espérance et son utopie colonisés par le proliférant paradigme du pan-démocratisme contemporain. Le reste n’est que rhétorique – un communisme pour discours dominicaux, comme on disait jadis.      



Notes de bas de page


1 A. Brossat, « “Il y a” du communisme », in Tous Coupat tous coupables, Lignes, 2009.

Pour citer cet article


Alain Brossat sur Daniel Bensaïd.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 4 - Automne 2012, 10 septembre 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2448




 
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