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Numéro 3 - Printemps 2012 > Varia

Article

Faire retour(Les Révoltes logiques, Mai 68 et ses vies antérieures)


Vincent Chambarlhac, uB CNRS 5605

Date de publication : 5 mars 2012


Table des matières

Texte intégral

Le drapeau va aux paysages immondes

Et notre patois étouffe le tambour

Au centre nous alimenterons la plus cynique prostitution.

Nous massacrerons les révoltes logiques.

Rimbaud, « Démocratie », Illuminations.

Les Révoltes logiques  (Rl dorénavant) naissent d’un moment auquel la revue ne survit pas, l’entre-deux mai1. Circonscrite en ce moment charnière où dans la décomposition du gauchisme se profile la restauration intellectuelle de la décennie mitterrandienne2, les Rl entonnent une partition singulière, bien qu’affine à d’autres revues sœurs également nées du choc de mai, Les cahiers du Forum-histoire, le Peuple français. Pourquoi revenir alors sur les Rl ? Nonobstant la place aujourd’hui occupée par Jacques Rancière qui fut l’un de ses animateurs, la revue importe pour ce qu’elle dit d’une part de l’effet 68 sur les sciences sociales. A la jointure d’un engagement militant distancié et d’une recherche collective en voie d’élaboration, les Rl participent à leur manière singulière de l’interrogation de Mai. En leur temps, les jugements sur l’Histoire produite par les Rl furent lapidaires, ainsi des Annales jaugeant en 1977 le n°3 de la revue :

« Des analyses solidement marquées du sceau de l'idéologie qui ont parfois le charme de la bande dessinée, mais un goût très sain du document et de bonnes pistes de recherches, sur le travail des enfants au XIXe siècle et les instituteurs-artisans face à la politique de Guizot3. »

Certes il y a l’idéologie, mais ce goût très sain du document intègre la revue à la communauté des historiens, pourvu qu’elle suive de bonnes pistes de recherche. Ce surplomb académique implique –contre son gré sans doute- un lien entre l’idéologie, l’archive, la recherche. Conçue comme une machine de guerre née de l’après-coup de mai, les Rl entendent par le choix rimbaldien de leur titre ‘‘massacrer’’ les mises en écriture de l’événement4. D’une Commune l’autre puisque Rimbaud publia Démocratie aux lendemains de la Commune parisienne5 ? Sans doute non, car pour les Rl la continuité procède des discours d’ordre du mouvement ouvrier et des procès en généalogie sans cesse recommencés ; la réciprocité des expériences importe davantage à la revue. Aussi Mai 68 hante-t-il les Rl plus qu’il n’en fournit pour chaque livraison la chair, hormis pour son anniversaire décennal6. Point de procès en filiation ni de généalogie, mais le choix assumé de la discontinuité, des fulgurances –les Illuminations rimbaldiennes- pour faire entendre d’autres voix et dessiner d’autres chemins que ceux codifiés par le mouvement ouvrier et ses hérauts autorisés. La revue se confronte à son temps, mais à l’impératif de lecture de Mai 68 qui fut, elle oppose le questionnement de l’histoire à partir de la révolte et de l’histoire à partir de la révolte7. Mai 68 et ses vies antérieures donc8.

Le premier numéro des Rl paraît à l’hiver 1975 ; la revue est abritée par les éditions Solin. Le sous-titre qui orne sa couverture indique que les Rl forme les cahiers du Centre de Recherches sur les Idéologies de la Révolte, formé en 19749. D’emblée, les Rl se présentent comme l’émanation d’un collectif de travail et de discussion. Au sommaire du premier numéro figurent Jean Borreil –également directeur de publication-, Geneviève Fraisse, Jacques Rancière, Pierre Saint-Germain, Patrick Vauday, Patrice Vermeren ; s’agrègeront, entre autres, Daniel Lindenberg, Arlette Farge, Stéphane Douailler, Danielle Rancière... La fondation du Centre de Recherches sur les Idéologies de la Révolte coïncident avec la publication par Jacques Rancière de La Leçon d’Althusser où il entend démontrer que l’althussérisme dans le PCF est un discours de l’ordre dans le lexique de la subversion10. L’acte de fondation de la revue participe d’une prise de distance avec le gauchisme –singulièrement le maoïsme et ses avatars-  qui fut l’engagement d’une part de ses fondateurs :  

