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Numéro 3 - Printemps 2012 > Outils : le maoïsme français

compte rendu

Ce grand soleil qui ne meurt pas, Paris, Grasset, 2011, 217 pages, 17 €

Par Christian Beuvain


Bernard Sichère

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Des organisations marxistes-léninistes françaises des années 1960-1970, à savoir le MCFml/PCMLF, l'UJCml/GP, VLR ! et l'UCFml (1), seules les deux premières étaient jusqu'à présent soumises au retour sur soi de quelques militants. Pour exemple, Jacques Jurquet ou Raymond Casas pour les marxistes-léninistes « orthodoxes » du PCMLF ou Jean-Pierre Le Dantec, Claire Brière-Blanchet ou Jean-Claude Milner pour les « maoïstes » de la GP (2). Aujourd'hui, seule VLR ! échappe encore au témoignage. En effet, Bernard Sichère, un des  militants de l'UCFml (Union des communistes de France marxiste-léniniste) décide à son tour de prendre la plume pour évoquer son parcours au sein de cette organisation, même s'il avait déjà, auparavant, levé un coin du voile à plusieurs reprises (3). Bernard Sichère, contrairement à d'autres militants marxistes de la même époque, ne vient ni d'une famille communiste ni d'un milieu bourgeois libéral. Aux dîners de famille des Sichère (le père est haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur)  les fantômes de Charles Maurras, Léon Daudet et Brasillach marmonnent et mâchonnent leurs diatribes contre l'Anti-France, les juifs, les voyous bolcheviques et ... de Gaulle. L'arrachement à cette pesanteur, à ce conservatisme haineux commence pour le jeune Bernard par la lecture : Rimbaud, Baudelaire, Dos Passos, Dostoïevski bien sûr, Hegel, Nietzsche, Spinoza, Marx, Lénine, Althusser évidemment. Ensuite, hypokhâgne à Louis-le-Grand, agrégation de philosophie, c'est la norme. Devenir coopérant militaire au Maroc l'est déjà beaucoup moins, même si cela se déroule dans un lycée. Tenu à l'œil par les autorités militaires, celles-ci décident de le renvoyer en France après qu'il se soit fait remarquer en mai et juin 1968. Bernard Sichère arrive à Paris en septembre 1968. Il retourne dans le giron familial, et punaise un immense poster de Mao Zedong sur le mur de sa chambre. Pour ses parents, « la lutte des classes venait d'entrer pour la première fois rue de l'Abbé-de-l'Epée [...] substituant aux diatribes antisémites de l'Action française les slogans des gardes rouges de Shanghai » (p. 65). A ce moment, Sichère n'est encore qu'un jeune bourgeois, un héritier fasciné par le maoïsme comme il en existe des milliers dans le pays. Il est réformé puis il se fait affecter au lycée Janson-de-Sailly. Après Louis-le-Grand, Janson-de-Sailly : les mécanismes de reproduction des élites semblent fonctionner à merveille. Pourtant, dans cette « décennie rouge »  où les militants « [avaient] les yeux rivés sur les rizières du Vietnam » (4),  mêmes ces bastions de l'entre-soi bourgeois commencent à vaciller. Les rebelles maoïstes sont dans les murs, à Louis-Le-Grand, justement, avec Antoine de Gaudemar et Guy Lardreau, à Henri-IV avec Guy Jambet. Dans son lycée, Bernard Sichère n'est pas non plus tout seul. En effet, un de ses collègues, Jean-Pierre Lecardonnel, professeur agrégé de physique, est un militant en vue de VLR ! (5) . Dans son enseignement, Bernard Sichère multiplie ce que certains parents d'élèves ressentent comme des provocations : étudier Saint-Genet de Sartre, Freud, Marx et ce qui demeure le scandale de trop, inciter à lire Juliette ou les prospérités du vice du marquis de Sade, que l'éditeur Christian Bourgois vient justement de publier en édition de poche (10-18) ! L'affaire fait grand bruit, et le lycée se retrouve partagé en deux camps, ce qui est bien le résultat attendu de toute praxis maoïste : « un se divise en deux ». Sichère décide alors de contacter la revue Tel Quel pour s'exprimer. Son intervention paraît dans le n° 50 de l'été 1972. Il affirme qu'il est nécessaire « d'abattre définitivement le mythe d'une pédagogie neutre, puisqu'il n'est visiblement de pédagogie qu'idéologique » (6). Dans ce même numéro, Marie-Claire Boons, psychanalyste belge et membre d'une Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCFml) fondée fin 1969-début 1970, critique « de manière assez sévère et dogmatique l'importance politique et pédagogique que [Bernard Sichère] accorde à l'érotisme » (7), puisque « la mise en avant de la sexualité était avant tout une position petite-bourgeoise » (p. 88). Décidé à « sauter le pas » depuis les obsèques de Pierre Overney (4 mars 1972), Bernard Sichère demande alors à rencontrer celle qui n'est désignée dans le livre que par son surnom dans l'organisation, Olympe, (« grande femme blonde aux joues fraiches », p. 89), alors que dès le début il connait son véritable nom, sous lequel elle signe dans Tel Quel. Pourquoi maintenir, 40 ans après, ce secret qui n'en est pas un ? Par Marie-Claire Boons, qui reste son principal contact toutes ces années, et qu'il nomme son « officier traitant », il rencontre Alain Badiou, adhère officiellement à l'UCFml et décide de s'immerger dans l'anonymat du militantisme, mu par ce désir d'assumer cette fameuse « trahison de classe dont Sartre n'avait cessé de parler » (p. 88).  