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Bibliothèque de comptes rendus : juin 2012 > Varia

Article

Le fils oublié de Trotsky, Paris, Seuil, 2012, 192 pages, 17 euros.

Par Jean-Guillaume Lanuque


Jean-Jacques MARIE

Date de publication : 26 mai 2012


Texte intégral

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C’est au fils le moins connu de Trotsky, Serge Sedov, que Jean-Jacques Marie a décidé de consacrer une biographie, vingt ans après celle de son frère, Léon, œuvre de Pierre Broué. Pas de grande révélation au programme, bien que l’auteur mette à contribution la correspondance de Serge inédite en français1, mais un récit qui illustre bien l’acharnement combiné d’un homme et d’un système contre une famille dont le nom symbolise à lui seul la critique en actes de la bureaucratie soviétique. Né en 1908, aux alentours de Vienne, Serge Sedov vit une enfance ballotée entre les pays, avant le retour en Russie de 1917. Dès lors, les absences constantes du père expliqueraient son rejet de la politique (une façon également de se différencier de son frère), Serge Sedov étant même un temps attiré par les métiers du cirque. Ses autres centres d’intérêt sont le sport, la littérature, et on le découvre également doté de beaucoup d’humour, y compris dans les situations les plus graves. En 1924, il quitte le domicile parental, animé par l’envie de s’en sortir par lui-même. Devenu ingénieur, il se spécialise dans les moteurs gazogènes, auxquels il consacrera un ouvrage.

La première moitié des années 1930 voit une dégradation de ses conditions de vie et de travail, avant qu’il ne soit emporté par la Grande Terreur. Il est ainsi impliqué en 1935 dans le pseudo « complot des bibliothécaires » du Kremlin via Kamenev, puis exilé à Krasnoïarsk, en Sibérie ; une façon de le mettre en réserve pour de futures manipulations judiciaires. Serge Sedov, en plein isolement amoureux, ne trouve du travail qu’au bout de plusieurs semaines de recherche, mais l’usine de fabrication de bateaux mus par des moteurs gazogènes qui l’embauche sera également sa nasse. Il est en effet arrêté une nouvelle fois en juin 1936, sous les fausses accusations habituelles de sabotage industriel, alors que sa femme est enceinte d’une petite Ioulia qu’il ne connaitra jamais. Déporté à Vorkouta durant l’été, il participe à la grève de la faim organisée par les trotskystes à l’automne dans le but d’améliorer leurs conditions de détention. Pour autant, il est difficile de reconsidérer le manque d’intérêt politique de Serge Sedov, qui, dans la courageuse résistance qu’il déploie, cherche sans doute avant tout à ne pas salir son père2. Son refus de céder fait justement qu’il est fusillé en secret en octobre 1937, sans que ses parents n’en sachent jamais rien. Le calcul de Staline, considérant peut-être que le silence sur son sort affaiblirait davantage Trotsky que la révélation de son exécution, demeure toutefois discutable.

Au-delà de ce portrait intéressant d’un homme pris dans les soubresauts de l’histoire, et d’éventuelles divergences d’interprétation3, le livre de Jean-Jacques Marie souffre à plusieurs moments d’une certaine tendance à la dispersion. Il contient en effet de larges développements sur le sort de la famille de Trotsky, ainsi que sur Trotsky lui-même et son action politique, qui donnent l’impression de s’éloigner à plusieurs reprises du cœur du sujet ; le chapitre « Royat ou Royan ? » est ainsi tout entier consacré à une tentative d’assassinat de Trotsky, au début de son exil en France, digne des pieds nickelés.



Notes de bas de page


1 Publiée en 2006 en Russie, elle concerne aussi bien ses parents -la dernière lettre qu’ils reçoivent datant de décembre 1934, moment où s’amorce la répression de masse- que sa seconde femme, Henriette.
2 De même, lorsque l’auteur écrit « Si Serge a consacré une partie du maigre espace de sa chambre à garder des archives politiques de son père, il ne devait pas être totalement indifférent à leur contenu » (p.81), il nous semble négliger l’attachement familial que ce dépôt peut simplement incarner.
3 Jean-Jacques Marie estime ainsi que Léon Sedov s’est fait assassiner par le NKVD, citant des témoignages de responsables de la police secrète, alors que l’on peut voir là tout aussi bien le désir de s’attribuer une mort sans doute liée à des complications opératoires…

Pour citer cet article


MARIE Jean-Jacques. Le fils oublié de Trotsky, Paris, Seuil, 2012, 192 pages, 17 euros. : Par Jean-Guillaume Lanuque.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : juin 2012, 26 mai 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1985




 
Revue électronique Dissidences...-