« Autant le dire, autant reconnaître que nous ne sommes pas sortis de la famille, que son histoire, à défaut de son présent, nous concerne suffisamment pour que nous tentions de retrouver les fils de cette familiarité et les tensions qui la traversent11. »

Certes encore concernée par la famille en 1978, les Rl  marquent leur attention par des flèches soutenues et récurrentes décochées notamment aux nouveaux philosophes, ce dès le premier numéro12. Le projet de la revue s’enracine dans l’âge post-gauchiste (Rancière) et place la révolte, et non la révolution, au cœur de ses préoccupations. Si cet intérêt procède de la mouvance maoïste où de slogans en publication la révolte fait mot d’ordre –Jean-Paul Sartre et Benny Lévy avaient co-signés avec Philippe Gavi en 1974 On a raison de se révolter-, son exposé dans les colonnes de la revue singularise la position des Rl, les révélant simultanément filles d’une trajectoire politique et de l’air du temps.

Le manifeste fondateur de la revue s’ouvre ainsi : quelle mémoire aurons-nous13 ? Prétexte rhétorique à la dénonciation des discours d’ordre concurrents et complémentaires du parti (PCF), de ses ombres gauchistes et de ses désenchantés, comme des historiens à l’heure où triomphe l’histoire des mentalités, la question introduit un constat : aujourd’hui, il n’y a plus guère de mémoire populaire. Rapidement cette quasi absence se lie à la topique de l'archive et de son lieu d'enregistrement: l'Etat, le Parti, la littérature populaire sont rapidement congédiés. Le premier ne connaît ni la révolte ouvrière, ni la révolte paysanne quand le second norme l'archive dans l'horizon d'une perpétuelle autojustification de sa ligne politique ; quant à la littérature populaire elle s'est justement écrite contre les textes et les chansons qui formulaient l'histoire populaire au siècle dernier. Les Rl apparaissent ainsi rétrospectivement comme une petite machine à brouiller les temporalités et les discours selon Jacques Rancière14. Il s'agit pour la revue de faire réentendre ce que l'histoire sociale a montré, restituer, dans ses débats et ses enjeux, la pensée d'en bas. L'écart entre les généalogies officielles de la subversion -par exemple « l'histoire du mouvement ouvrier »- et ses formes réelles d'élaboration, de circulation, de réappropriation, de résurgence.

Les numéros 13 et 14 des Rl reviennent sur la naïveté de cette proposition, il n’est pas exactement de mémoire populaire à retrouver dans sa virginité15. L’exposé de soutenance de la thèse de Jacques Rancière suit ce retour sur le projet originel de la revue16 ; nombre des protagonistes de cette thèse ont peuplé les articles de la revue. Une trajectoire se saisit ici où, d’un élan initial qui vaut écart face aux certitudes militantes, la revue passe progressivement dans ses analyses historiques à une écriture plus scientifique –académique ?-. L’entre-deux mai touche là à sa fin et les Rl peine à trouver leur place dans la nouvelle configuration intellectuelle qui se profile. L’ultime numéro comporte cet appel sans équivoque : « les conditions idéologiques et commerciales actuelles laissent bien peu d’espace à la diffusion de travaux que leur nature fragmentaire et leur forme interrogative rejettent en dehors des créneaux rentables17 ». On ne saurait mieux écrire que les Rl naissent des premières manifestations d’une normalisation de mai et s’éteignent avec l’effectivité de cette dernière. Dans l’intervalle, la revue parce qu’elle entendait s’adresser aux historiens, aux philosophes comme aux militants ou à tous ceux qui pensent que, dans les réseaux de paroles et d’écrits qui font l’histoire18, questionne l’écriture de l’histoire à partir, notamment, de l’expérience de mai.

