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Numéro 3 - Printemps 2012 > Notes de lectures : Trotsky en biographies

Article

Coda : Deutscher, Broué, Service

Essor et déclin du travail biographique sur Trotsky


Christian Beuvain
Jean-Guillaume Lanuque

Date de publication : 11 avril 2012


Texte intégral

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I – En novembre 2009, une nouvelle biographie de Trotsky1, œuvre de l'universitaire britannique Robert Service, professeur d'histoire russe à l'université d'Oxford, paraît aux Presses universitaires d'Harvard. Robert Service est déjà l'auteur de biographies de Lénine, Staline, ainsi que d'une histoire du communisme mondial2. Sa traduction sort à l'automne 2011 chez Perrin. C'est la première biographie substantielle en français du révolutionnaire depuis celle de Pierre Broué en 1988 chez Fayard, si l’on excepte celle de Jean-Jacques Marie chez Payot en 2006, abrégé vulgarisateur, et celle, plus brève et surtout plus hostile, de Nicolas Tandler chez Pardès en 2009. Une biographie en russe était bien parue en 1992, œuvre de Dimitri Volkogonov, mais souffrant sans doute des conséquences de la chute de l’URSS et du désintérêt apparent pour les idées communistes, elle ne fut jamais traduite en langue française. Pas plus d'ailleurs que celle de  l'universitaire britannique Geoffrey Swain3 (Trotsky, 2006) ou du chercheur à la Hoover Institution de Stanford, Bertrand M. Patenaude (Trotsky : Downfall of a Revolutionnary, 2009). La sortie du livre de Robert Service est d’autant plus notable qu’elle a suscité de nombreuses réactions dans la presse anglo-saxonne et française, particulièrement élogieuses, mais encore peu dans les milieux scientifiques, dont une très critique de Bertrand M. Patenaude, justement. Sa lecture approfondie ne manque donc pas de surprendre le lecteur un tant soit peu familier du sujet.

II – Le  parti pris de Robert Service est clair : construire un livre de combat. Il souhaite donc en finir avec la légende dorée de Trotsky. D'emblée, dès l'introduction, Robert Service juge Trotsky bien plus dangereux que Staline. Usant d'un procédé uchronique4, il affirme que l'accès au pouvoir de Trotsky aurait représenté « le risque de voir l'Europe plongée dans un bain de sang » (p.17). Ce faisant, il renoue, non avec une critique libertaire ou ultragauche5, mais avec le courant anticommuniste libéral. Là où Isaac Deutscher manifestait une réelle sympathie pour son personnage, et Pierre Broué une profonde empathie, Robert Service assume son antipathie, émaillant son propos d'innombrables petites piques répétées et totalement gratuites6. Le problème, c’est qu’elle le conduit à utiliser certaines sources sans suffisamment de sens critique7, à tordre ses analyses et à verser dans la caricature8. Il met par exemple en cause l’accord entre Trotsky et Alexandra, sa première femme, quant à son départ d’exil, sans aucun argument solide pour ce faire, ou juge les preuves concernant l’argent allemand versé aux bolcheviques « irréfutables » (p.203). Il ne veut voir en Trotsky qu’un homme vaniteux, égocentrique, orgueilleux, suffisant, bref un concentré de défauts dans une personnalité mue avant tout par la soif de pouvoir. Ce qui est paradoxal avec ce que certains journalistes présentent comme la découverte majeure de Robert Service : la clé de l'échec de Trotsky est justement d'avoir hésité, face au pouvoir de la bureaucratie stalinienne, à cause de son ego surdimensionné... Indéniablement, l'analyse psychologisante remplace ici une histoire des rapports de forces.

