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Numéro 1- Printemps 2011 > Outils : la revue documentaire

Article

« Le sens des élections françaises. C’est d’abord, et avant tout, une victoire socialiste. », Le Populaire, 21 mai 1924.


Paul Faure

Date de publication : 23 mars 2011


Table des matières

Texte intégral

Espérée, annoncée, la victoire du Cartel des gauches envoie 104 députés au groupe socialiste à la Chambre1. Cette modification de la donne politique est interprétée de manière divergente au sein de la sfio. Le secrétaire général intervient de manière ostentatoire pour indiquer la marche à suivre au parti. En procédant ainsi, il s'adresse à ses partenaires de cartel -aux radicaux, républicains socialistes- à ses camarades de parti -à sa fraction de droite et au groupe parlementaire. La victoire du Cartel est la victoire du parti socialiste; la défaite du Bloc national est la conséquence des coups portés par la sfio depuis quatre ans sur la plupart des sujets : problèmes financiers et de politique intérieure, questions extérieures, Ruhr, organisation de la paix2. De plus, le secrétaire général du parti affirme que les décisions du Groupe Parlementaire seront conditionnées par l'assemblée des délégués de la sfio. Cet ensemble d'arguments est destiné à mettre en exergue le rôle suiveur des radicaux dans l'opposition au Bloc national. Par ce discours, le leader socialiste assigne une place seconde à la composition des listes du Cartel sur lesquelles dans la majorité des départements socialistes et radicaux se sont trouvés associés. Le corps électoral est censé avoir suivi la cohérence des socialistes plus que l'hésitation radicale. Cette captation donne le rôle prééminent au congrès dans la politique à suivre par les nouveaux parlementaires qui ne sont en rien redevables à l'action commune. Le parti est avant l'opinion publique, il est seul habilité à donner légitimité à l'action au sein des institutions. Par ces remarques, Paul Faure trace la limite entre droite et gauche, excluant l'efficacité de l'alliance électorale au profit de l'action socialiste. Cette volonté de maintenir les liens serrés entre le gp et le parti est tributaire de la situation politique dont les socialistes ne sont pas maîtres, conséquence de la tradition renouée à Tours dont le secrétaire général est le garant.

« La défaite de cette formation politique ou politicienne, qui porte le nom de Bloc National, aura surpris l’opinion étrangère.

Je ne suis pas sûr qu’elle n’ait pas également étonné, en même temps que désolé, les milieux officiels français.

Deux jours avant le scrutin, le ministère de l’Intérieur faisait annoncer la défaite des Cartels des gauches.

Quant à une victoire du Parti socialiste nul n’y pensait –sauf nous- car on estimait que sous le régime électoral absurde et scélérat que nous subissons, le fait seul d’avoir partout contre nous une liste communiste réduisait nos chances au minimum.

Il faut bien maintenant s’incliner devant le fait accompli : le Bloc National est battu et bien battu, les gauches l’emportent.

Dans le camp des vainqueurs, le Parti qui émerge le plus, c’est sans conteste le nôtre.

Numériquement, il comptait cinquante élus dans l’ancienne Chambre. Maintenant, il dépasse la centaine.

Mais sa victoire est plus complète et plus étendue encore, étant donné que c’est lui et lui seul, qui a été le préparateur, l’artisan, de la déroute du Bloc National.

Ce dernier a été battu à cause de sa politique financière ruineuse, lourde aux pauvres gens, favorable aux spéculateurs et aux gros capitalistes ; à cause de ces agissements réactionnaires, dominés qu’il était par la droite pure ; à cause enfin de sa politique extérieure de conceptions et d’actions séparées où les intérêts véritables de la France, en même temps que ceux de l’Europe, étaient méconnus.

Et il faut qu’on le sache : c’est le Parti socialiste seul qui depuis le 16 novembre 1919 a mené le combat le plus acharné contre toute cette politique. Il ne s’est pas contenté d’une opposition de forme ou de critiques vaines et négatives : à chaque question, à chaque problème, il a apporté ses solutions à lui, étudiées, mises au point, pratiques, sans renoncer en rien ni à aucun moment, à ses conceptions idéales.

Il a mené cette bataille âpre et difficile avec cinquante élus seulement, un Parti affaibli par la scission, privé de son journal central, fondé par Jaurès, et que les communistes lui ont ravi : avec une classe ouvrière divisée, au ressort parfois brisé, à l’élan toujours affaibli.

A la Chambre, la carence du parti radical fut au début complète. Ce n’est qu’au fur et à mesure que sur certains points nous gagnions la partie, que nous enlevions un bastion ou une position quelconque au Bloc National, que l’opposition radicale s’éveillait, vacillante et timide.

En particulier, nous fûmes seuls pour mener le combat contre la Ruhr.

Ces choses-là, on doit les rappeler pour bien comprendre la signification de la consultation électorale du 11 mai.

*

Le Bloc National est donc battu, il perd plus de 100 sièges. La gauche radicale pourra gouverner.

Que va-t-il maintenant se passer ? Ici, nous entrons dans le domaine des hypothèses, et les esprits prudents ne doivent s’y aventurer que fort discrètement et à petits pas.