La fondation des Rl s’inscrit dans l’horizon d’une mémoire populaire. Sur son volet politique, l’argument de la mémoire populaire vaut pièce aux discours d’ordre portés par les partis ; dans l’écart tracé, les Rl se situent d’emblée dans la topique des voix d’en-bas, des retrouvailles mémorielles. Malgré l’imprécision du terme mémoire populaire, la référence aux luttes et aux réseaux de paroles spécifie la position tenue. Importe aux auteurs des Rl la prise de parole des acteurs contre sa codification par les discours politiques comme la mise en archive. L’engagement politique des Rl se marque ici à l’origine : l’enjeu serait de retrouver une histoire des formes concrètes des consciences de classe, pour répondre à une question évidemment militante : où en sommes-nous avec le vieux rêve de l’émancipation ouvrière, sur lequel se sont construites les théories et les politiques de la révolution19 ? Un questionnement politique que structure une lecture implicite non de Mai 68, mais plutôt de ses effets sur le mouvement ouvrier comme ce que ce terme même suppose de normalisation d’un événement politiquement intempestif dans l’horizon des noces d’antan du marxisme et du structuralisme. Parente de cet alliage dans le domaine des SHS, la sociologie n’est guère goûtée par le collectif ; la révolte s’accommode mal de la grille sociologique, du discours d’ordre que propose, dans sa variante radicale, la coupure dominants / dominés. Les Rl propose une pratique de l’histoire sociale bien plus que ce projet de retrouver une hypothétique mémoire populaire. Cette pratique s’étoffe au fil des numéros de la revue, se différenciant autant de l’histoire des mentalités que de l’histoire sociale et ouvrière, alors pratiquée par le Mouvement social.

L’histoire qu’entend pratiquer la revue révoque la pratique de l’histoire des mentalités. Revenant sur Montaillou, village occitan (1976) comme sur l’enquête d’André Burguière (Bretons de Plozevet, 1975), Jean Borreil fustige les ethnographes en mal de terrain ou historiens à la recherche des longues durées paysannes –ce qui revient quasiment au même- [qui] commencent à investir ce qui, pour eux, n’est dans le meilleur des cas que « territoire » et objet d’étude. Dans le meilleur des cas en effet : la colonie nous a rendus méfiants sur le rôle exact des ethnologues et la neutralité de leur belle histoire20. Entamé sous les auspices de la révolte et de son lien à la question des nationalités, le compte-rendu précise la position épistémologique de la revue. L’équivalence tissée entre l’ethnographie et la longue durée fait passer l’historien du côté des sociétés froides lévi-straussiennes, ici la dimension politique n’a plus sa part, ou plus exactement l’historien se coule dans les registres de l’inquisiteur qui constituent son archive. D’un discours d’ordre l’autre donc.

L’archive constitue le nœud de ce procès implicitement ourdie contre l’histoire des mentalités. Pour le collectif de la revue, l’archive paraît moins la possibilité d’un savoir à constituer par la main de l’historien et davantage le lieu d’une singularité. La pratique de l’histoire ici n’a pas vocation à donner des leçons ; elle n’est pas non plus matériau propice à une flamboyante théorisation. Elle apparaît davantage structuré par un principe de vigilance à ce qu’il y a de singulier dans chaque appel de l’ordre et dans chaque affrontement21. Le choix du discontinu, de l’intempestif, anime ces lignes rigoureusement irréductibles à l’histoire des mentalités. Leur terrain se distingue d’ailleurs, dans les premiers numéros, des terres labourées par cette dernière. L’attention des Rl se fixe sur le long et stupide XIXsiècle22; son propos s’ancre davantage sur les berges du politique, des rapports à l’Etat et au mouvement ouvrier ; ce n’est qu’avec Arlette Farge en 1977 que s’entrevoit le XVIIIe siècle23.