III -  En outre, l’accent mis sur l’homme d’action s’accompagne d’une profonde négligence à l’égard de l’œuvre écrite et théorique de Trotsky. La révolution permanente n’est jamais présentée dans sa totalité conceptuelle, la loi du développement inégal et combiné9 est évoquée  une seule et unique fois (p. 444-445), le front unique est marginalisé, et la plupart des écrits du révolutionnaire ne sont pas même analysés en détails (ainsi du Manifeste de la IIIème Internationale lors de son congrès de fondation, plus généralement de tous les textes de la Comintern, et à l’autre extrémité de la période, des documents de la IVe Internationale). Le manque d’intérêt pour la construction du mouvement trotskyste dans les années 1930 en est le corollaire, accompagné d’un franc mépris pour les trotskystes10, et les rares fois où Robert Service s’y intéresse, c’est au risque du contresens11. Une comparaison chiffrée avec le texte de Pierre Broué est assez significative, d'ailleurs. Robert Service ne consacre qu'un quart du total de son livre12 à la période comprise entre l'exil et l'assassinat de Trotsky (1929-1940), où se construit ce que le pouvoir stalinien nomme le « trotskysme »13, alors que Pierre Broué évoque la même période sur un tiers du livre, en deux parties14. La démarche possède une certaine cohérence, d’ailleurs, puisque selon Robert Service, ces espoirs de révolution ne sont que « rêves ». On le devine franchement hostile à toute idée de renversement révolutionnaire, systématiquement qualifié de coup d’Etat, qui pourrait s’opérer sur commande à l’aide de l’Armée rouge (sic), et plus largement à toute lutte politique violente, ce qui semble lui répugner15. Soit. C'est son droit d'historien. Encore faut-il que les jugements de valeur ne l'emportent pas sur l'analyse. L'ouverture d'un espace de légitimation du status quo ante bellum ne dispense pas d'appliquer les normes de la recherche  historique.

IV – Ce manque d’intérêt personnel pour le personnage biographié explique sans doute l'écriture de Robert Service, souvent plate, voire laborieuse dans ses enchaînements logiques fort peu apparents, manquant cruellement de souffle, de chair. Un constat qui se confirme au fil de la lecture, le début de l’ouvrage réussissant, grâce à des tableaux de la Russie tsariste en mutation, à susciter davantage d’intérêt. Mais ce qui ne manque pas de surprendre encore davantage, c’est le relatif amateurisme du résultat final, pourtant abondamment relu, selon les dires de l’auteur. Les erreurs multiples abondent, même si certaines ont disparues entre l'édition originale et cette traduction. Pour ne citer que les plus ahurissantes qui laissent sans voix : les alliances européennes (Triple Alliance et Triple Entente) qui se constituent à l’été 1914 après l'attentat de Sarajevo, un Robespierre athée, un André Breton « sympathisant communiste » en 1938 dont les oeuvres expriment « de la compassion à l'égard de la classe ouvrière »16 (p. 498),  le militant clandestin polonais Ignace Reiss, officier de l'Armée rouge, qualifié d' « officier polonais chargé de la sécurité du régime soviétique » (p. 476), une France « politiquement [...] sur le gril » (sic) en 1934 qui « risque de tomber sous le même régime que Berlin » (p. 465) etc. Les manques sont tout aussi flagrants : rien sur les relations nouées avec Alfred Rosmer en France au début de la guerre, rien sur l’invasion allemande poussant aux accords de Brest-Litovsk, rien sur le bloc des oppositions de 1932 jugé négligeable, tandis que la réalité des oppositionnels emprisonnés en URSS est carrément niée17. Enfin, les contresens concernant son personnage principal et ses camarades sont nombreux, de la centralité de la révolution mondiale dramatiquement sous-estimée chez les bolcheviques, à la supposée réhabilitation de Trotsky par Gorbatchev en 1988, en passant par un Victor Serge démissionnaire d’une IVème Internationale dont il n’a jamais été membre etc. Les lacunes de Robert Service sur l'histoire la plus classique du communisme soviétique ou du trotskysme éclatent lorsque Trotsky devient le défenseur d’une « culture prolétarienne » et d’un art inféodé. Ce contresens flagrant est émis à l’occasion du commentaire de Littérature et révolution : « (…) en fin de compte, c’est bien Trotski qui a posé les bases philosophiques du stalinisme culturel » (p.355). Il est redoublé lorsque Robert Service évoque le « Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant » de 1938, qui selon lui ne marque « aucun progrès par rapport à Littérature et révolution » (p. 498). Lorsqu'il titre un chapitre « Confrontation avec les philosophes » comme s'il analysait une lutte entre le marxiste Trotsky et de « vrais » philosophes comme Max Eastman ou James Burnham18, il s'agit en réalité d'une controverse au sein du mouvement trotskyste. Eastman et Burnham, militants de premier plan du Socialist Wokers Party des Etats-Unis, débattent de la nature de l'URSS et de son Etat : un Etat ouvrier « dégénéré » ou un capitalisme d'Etat ? Trotsky leur répond vertement et l'ensemble de ses textes sur cette controverse est rassemblé dans Défense du marxisme, ce que le lecteur de Robert Service ne saura pas. Pourtant, il ne le dispense pas d’éloges, au contraire, louant ses qualités d’orateur et d’écrivain, et la totalité du livre contient nombre de faits justes, d’événements correctement transcrits, mais le résultat final ressemble plutôt à un collage sans logique globale forte, où les éléments authentiques peuvent servir à faire passer les innombrables erreurs. Pas de révélation, donc, quand bien même Robert Service estime avoir dévoilé de l’inédit en utilisant les brouillons de l’autobiographie écrite par Trotsky, les passages finalement non publiés étant supposés révéler « ce qu’il ne voulait pas qu’on sache » (p.19)… alors qu’ils étaient disponibles depuis longtemps, et que leur destruction aurait été logique en cas de volonté de dissimulation19 !