Mais ce qui apparaît possible et désirable, c’est la double crise ministérielle et présidentielle, prochaine et obligatoire.

Poincaré et Millerand sortent condamnés du scrutin : leur départ est tout à fait probable. En tout cas nous le réclamerons avec force.

Qui gouvernera ? Briand avec des éléments de gauche et de droite mêlés ? Herriot avec un coup de barre plus caractérisé à gauche ? Nul ne peut savoir.

Cela dépendra des radicaux eux-mêmes, éternels, hésitants, guidés par des pilotes à vue courte qui louvoient sans cesse quand il faut agir et filer droit.

Je rappelle qu’en novembre 1919, les statistiques officielles donnaient comme élus radicaux, rattachés et inscrits à leur parti 130 ou 140 députés. Au lendemain de l’élection, ils n’étaient plus que 85.

Ce sera peut être l’inverse cette fois. Attendons et ne portons pas de jugements trop prématurés sur une situation nécessairement encore quelque peu obscure.

Pour le moment, un fait demeure certain et réjouissant, le Bloc National est par terre, et le socialisme se redressant d’un vigoureux et magnifique coup de rein reprend sa marche e avant.

Et les communistes ?

Ils ont fait tout le mal qu’ils ont pu.

Partout ils ont mené contre le Parti socialiste d’abominables campagnes de calomnies et de méchancetés. Mais, à part la région parisienne, leur insuccès a été total.

Leur représentation dans la nouvelle Cambre s’élèvera à vingt-six.

Quand on saura que dans Paris et la grande banlieue ils ont dix-neuf élus, on aura une idée de leur faiblesse dans le reste de la France.

Ah ! Ce Paris : milieu de déformation où règne l’esprit frondeur et où la démagogie peut exercer parfois de rudes ravages !

Paris fut boulangiste jadis, puis nationaliste au temps de l’affaire Dreyfus, puis Bloc National en 1919. Le communisme devait le marquer à son tour. C’est fait. Cela durera autant qu’une chanson à la mode ou qu’une épidémie de grippe.

Ailleurs, en France, les masses prolétariennes sont demeurées fidèles au socialisme et même là où les communistes avaient obtenus quelques succès depuis la scission, ils sont en recul marqué, quand ce n’est pas la déroute complète.

Trois élus dans le Nord, contre dix aux socialistes, un dans le Cher, un dans la Seine-Inférieure, un dans le Lot-et-Garonne, un dans le Bas-Rhin, et puis c’est tout, plus rien ailleurs. Ils perdent leur représentation sortante dans les Bouches-du-Rhône, dans la Corrèze, dans l’Ain, dans l’Aube.

Dans la Haute-Vienne les cinq députés socialistes sortant sont réélus à la majorité absolue avec plus de 50.000 voix contre 5000 aux communistes.

Dans les régions minières du Pas-de-Calais les socialistes ont six élus, les communistes aucun.

Mais l’un des départements où la défaite des communistes s’accuse le mieux, c’est la Saône-et-Loire, département industriel, où les énormes masses ouvrières du Creusot, de Montceau-les-Mines, de Montchanin, de Chalon, viennent de donner aux socialistes une victoire éclatante. Au Creusot même, des Schneider, nous obtenons 5.200 suffrages contre 3.200 au Bloc National, et 600 à trois autres listes parmi lesquelles la liste communiste. Cette dernière obtient 6400 voix de moyenne en tout contre 67.718 à la liste socialiste.

Nous enlevons cinq sièges sur les huit que détenait le Bloc National. Il nous a manqué 2.719 voix pour obtenir la majorité absolue et emporter les huit sièges de haute lutte.

Si le grand capitalisme de Schneider a dans ce département deux députés et les radicaux un, ce sera dû uniquement aux quelques milliers de suffrages qui sont allés se perdre (pas pour tout le monde !) sur la liste communiste.

On le voit notre succès est réconfortant et notre autorité grandissante sur l’opinion publique et auprès des masses ouvrières et paysannes.

Au travail maintenant ! L’heure difficile commence, ou plutôt se continue, car à quel moment notre action fût-elle facile ?

Si nous savons rester unis, si la pensée et la doctrine du socialisme nous lient et nous inspirent, nous avons devant nous une œuvre magnifique et féconde. »



Notes de bas de page


1 Quelques uns ne sont pas dès l'abord membres de la sfio : Ponard du Jura, Barabant de la Côte d'Or, Auray de la Seine demandent leur inscription au groupe socialiste lors de la séance du groupe du 4 juin 1924. Le Populaire, 14 juin 1924.
2 Paul Faure, « Le Parti Socialiste vainqueur du 11 mai », Le Populaire,16 mai 1924. Repris par JB Séverac, « Les impatiences des faiseurs de ministère, » Le Populaire, 20 mai 1924.

Pour citer cet article


Faure Paul. « Le sens des élections françaises. C’est d’abord, et avant tout, une victoire socialiste. », Le Populaire, 21 mai 1924..

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 1- Printemps 2011, 23 mars 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=207




 
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