Dans son opposition à l’histoire des mentalités, les Rl paraissent filles de mai, récusant la coupure du social au politique. L’horizon épistémologique de la revue se conçoit comme une scène de paroles, de figures et de lieux singuliers. S’esquisse ici une écriture singulière de l’histoire dans laquelle la naïveté initiale de la mémoire populaire s’appréhende dans la volonté de retrouver les prises de paroles d’hier, des déplacements et des écarts provisoires qu’elles suscitaient. L’attention portée à la prise de parole structure l’abord de l’archive qui n’est pas seulement saisie ici dans la dimension foucaldienne des micro-pouvoirs24. Campant sur les terres de l’histoire sociale, les Rl entendent, face à l’histoire scientifique du mouvement ouvrier alors centrale, proposer une autre pratique. A l’occasion de la table ronde organisée pour le 100e numéro du Mouvement social, le collectif des Rl précise son propos25. L’article vaut réquisitoire contre l’histoire sociale pratiquée par la revue et la prétention d’extraterritorialité au politique que son titre, comme la qualité universitaire de ses plumes, laisse supposer. En incise, la dimension politique des fondations de la revue s’évoque rapidement. En soi la revue s’apparente in fine à un des maillons du  socialisme de chaire qu’il s’agit de dénoncer. Si l'historien social n'a pas à être orthodoxe, c'est que son objet l'est pour lui écrit le collectif.  Chaque recherche en histoire sociale procède alors d'un déjà su par quoi l'exploration de telle question de l'histoire du mouvement ouvrier ne peut, dans l'instant de son résultat, que confirmer l'ordre des discours politiques ou statuer sur l'état d'avancement du parti, de l'Etat par rapport au déjà là de la réflexion contemporaine26. La critique aboutit enfin au rapport de l'historien social à l'archive, à sa lecture positiviste qui lui interdit alors de prendre en compte les politiques de l'archive, identifiant ainsi la mémoire d'Etat qui collecte, ordonne, à la mémoire du peuple. La mémoire ouvrière n'est plus que ce qu'en conserve l'Etat, ce qu'il en dit par le canal de la recherche universitaire. Par opposition, les Rl plaide pour une histoire qui « soit en chaque instant rupture, questionnable seulement d'ici, seulement politiquement ».

Comment situer, sur le plan des pratiques de l’histoire, le projet des Rl dès-lors ? Rabattre leur projet sur son seul volet politique occulte en grande partie ce qui s’expérimente de manière discontinue au fil des pages de la revue. Fille de l’entre-deux mai, la revue se développe sur le fond du procès du marxisme qu’elle questionne également. La forte représentation des philosophes dans le collectif, additionnée à un engagement marxiste –dans sa variante gauchiste- dont ils se déprennent, autorise l’hypothèse d’une configuration comparable à la situation de la Social history britannique dans son lien à l’histoire culturelle. Tous deux prennent l’histoire comme terrain après des études littéraires et / ou philosophiques ; tous deux se rejoignent dans le procès fait à l’histoire de mentalités27. Pour la revue, le questionnement de la conscience de classe, décentré par la logique de la révolte du collectif au singulier, fait pont entre l’histoire sociale et l’ouverture à une histoire attentive aux paroles, au genre qu’a posteriori on nomme culturelle. Le séminaire organisé par Jacques Rancière sur la parole ouvrière fait sens dans cette configuration28. Le recouvrement des articles de la revue a posteriori par le succès de La nuit des prolétaires (1981) masque ce fond commun d’une critique marxiste de la conscience de classe à l’histoire culturelle.

A la différence pourtant de la Social history, les Rl ne naissent pas du marxisme mais des lendemains de l’événement qu’est Mai quand, aux alentours de 1974-1975, sa digestion par le récit s'entame. Dans leur visée politique explicite, les Rl entendent résister à ce mouvement ; la revue fait l’aveu de son échec en 1981. Dans l’intervalle, la revue n’offre pas un contre-récit de Mai et de sa légende ; elle n’aborde frontalement cette question qu’à l’occasion de l’anniversaire décennal, en termes mesurées. L’essentiel est ailleurs quand, devant les enjeux politiques et sociaux de l’entre-deux-mai, sa pratique de l’histoire questionne l’événement à rebours. Les Rl font retour, et l'histoire paraît le palimpseste d'un présent politique. Ce retour est à l’image de leur ultime numéro -Politiques du voyage- qu’illustre en couverture Cavalerie rouge de Malévitch quand, dans l’espace du tableau, les cavaliers vont d’Est en Ouest : retour donc en deçà de l'événement, sur des expériences singulières qui font écho au présent de l'entre-deux-mai. L’histoire parle pour le présent quand elle rappelle une révolte, une scène singulière et intempestive. Simultanément pourtant, elle ne parle pas, mais évoque et fonde un régime d'analogie qui se refuse à toute généalogie. L'éditorial du numéro consacré aux Politiques du voyage assume ce régime :

