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Catalogue des comptes rendus > Mai 68 : les comptes rendus

compte rendu

Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €.

Par Jean-Paul Salles



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A la différence de La France des années 1968 de chez Syllepse, le livre de La Découverte n'est pas un dictionnaire constitué d'une série d'entrées. La matière est répartie en 4 parties chronologiques, elles-mêmes subdivisées en 7 rubriques. On peut donc pratiquer l'école buissonnière et on y fait de nombreuses et bien agréables rencontres. Ce sont les brefs récits surtout qui nous ont touché : de la guitare à la 4L, en passant par la minijupe, ces objets emblématiques de la période sont magnifiquement évoqués par Bertrand Lemonnier, Ph. Artières et Elodie Nowinski. Les Lieux ne sont pas oubliés, de la rue d'Ulm aux bidonvilles de Nanterre, en passant par l'usine Sud-Aviation de Nantes, la première usine occupée, grâce en partie à l'action d'un « lambertiste », Yvon Rocton, évoqué par M. Zancarini-Fournel. Notons aussi parmi d'autres, la superbe description de la librairie militante « La Joie de lire » par Julien Hage (p.533-7) et les pages consacrées à l'Université de Vincennes par François Dosse, et celles, plus originales, de J.-Ch. Coffin sur le Séminaire de Lacan. Les descriptions de films, en introduction à chacune des quatre parties chronologiques, sont également de purs joyaux dus à Antoine de Baecque, qui passe en revue La Chinoise de Godard, Reprise (Hervé Le Roux), L'An 01 de Jacques Doillon et Le fond de l'air est rouge de Chris Marker. Dans la rubrique Traverses, plus diversifiée, nous relevons aussi quelques pépites : le Festival d'Avignon perturbé (E. Loyer, p.398-401), les pages consacrées à Pierre Fournier, le pionnier du premier journal écologiste La Gueule ouverte (p.606-608) et l'évocation de l'intervention surprise d'un jeune militant du FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire) au cours de l'émission radio de Ménie Grégoire, en mars 1971, ces deux brèves étant de Philippe Artières. La dimension internationale de Mai 68 n'est pas oubliée, mais nous avons tendance à penser qu'elle méritait mieux, la forme brève utilisée (« Ailleurs » est une des 7 rubriques) desservant le propos.

Mais c'est la rubrique « Acteurs » qui suscite notre plus grande réserve. Comment Ph. Artières peut-il écrire dans « Les cent visages du gauchisme » (p.350-7) que cette histoire est impossible car les travaux n'existent pas (sa bibliographie est en effet bien indigente et il ne connaît pas Dissidences, qui existe depuis 10 ans !). Il se trompe même quand il dit que L'Histoire des Gauches en France , pourtant elle aussi parue à La Découverte, n'en parle pas, Daniel Lindenberg consacrant 2 articles à cette question et citant au passage Dissidences . De même, comment justifier que l'ouvrage consacre un article à Jean-Pierre Duteuil ou à Pierre Overney, ce qu'il fallait faire, mais ne dise à peu près rien d'Alain Krivine, premier candidat « bidasse » aux présidentielles en 1969, ou d'Arlette Laguiller, première femme candidate ?

La deuxième coordonnatrice de l'ouvrage, M. Zancarini-Fournel, a également beaucoup contribué à l'entreprise, écrivant près de 180 pages d'introduction (« Récit ») à chacune des 4 parties, sans compter les brèves. Elle ne s'est pas contentée de faire une synthèse des travaux déjà existants, elle est fréquemment revenue aux sources primaires. Son premier récit (« 1962-68 : Le champ des possibles ») est particulièrement réussi ; le développement sur la jeunesse à partir de l'enquête initiée par François Missoffe en 1966 ou celui sur Grenoble avant 68 sont très talentueux. La suite nous réserve aussi quelques bonnes surprises : l'évocation trop rarement faite des tentatives de boycott de l'agrégation (p.407 et sq.) ou l'étude des communautés (p.433-4), qu'elle réalise à partir du mémoire de maîtrise d'Edward Sarboni. Mais réussit-elle toujours à s'affranchir de sa « mémoire particulière » de l'événement, pourtant l'objectif affirmé par Ph. Artières dans son texte d'ouverture. C'est amicalement que nous lui faisons ce reproche, car nous savons bien que l'objectivité, la « Vérité », sont hors de portée de l'historien(ne). Ne prenons qu'un exemple, à propos du MLAC (p.441). Comment peut-on écrire que les organisations d'extrême gauche « veulent manifester contre le gouvernement et les organisations tenues pour réformistes, comme la CFDT », alors que dans bien des villes ce combat commun pour la libéralisation de l'avortement a permis à l'extrême gauche de sortir du ghetto dans lequel le PC et ses organisations sœurs tentaient de la maintenir ? C'était bien souvent aux côtés des organisations réformistes non communistes que les militants d'extrême gauche menaient campagne, projetaient par exemple le film Histoires d'A , boudé par le PC (nous renvoyons à notre livre sur la LCR, pour quelques exemples, p. 200-201).

De même – pour finir – les concepteurs de l'ouvrage se félicitent de pouvoir publier de nombreuses photographies réalisées par les correspondants de L'Humanité . Certes. Mais derrière l'objectif, il y avait un homme, le militant d'un parti pour qui le gauchiste était l'ennemi, ou au mieux n'existait pas. Donc, placer en page de couverture une photo de manifestation montrant une banderole de l'UEC avec les mots « Pour un gouvernement populaire » est-il vraiment judicieux quand on sait, qu'au début des événements, l'UEC, normalisée après l'exclusion des trotskystes et des maoïstes en 1966, a tout fait pour dissuader les étudiants de se joindre à la contestation ? Par contre, regrettons l'absence de la photo de l'ouvrier et du CRS face à face, lors de la grève du « Joint français », et celle de l'inconnue du 25 avril 1974, pourtant commentées brillamment par Vincent Porhel (p.455-7) et par Philippe Artières (p.704-5). Il n'est pas sûr que la jeune génération ait ces photos en mémoire…


Pour citer cet article


Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €. : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Catalogue des comptes rendus, 26 août 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2346




 
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