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Numéro 3 - Printemps 2012 > Outils : le maoïsme français

compte rendu

 Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €.

Par Jean-Paul Salles


Alain GEISMAR

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De même que l'Action française avait un ennemi déclaré, « la Gueuse » (pour la République), la bourgeoisie le Communisme international pendant la Guerre froide, aujourd'hui leurs héritiers ont « Mai 68 ». Selon Sarkozy, Mai 68 aurait imposé le relativisme intellectuel et moral, serait responsable de la perte des valeurs, de la crise de l'école, de la science et du politique. A l'inverse A. Geismar pense à juste titre que Mai 68 est le moment de notre histoire où se manifeste conjointement « exigence de démocratie collective et de liberté individuelle ». L'auteur, né peu avant la Deuxième Guerre mondiale, appartient bien à cette « Génération » qui n'aime pas Mitterrand, Ministre de l'Intérieur au début du soulèvement algérien. Il n'est pas non plus fasciné par le PC qui a accueilli avec reculons les aveux de Khrouchtchev, ni par le général De Gaulle qui incarne l'autoritarisme, le pouvoir personnel.

Secrétaire général du Snesup depuis 1967, l'auteur participe aux événements en première ligne, aux côtés de Cohn-Bendit, de Sauvageot et de Recanati que curieusement il oublie. Du fait de la place centrale qu'il occupait, on aurait pu attendre de Geismar un témoignage de grande valeur. Il note bien la timidité des syndicats et des grands partis de gauche confrontés à un mouvement qu'ils n'avaient pas vu venir : « les puissances organisées résistaient de toutes leurs forces. Elles ne s'y impliquaient que quand elles ne pouvaient plus faire autrement. Et la réponse des partis politiques de gauche fut loin d'être à la hauteur des enjeux ». En opposition avec cette frilosité, il décrit avec des mots justes l'état d'esprit des acteurs du mouvement qui découvrent la fragilité du système, leur jubilation devant leur propre audace, leur esprit de gravité aussi face aux risques d'affrontement. De même son positionnement personnel est estimable : pour lui il s'agissait « d'accompagner le mouvement », « nous étions fort loin de nous penser comme une direction de rechange possible ». Cependant, pensant que l'affrontement serait inéluctable dans un proche avenir et qu'il serait de nature militaire, il va s'efforcer d'y préparer ses camarades en écrivant avec Serge July « Vers la Guerre civile » (1969) et en créant une organisation baptisée la Nouvelle Résistance populaire, en référence directe aux résistants armés de la Seconde Guerre mondiale.

Malheureusement les épreuves subies par A. Geismar – il a fait 18 mois de prison pour son engagement dans la Gauche prolétarienne (G.P.) – ne lui ont pas permis de retrouver toute sa lucidité. Comment peut-il écrire « qu'à la fin de 1971 la G.P. était parvenue à occuper une situation quasi hégémonique au sein de l'extrême gauche » (p.189). Et surtout, A. Geismar voit partout des taupes trotskystes, soucieuses de renforcer d'abord leur parti plutôt que d'œuvrer au succès du mouvement. Il va très loin dans l'accusation quand il dit – à propos des lambertistes de la FER – qu'à l'issue de la manifestation du 7 mai 1968, ceux-ci ont accepté, dans leur négociation avec le pouvoir, « d'abandonner les prisonniers étrangers et de se contenter de la libération des prisonniers français » (p.79)…alors que, en réponse à Georges Marchais qui fustigeait « l'anarchiste allemand Cohn-Bendit », les manifestants de 68, parmi lesquels des trotskystes ou trotskysants, criaient « Nous sommes tous des Juifs allemands ».

Tout le livre est irrigué de cette haine anti-trotskyste (p.161 : »Staline et Trotsky sortent du même moule »), ce qui n'a pas empêché Geismar de rejoindre le groupe des experts constitué autour de Lionel Jospin et le PS en 1986, par l'entremise du célèbre Claude Allègre ! Il ne peut s'empêcher de donner un dernier coup de patte dans l'épilogue à « cette extrême gauche qui n'a aucune responsabilité de gestion, qui ne rend donc jamais compte de ses actes, ce qui lui laisse le loisir d'oser tous les discours » (p.243).


Pour citer cet article


GEISMAR Alain.  Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €. : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 2 avril 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1887




 
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