« (…) ces nomades des temps monarchiques nous renvoient à des voyages plus proches de nous, voyage de reconnaissance dont le récit, donnant chair et couleur aux mots du Livre, entretint les espoirs de notre génération : images de révolution rendues au pays du soleil, aux rivages des vacances ou aux rythmes tropicaux, Cuba des années 60, Algérie de 1963, Portugal des œillets. Mais aussi « déplacements stratégiques » des militants dans la France du Peuple des années 70 : entreprise de reconnaissance et campagnes imaginaires doublées de ce voyage éducatif qui transforme le vieil intellectuel en ouvrier de l’avenir29. »

Faire retour pour les Rl retrouve des questionnements contemporains et non des enseignements. La revue s’immerge dans l’archive, au risque de sa dissolution pour Kristin Ross30 ; l’archive interpelle son présent. Structurée par le double impératif de restituer des scènes de révolte et de dialoguer entre le présent et le passé, cette immersion privilégie des figures investies de sens dans le contexte de l’entre-deux-mai : la femme prolétaire31, le discours de la servitude volontaire, la prison, le soldat, la petite patrie… L’essentiel dans ce jeu paraît la dispersion sur l’axe historique d’identifications intempestives et éphémères devant la longue durée du mouvement ouvrier. Si l’effet visé ne peut être celui du miroir diachronique qui supposerait une leçon à méditer, il évoque davantage une déclinaison possible des interrogations de Mai au vif de l’histoire :

« (…). On pouvait dessiner des ponts entre nos questions, les émergences et les ruptures de notre temps, avec d’autres interruptions, des chemins oubliés, des brèches refermées, des événements trop minimes, des paroles trop futiles ou trop bavardes pour que l’histoire ait quelque chose à faire d’en garder la mémoire (…). Peut être avons-nous fini par pressentir que cela, qui était « tout ce que nous pouvions faire », touchait à ce qui était le plus important à comprendre : le retour de ce qui se répète dans ce qui bouge, l’expérience de certaines limites absolues : sous les acquis, les victoires et les défaites de cent cinquante ans de « mouvement ouvrier », l’angoisse, si semblable dans ses mots, du premier matin de l’atelier où une vie se sent condamnée à se perdre ; ou bien le désarroi du militant à rechercher sur les visages fermés les signes du peuple élu et de l’espérance. Questions de savoir pourquoi il faut y aller et ce que peut vouloir dire : en sortir32. »

On ne saurait mieux écrire que l’un des propos des Rl demeure l’interrogation de Mai et ses suites par l’histoire. L’intempestivité de l’événement, le refus proclamé des logiques normalisatrices et fondatrices, mène à l’argument du retour, de l’expérience comme de ses limites. Derechef, les périodes historiques cibles des articles éclairent les vies antérieures de Mai. Au sein du long XIXe siècle, l’investigation poursuit le travail de la Parole ouvrière (1976) et s’attache davantage aux premières manifestations de la classe ouvrière dans la séquence 1830-1848. Celle-ci offre la possibilité d’interroger la théorie marxiste à partir du terrain social qui constitua son matériau de réflexion. La période correspond, en bonne logique althussérienne, à celle du jeune Marx, avant la coupure épistémologique qui fait basculer le discours politique sur son versant scientifique. L'une des nécessités de ce retour historique tient alors à la prise de distance du collectif avec une théorie qui portait certains d'entre eux, théorie défaite par l'événement qu'était Mai. A la pointe de ce travail collectif, La nuit des prolétaires signifie une trajectoire et une manière d’être à l’histoire sociale ; le moment politique s'est ouvert sur une perspective heuristique33. L'autre période privilégiée par la revue tient au mouvement ouvrier aux lendemains d'espoirs révolutionnaires caduques : paradoxalement compte tenu du titre, la Commune n'apparaît pas mais plutôt l'entre-deux-guerres qui permet l'évocation de cheminements (De Pelloutier à Hitler, syndicalisme et collaboration par Jacques Rancière34), la résurrection de paroles singulières aux lendemains d'une défaite. Un article du numéro 2 circonscrit alors l'originalité épistémologique du projet comme ses limites face à d'autres pratiques de l'histoire. Intitulé La voix des cheminots, l'article se propose de bricoler un récit sur la grande grève de 1920:

« (…) Restait encore à saisir dans un récit le combat et les espérances de ces militants. Puisque le combat reste. Restituer leurs interventions (le plus possible) leurs prises de position (superposition de divers discours ambiants et de tempéraments), leurs actions et leurs gestes (en divers lieux et sur plusieurs plans) dans un développement historique. S’effacer devant ce voix.

La méthode choisie est celle du montage qui les « met en scène », sans mécanisme fictionnel, dans une Histoire qui opère par des omissions mais qui constitue l'élément actif du récit35 »

L'abrupt de la proposition renvoie d'une certaine manière au jugement des Annales sur les Rl. Le refus de la fiction s'accorde du montage documentaire assumé jusque dans ses ellipses. En soi, la proposition du collage d'archives n'annonce aucune innovation ; la collection Archives dirigée par Pierre Nora le pratique depuis 196436. Seule importe au Rl la possibilité d'évoquer par ce moyen une parole qui ne constituerait pas l'exact discours d'escorte du propos des historiens. Ce qui se joue alors dans cette proposition relève de la réciprocité des expériences avec une lecture des lendemains de Mai structurée par l'interrogation du rôle du mouvement communiste. Dans la production des Rl, l'article tranche: sa publication n'a aucun équivalent ultérieur. Au montage documentaire succèdent alors l'interview -parfois polyphonique- et l'exposition de problèmes contemporains accolées à des articles historiques. La réciprocité des expériences naît de ce vis-à vis et, dans l'épaisseur de l'article d'histoire, l'expression comme la discussion d'une singularité s'étaie de quelques lignes consacrées à la contemporanéité historiographique du propos, ou à la nécessité d'une investigation historique dictée par les problèmes de l'heure. Les écarts singuliers remplacent ainsi une voix collective derrière laquelle il s’agissait de s’effacer. L’évolution même de la revue s’avère ainsi prisonnière de son présentisme et l’expérience de Mai, le désenchantement de ses limites, ne trouvent comme interlocuteurs que des figures singulières, sinon marginales. Au point de chute de la revue, les vies antérieures de Mai se déclinent sous le double signe d’une politique incertaine de l’identité (n° 13) ou du voyage (n° 14-15). Sur la scène intellectuelle française, les Rl n’ont plus leur place. Aveu d’échec certes, caducité du travail effectué ? Sans doute non.

A nouveau, l’analogie avec la Social history mesure le parcours des Rl. Retrouvant des vies antérieures de Mai en campant des expériences historiques comme interlocutrices de l’événement et ses suites, la revue use à sa manière de l’invention des traditions alors repéré par Eric Hosbawm et Terence Roger (Inventing the tradition, 1983). A sa manière, puisqu’en proclamant à la fois une identité des expériences et leurs radicales singularités historiques, le collectif des Rl ne fonde aucune généalogie. Il est ici prisonnier d’un moment politique –la mise en récit de 68 et ses suites- et d’une posture philosophique qui réfute à l’historien le pouvoir de parler pour les acteurs. La postérité de Mai, ici, c’est un usage de l’archive.

Que disent alors les Rl des années 68, au-delà du mythe ? La revue, parce qu’elle incarne un collectif, illustre une part de l’entre-deux-mai et de ses possibles. Sur le front politique de l’événement et ses suites, elle repère une autre jointure de la philosophie et la politique où l’histoire est saisie comme lieu d’une déprise militante de soi. L’événement dans sa radicalité autorise et ce pont historique, et ce parcours entamé sous les auspices d’une hypothétique mémoire populaire à retrouver dans sa virginité, achevée par l’argument des archives du rêve ouvrier qui ouvre en 1981 La nuit des prolétaires. Dans l’intervalle, la revue s’intéresse au singulier, à ceux qui ne sont pas représentatifs, ceux qui ne seraient pas ni l’envers du discours sur les masses, mais l’expression de la complexité de l’histoire ouvrière à l’heure où celle-ci, empreinte de scientificité, s’intéresse à la longue durée et à l’exemplarité biographique de certains de ses acteurs. Ce faisant, les Rl ouvrent des chantiers ensuite défrichées par l’histoire culturelle37. La recherche forme ici la ligne de fuite d’une position politique collective qui s’abîme au fil de la normalisation de Mai. Entre-temps, un discours post gauchiste et philosophique sur l’histoire aura produit :