V – Au final, lorsque Robert Service se distingue des biographies d’Isaac Deutscher (qualifié d’ailleurs sans honte de « fidèle partisan » de Trotsky lorsqu’il écrit son travail20 !) et de Pierre Broué en critiquant leurs « opinions très contestables » et le fait qu’ils auraient « occulté un grand nombre de questions délicates » (p.10), c’est plutôt à lui que ce genre de remarques convient. Quant aux louanges dont le livre a bénéficié ici ou là en France, recevant même le prix du meilleur livre d'histoire 2011 par le magazine Lire, sans doute faut-il y voir à la fois l’influence diffuse mais profonde de la vision criminogène du communisme et un manque de recul historique et de culture livresque sur le sujet de la part de critiques s’extasiant sur de prétendues nouveautés sans précédents. Un sentiment général de célébration du cynisme d’une époque, cynisme de ce Trotsky, et cynisme surtout d’un historien bien peu scrupuleux, est également sous-jacent. Sans doute aurait-il été préférable, pour Robert Service, de livrer un sincère pamphlet antitrotskyste plutôt qu’une biographie élaborée, non sur le traditionnel métier de l’historien, mais sur un lit de Procuste21. Dans une historiographie fortement clivée, Robert Service a choisi sa place. Dans le registre classique de la biographie historique, Robert Service n'a nullement revisité le genre en dépoussiérant la figure du créateur de l'Armée rouge, comme Jacques Le Goff le fit avec Saint Louis22. Que n'eut-il été salué s'il s'était plongé dans une approche renouvelé du sujet en s'arrimant, par exemple, aux logiques de l'enracinement partisan, aux sociabilités militantes ou aux enjeux mémoriels ?  Par comparaison avec l’œuvre d’Isaac Deutscher, portée par un véritable souffle lyrique23, une écriture pleine de panache, qui s’inscrit pleinement dans l’histoire par sa remise en lumière d’un personnage historique d’envergure, l’ouvrage de Robert Service fait piètre figure. Quant à la biographie de Pierre Broué, pourtant fortement datée du fait de son introduction et de sa conclusion, toutes imprégnées par le contexte de changements en URSS et d’espoirs nourris chez de nombreux trotskystes, elle reste à ce jour la référence incontournable en matière de faits et de masse de documents embrassée, en attendant que le lecteur français puisse un jour prochain (?) comparer avec celles de  Geoffrey Swain ou Bertrand M. Patenaude. Ainsi que Pierre Broué l’écrivait lui-même, « Trotsky, c’est d’abord la haine contre lui »24.