A l'UCFml, Bernard Sichère est donc Bertrand de 1972 à 1976, d'abord affecté à la « région Bastille » où il s'occupe des collèges, puis à celle de Renault-Billancourt. Ses camarades ont toutes et tous des noms de code débutant si possible par l'initiale du véritable prénom, sauf les dirigeants du « Centre » qui gardent leurs noms : Alain Badiou, Sylvain Lazarus, Natacha Michel. Une atmosphère de secret, issue de l'imaginaire des groupes clandestins communistes de la Résistance, imprègne l'organisation, comme par exemple les rendez-vous, doublés d'un rendez-vous secondaire en cas de problème. Autre emprunt au Parti communiste, celui de la bolchevisation, le terme de « région » pour désigner des territoires de mission militante. Très rapidement, Bertrand se rend compte de la présence massive des femmes parmi ses camarades de lutte. Malheureusement pour l'historien, il ne donne dans son récit que leur nom de code, assorti de quelques brèves remarques sur une particularité physique ou une allure. Danièle « la séductrice qui ne pouvait aimer que de grands intellectuels » (p. 177) possède une voix altérée par l'abus de cigarette et vit avec son ami Plume, Mathilde a emprunté son surnom au roman de Stendhal Le Rouge et le noir, Dominique, responsable de la « région » Renault-Billancourt, belle jeune femme aux cheveux courts, aime arborer des tenues paramilitaires etc. Dès 1974, Bernard Sichère est à la fois un des responsables du Groupe Foudre d'intervention culturelle et membre du groupe de Nanterre, base d'appui « militaire » de Foudre. Ferdinand, étudiant en sociologie à Nanterre, Jeannot et Bob le Rouge sont les plus proches de Bernard Sichère dans ce groupe, qui déplait fortement à la direction de l'UCFml pour son « penchant discrètement libertaire » (p. 134)  et son indiscipline. Les actions du Groupe Foudre ne sont pas renseignées par Bernard Sichère au-delà de ce  que nous en connaissons déjà : il évoque l'interdiction de fait sur le campus de Vincennes de la projection du film de Liliana Cavani, Portier de nuit, mais passe sous silence la Feuille Foudre. Journal pour l'intervention marxiste-léniniste dans l'art et la culture(8) alors que nous en ignorons presque tout. Le groupe de Nanterre critique de plus en plus l'absence de démocratie de l'UCFml, la minceur des actions militantes en milieu ouvrier (malgré les campagnes en faveur des résidents grévistes des foyers Sonacotra), les erreurs du Groupe Foudre. Bernard Sichère et ses camarades sont exclus à la fois pour « massisme » – c'est-à-dire être trop à l'écoute des masses en négligeant leur éducation idéologique – et pour « spontanéisme » qui leur aurait fait négliger le rôle d'un parti léniniste. Comme pour la majorité des militants communistes, orthodoxes ou dissidents, devenir un ex- est pour Bernard Sichère à la fois un déchirement et une bouffée d'air frais. Mais là où il diffère de beaucoup, c'est dans son refus de se renier, malgré un retour vers la foi chrétienne, et de considérer que le militantisme ressemblait à une escroquerie, même s'il est très critique à l'encontre de la personnalité d'Alain Badiou (p. 181). Il n'oublie pas non plus de rappeler que leur militantisme ne fut « que modérément violent » dans une époque où sévissait la « très réelle contre-terreur d'Etat », la guerre « abominable » du Viêt-Nam, le plan Condor d'élimination des « gauchistes » et des syndicalistes en Amérique latine et les « officiellement suicidés » de la Fraction armée rouge allemande (p. 161). Nonobstant le caractère d' « organisation totale » que l'UCFml offre au monde extérieur, Bernard Sichère, probablement comme beaucoup d'autres, parvient à préserver des domaines réservés. Le plus intime d'entre eux est son homosexualité, même s'il reste plutôt dans l'évocation sous-jacente, sauf dans ses rencontres à Paris, dans les toilettes de certains cinémas de Pigalle (p. 110). N'oublions pas le contexte de l'époque, encore largement imprégné, malgré la naissance du FHAR, d'une homophobie qui pousse aux rencontres secrètes et aux lieux particuliers. Les échappées, entre quelques militants choisis (Ferdinand, Dominique, Bernard Sichère), dans un ancien prieuré des Cévennes appartenant à la mère d'un militant proche de Sichère, permettent également des rapports différents pour ces jeunes gens « comblés théoriquement par le matérialisme historique », mais insatisfaits par ailleurs. V – In fine, le parcours de Bernard Sichère se laisse approcher sous l'angle de la trahison et du secret, donc du double. Il trahit sa classe d'origine afin de rallier les rangs de la Révolution. Il est fasciné par l'imaginaire des agents d'influence, ceux qui s'avancent masqués sur la scène du monde et que la bourgeoisie et l'Etat appellent espions ou « taupes ». Le rapprochement avec la figure chère à Karl Marx et à Rosa Luxembourg de la « vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement » n'est bien sûr pas fortuit pour un militant marxiste. De même, dans son récit, la catégorie d'« officier traitant » assignée à Olympe a valeur d'indice. Plus encore, le roman qu'il écrit en 1986, La gloire du traître, chez Denoël. C'est le récit de la vie à peine romancée d'Anthony Blunt, historien d'art britannique, communiste au service de l'URSS, homosexuel, un des Cinq de Cambridge avec Kim Philby et Guy Burgess. Le livre fourmille d'allusions à peine voilées aux vies révoltées des jeunes bourgeois en rupture de ban. Celle-ci pose avec acuité une question que Bernard Sichère sut résoudre : « Nous rebeller à l'intérieur de l'ordre qu'on nous imposait était une chose, en franchir les limites en était une autre » (9).