« Des analyses solidement marquées du sceau de l'idéologie qui ont parfois le charme de la bande dessinée, mais un goût très sain du document et de bonnes pistes de recherches38… »



Notes de bas de page


1 Cet article poursuit une réflexion entamée précédemment : Vincent Chambarlhac, « Court voyage au pays des Révoltes logiques, ou d’une part de l’effet 68 sur les sciences sociales », Dissidences n°5, avril 2008.
2 François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 80, Paris, La Découverte, 2006.
3 Annales, année 1977, volume 32, p 4.
4 La revue s’inscrit là dans la vocation d’hétérodoxie de Mai analysée par Boris Gobille. Boris Gobille, « La vocation d’hétérodoxie » In Dominique Damamme et alii, Mai-Juin 68, Paris, Les Editions de l’Atelier, 2008, p 277-294.
5 Pour une lecture du titre, cf. Jacques Rancière, « Les révolte logiques », La chair des mots. Politiques de l’écriture, Paris, Galilée, 1998, p 83-84. La référence rimbaldienne signe Mai 68 et son sillage : André-Pierre Colombat, Le Voyant et les « enragés » : Rimbaud, Deleuze et Mai 68, The French Review, vol 63, n° 5, Avril 1990, p 838-848.
6 Rl, « Les Lauriers de mai », n° spécial, mai 1978. Le refus du comité de rédaction des Temps modernes de publier un article de Jacques et Danielle Rancière sur les nouveaux philosophes motive ce numéro. La commémoration importe peu, elle est seconde pour les Rl.
7 Rl, n°1, Hiver 1975, 2e de couverture
8 Moins qu’un jeu de mot sur l’ouvrage de Kristin Ross (Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Complexe / Le Monde diplomatique, 2005), les lignes qui suivent voudraient montrer comment l’entreprise des Rl tient toute entière dans l’interrogation du caractère social de mai 68.
9 Geneviève Fraisse, Jean Borreil, Jacques Rancière, « Le Centre de Recherches sur les Idéologies de la Révolte, définition des objectif… », Le Doctrinal de Sapience, n°1, Troyes, Printemps 1975.
10 Jacques Rancière, La leçon d’Althusser, Paris, Gallimard « Idées », 1974 p 214.
11 Rl, n° spécial, Les Lauriers de mai, 1978, p 4.
12 Jacques Rancière, « La bergère au goulag. (Sur la cuisinière et le mangeur d’hommes) », Rl n° 1, Hiver 1975, p 96- 111. L’article le plus significatif parait dans le numéro spécial ‘‘Les Lauriers de mai’’, 1978 et s’intitule la légende des philosophes. Refusé par les Temps modernes, il est à l’origine de ce numéro, et symbolise bien le pas d’écart de la revue avec d’autres trajectoires venues de la même mouvance. Cf. Vincent Chambarlhac, op-cit note 1.
13 Sauf exception -indiquée par une référence en note- les citations qui suivent sont toutes extraites des 2e et 3e de couverture des Rl, n°1, Hiver 1975.
14 Jacques Rancière, « Les gros mots » In Les scènes du peuple, Paris, éditions Hors-lieu, 2003, p 7-21.
15 Rl n°13, Hiver 80, p2.
16 Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, Paris, Fayard, 1981.
17 « Appel »,  Rl, n°14/15, Hiver 1981, 3e de couverture.
18 Rl n°1, Hiver 1975, 3e de couverture.
19 Rl, n°2, Printemps /été 1976, p 4.
20 Jean Borreil, « A propos de quelques livres parus récemment », Rl, n° 3, Automne 1976, p 88.
21 Rl, n° 5, Printemps 1978, p 6.
22 Si l’expression vaut cliché, elle s’entend ici dans la dimension polémique. Jean Borreil ferraille alors Le Roy Ladurie et son Montaillou, il cite l’intervention de ce dernier dans Le Nouvel Observateur (Emmanuel Leroy-Ladurie, « Pitié pour les envahisseurs », Le Nouvel Observateur, 13/4/1974, n° 492, p 87).