Notes de bas de page


1 Contrairement à la traduction française, nous maintenons l’orthographe en « y » concernant le révolutionnaire russe, ce dont nous nous sommes expliqués dans la « Présentation » du volume 6 de Dissidences, Trotskysmes en France, Latresne, Le Bord de l’eau, 2009, p.16.
2 Robert Service, Comrades. A World History of Communism, Harvard University Press, 2007, 624 pages. Ce livre, si l'on en croit  The Guardian (12 mai 2007), n'est qu'une « relentlessly cartoonish portrayal » [description incroyablement caricaturale] de la théorie et de la pratique communiste.
3 Geoffrey Swain, professeur à l'université de Glasgow, est également l'auteur de The Origins of the Russian Civil War (1995) et Tito : A Biography (2010).
4 L'uchronie est un genre littéraire qui repose sur une réécriture de l'histoire.
5 Incarnée par exemple dans l’ouvrage de Willy Huhn, Trotsky le Staline manqué, Paris, Spartacus, 1981.
6 « Comme à son habitude, il dramatisait la situation » (p.34) ; « il aurait dit n’importe quoi [souligné par nous] pour gagner les ouvriers et les soldats de Petrograd à la cause du Parti » (p.199) ; « il avait persécuté des innocents » (p.461) ; « il lui aurait fallu être au seuil de la mort pour écrire un ouvrage qui ne soit pas en rapport avec le marxisme contemporain » (p.472) ; son goût pour un confort bourgeois revient également à plusieurs reprises.
7 Ainsi du  témoignage de Grégori Ziv, un ami de jeunesse de Trotsky, que l’on sait notoirement hostile à ce dernier.
8 Robert Service estime ainsi que Trotsky ne fut « jamais un homme politique à plein temps » (sic, p.152), du fait de pauses qui lui auraient été nécessaires, mais jamais avare d’une contradiction, il ne manque pas de lui reprocher la priorité donnée à la cause politique au détriment de sa famille ! Un sommet est sans doute atteint avec cette hypothèse concernant Serge, le fils cadet de Trotsky, et son humanisation d’une chienne qui leur fut offerte : « (…) peut-être aussi le jeune garçon, qui avait reçu si peu d’attention de ses parents, complètement investis dans la politique, avait-il eu besoin d’imaginer une « personne humaine » pour lui tenir compagnie » (p.164).
9 Cette théorie stipule que les pays moins développés peuvent accéder à un développement moderne par des voies économiques différentes.
10 Outre de nombreuses pages du dernier chapitre, on peut relever ce fait que la fondation de la IVème Internationale, pour Robert Service, est aux antipodes du « réalisme politique », p.489.
11 Ainsi, sur les trotskystes français « infiltrant le parti socialiste » (p.483) en lieu et place de l’entrisme à bannière déployée…
12 Soit la 4e partie, environ 130 pages sur 550 pages, hors notes, bibliographie et index.
13 Lire Vincent Chambarlhac, « Le trotskisme au regard de l'autre. Essai de déconstruction d'une catégorie mentale », Cahiers Léon Trotsky, n° 79, décembre 2002, p. 71-82.
14 Les 4e et 5e parties, soit environ 350 pages sur un total de 950, hors notes, bibliographie et index.
15 « Ce n’est qu’à partir de 1923 environ [sic] qu’il s’impliqua dans une action révolutionnaire en Europe, tout en sachant que c’était un risque pour la sécurité militaire soviétique [resic]. Pendant la guerre civile, il garda un comportement parfaitement responsable [reresic] » (p.280).
16 André Breton adhère au PCF en 1927 et s'en sépare définitivement en 1935. A quelles oeuvres peut bien se référer Robert Service : Nadja ?, L’Immaculée conception  ?  Les vases communicants ?
17 « Vers le milieu des années trente, Trotski n’y comptait plus de partisans actifs », p.500. Il suffit de renvoyer au dernier livre de Pierre Broué, Communistes contre Staline, Paris, Fayard, 2003.
18 Robert Service leur adjoint, pour les besoins de sa cause Sydney Hook, alors que celui-ci, en 1939-1940, s'est éloigné de la mouvance trotskyste, après avoir participé à la Commission Dewey d'enquête sur les crimes imputés à Trotsky par le pouvoir stalinien lors des Procès de Moscou.
19 Rappelons pour mémoire cette citation d’Isaac Deutscher, qui a travaillé sur les archives de Trotsky : « En fait, Trotsky était très au-dessus de toute falsification ou déformation de documents » (Trotsky. Le prophète hors-la-loi, tome 1, Paris, UGE, collection 10/18, 1980, p.12).
20 Un comble lorsque l’on connaît les désaccords assumés entre Isaac Deutscher et Trotsky ! Certaines des interrogations de Robert Service n’ont d’ailleurs rien de nouveau, à preuve cet extrait de Deutscher : « Dans quelle mesure fut-il l’artisan de sa défaite ? Dans quelle mesure fut-il poussé par des circonstances critiques et par sa propre personnalité à frayer la voie à Staline ? » [souligné par nous] (Trotsky. Le prophète armé, tome 1, Paris, UGE, collection 10/18, 1972, p.11.
21 Voir la critique dévastatrice de l'historien Bertrand Patenaude dans The American Historical Review, vol. 116, n° 3, juin 2011, p. 900-902.
22 Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996.
23 « Nous sommes bien ici en présence d’une tragédie moderne » (Trotsky. Le prophète désarmé, tome 1, Paris, UGE, collection 10/18, 1979, p.16).
24 Pierre Broué, Trotsky, Paris, Fayard, 1988, p.20.

Pour citer cet article


Beuvain Christian et Lanuque Jean-Guillaume. Coda : Deutscher, Broué, Service : Essor et déclin du travail biographique sur Trotsky.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 11 avril 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1908




 
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