1) Sur ces organisations, se reporter à la chronologie dans ce numéro 3

2) J.Jurquet, A contre-courant 1963-1986, Le temps des cerises, 2001, R. Casas, Mémoires à nos petits-enfants. Mes années 68 ou Le chant des lendemains 1956-1976, Editions du Fraiseur, 1998, J.-P. Le Dantec, Les dangers du soleil, Les presses d'aujourd'hui, 1978, C. Brière-Blanchet, Voyage au bout de la révolution : de Pékin à Sochaux, Fayard, 2009, J.-C. Milner, L'arrogance du présent. Regards sur une décennie 1965-1975, Grasset, 2009. Pour une liste exhaustive, se reporter à la bibliographie dans ce numéro 3.

3)Bernard Sichère, entretien avec François Dosse pour son Histoire du structuralisme, II : Le chant du cygne, Paris, La Découverte, 1992, et « Les années Tel Quel », L'Infini n° 49/50, 1995, repris en postface à son Moment lacanien, Paris, Le livre de poche, rééd. 2003. On peut également lire avec intérêt un entretien de 2011 sur http://www.paris-philo.com/article-bernard-sichere-mai-68-badiou-et-les-autres-74963071.html

4) Jean Chesneaux, entretien, in Bernard Brillant, Les clercs de 68, Paris, PUF, coll. « Le nœud gordien », 2003, p. 87.

5) Jean-Pierre Lecardonnel est appréhendé le 27 février 1970 alors qu'avec dix militants de la « Base ouvrière » de Nanterre il distribue des tracts et diffuse des journaux devant les usines Citroën. Il est condamné à 2 mois de prison avec sursis le 7 mars 1970. Lecardonnel est entendu par la police en septembre de la même année en tant que directeur du journal Vive la révolution  (Le Monde, 8-9 mars 1970 et 8 septembre 1970).

6) Bernard Sichère, « Discussion : enseignement, répression et révolution », Tel Quel, n° 50, été 1972, cité in Philippe Forrest, Histoire de Tel Quel (1960-1982), Paris, Le Seuil, 1998, p. 419.

7) Philippe Forrest, Histoire de Tel Quel (1960-1982), op. cit., p. 419.

8) Elle  paraît épisodiquement de 1974 à 1982.

9) Bernard Sichère, La gloire du traître, Paris, Denoël, coll. « L'Infini », 1986, p. 27.


Pour citer cet article


Sichère Bernard. Ce grand soleil qui ne meurt pas, Paris, Grasset, 2011, 217 pages, 17 € : Par Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 11 avril 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1905




 
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