23 Arlette Farge, « un espace urbain obsédant : le commissaire et la rue à Paris au XVIIIe siècle », Rl, n° 6, Automne / Hiver 1977, p 7-23. Arlette Farge intègre le comité de rédaction des Rl en 1980 à suivre l’ours de la revue.
24 Rl, « Entretien avec Michel Foucault », n°4, Hiver 1977.
25 Collectif Révoltes logiques, Deux ou trois choses que l'historien social ne veut pas savoir, Le Mouvement social, n° 100, Juillet / Septembre 1977, p 21-30. Sauf indication contraire, les citations qui suivent sont issues de cet article.
26 Sur ce point, la critique porte sur la question de la sexualité et le PCF des années Trente (François Delpla, Les communistes français et la sexualité, Le Mouvement social, n° 91, Avril / Juin 1975), sur l'utilisation de la linguistique qui n'a d'autre objet que de « garantir ce que l'on sait déjà ». La critique vise notamment l'article d'Antoine Prost, Combattants et politiciens. Le discours symbolique sur la politique dans l'entre-deux-guerres, Le Mouvement social, n° 85, Octobre / Décembre 1973.
27 Sur cette analogie qu’il faudrait étoffer et discuter, Peter Burke, « Pas de culture, je vous prie nous sommes britanniques » : l’histoire culturelle en Grande Bretagne avant et après le tournant », In Philippe Poirrier dir, L’histoire culturelle : un tournant mondial dans l’historiographie, Dijon, EUD, 2008, p 17-21. Dans la table ronde organisée par Le Mouvement social , les travaux d’Edward Thompson sont largement commentées.
28 La parole ouvrière, textes choisis et présentés par Alain Faure et Jacques Rancière, Paris, La Fabrique, 2008 (1976). La postface de Jacques Rancière revient sur le moment et le contexte de son élaboration.
29 Rl, « Politiques du voyage », n° 15, Eté 1981, p 2.
30 Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Complexe / Le Monde diplomatique, 2005, p 125-137.
31 Celle-ci est d’ailleurs l’occasion d’une vive discussion entre Danielle Rancière, Jacques Rancière, Geneviève Fraisse qui illustre toute la complexité de l’engagement militant et de la construction d’une histoire des femmes. « Débats », Rl, n° 8/9, Hiver 1979, p 99-125 .
32 « Questions d’identité », Rl, n° 13, Hiver 80 / 81, p 2.
33 La publication de l’exposé de soutenance de thèse de Jacques Rancière s’ouvre ainsi : « sa publication n’entend pas ouvrir dans les Révoltes logiques une rubrique des discours de réception mas indiquer un parcours où se réfléchissent un  certain nombre de questions qui motivent l’exercice de la revue et les étapes de son cheminement. »   In « Le Prolétaire et son double ou le philosophe inconnu »,  Jacques Rancière, Rl n° 13, Hiver 1980-1981, p 4.
34 Rl, n° 4, Hiver 1977, p 23-61.
35 Michel Souletie, « Hors la voie 19/20 : la voix des cheminots », Rl, n° 2, 2e trimestre 1976, p 42.e
36 Sur ce rapport de l'archive au montage documentaire, cf. l'introduction de Vincent Chambarlhac et alii, Histoire documentaire du parti socialiste, tome 1, L'entreprise socialiste, Dijon, EUD, 2005.
37 Je suis ici l’appréciation d’Antoine Prost, « La centralité perdue de l’histoire ouvrière », Autour du Front Populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle, Paris, Seuil 2006, p 13.
38 Annales, année 1977, volume 32, p 4.

Pour citer cet article


Chambarlhac Vincent. Faire retour(Les Révoltes logiques, Mai 68 et ses vies antérieures).

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 3 - Printemps 2012, 5 mars 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1864




 
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