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Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012 > Littérature scientifique

compte rendu

Insoumission poétique. Tracts, affiches et déclarations du groupe de Paris du mouvement surréaliste 1970-2010, Paris, 2010, Le temps des cerises, 251 pages, 25 €

Par Frédéric Thomas


Guy Girard (présentation)

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Ce livre, précédé d’un avertissement de Guy Girard et d’un texte collectif de 2005 (réactualisé en 2008) faisant le point sur quarante ans d’histoire du mouvement surréaliste, rassemble l’ensemble des tracts et déclarations du groupe de Paris du mouvement surréaliste. Et ce depuis 1970, soit 4 ans après la mort d’André Breton et 1 an après la tentative de Jean Schuster de mettre fin à l’existence du surréalisme comme groupe organisé en France. L’enjeu de ce recueil est donc « de porter témoignage de la permanence de la volonté subversive du surréalisme » (page 9), en complétant les deux tomes des tracts surréalistes compilés de 1922 à 1969 précédemment édités chez Losfeld.  Joyeusement illustrés de quelques œuvres des surréalistes eux-mêmes – on appréciera notamment les dessins de Guy Girard (pages 25 et 191) et les sculptures d’objets de Josette Exandrier (page 101) et de Dominique Paul (page 243) –, la permanence du groupe surréaliste parisien doit se mesurer à l’ambition du premier tract de 1970 qui ouvre ce livre : « l’aventure continue, à charge d’en réinventer les formes et, plus encore, d’en rouvrir les voies, qu’ont également contribué à obstruer l’autosatisfaction des uns et le masochisme des autres » (page 29). La continuation de l’aventure est marquée par la fidélité de plusieurs noms – Aurélien Dauguet, Michael Löwy, Michel Zimbacca, etc. – dont on retrouve les signatures au bas de pratiquement tous les tracts. Elle se manifeste également par la poursuite d’un investissement stratégique dans l’imagination et par la réaffirmation du caractère international et internationaliste du surréalisme. « Si l’axe Paris-Prague constitue un fil sensible majeur » (page 16) du fait de liens solides avec le groupe surréaliste tchèque, on notera les nombreuses références à l’Amérique latine et plus particulièrement aux mouvements indigènes et au renouvellement des luttes au Mexique (EZLN au Chiapas et APPO à Oaxaca). En ce sens, le groupe ne modifie guère ses points d’ancrage dans le Sud par rapport à l’époque de Breton – l’Afrique noire et l’Asie sont pratiquement absents tandis que le caractère national et/ou nationaliste des luttes est occulté (voir à ce propos, Sophie Leclercq, La rançon du colonialisme (1919-1962) chroniqué par Dissidences) ; ses références restent orientées par l’actualisation des luttes et par des affinités avec la cosmovision indienne. Peut-être est-ce autour de l’expression « Tierra adentro – Terre intérieure » que ces affinités s’articulent le plus étroitement : « On désignait ainsi le territoire inconnu et immense dans lequel au-delà d’une frontière toujours imprécise, transitaient librement les Indiens. (…) cet espace « désert » – non colonisé – constituait une espèce de « double fond » – aussi bien géographique que mental – où pouvaient se réfugier les persécutés, les non-conformistes, les hors-la-loi » (pages 64-65). Cette continuation de l’aventure surréaliste se décline cependant selon des périodes « froides » et des moments « chauds ». Ainsi, seuls 7 déclarations couvrent les années 70 et 80, alors que le groupe intensifie ses activités dans les années 90, avant de sembler marquer à nouveau un certain recul. Là encore, l’effervescence semble connectée à l’intensité des luttes sociales en France et par le monde. D’ailleurs, ce livre peut aussi être lu comme un bréviaire des mouvements sociaux et de l’oppression de ces 30 dernières années – luttes des chômeurs, sans-papiers, … ; guerres d’Irak, montée du phénomène religieux et d’un fascisme « mou », expulsion de France d’anciens militants italiens, etc. – et comme la photographie critique de notre époque : « Les églises sont heureusement un peu plus vides, mais les centres commerciaux de plus en plus souvent ouverts le dimanche. Ceux qui croient que ce que nous subissons est pire que ce qui existait autrefois sont encore tributaires de l’idéologie du progrès » (page 156) ; « à l’art du trompe-l’œil et au choix des informations dirigées vers l’organisation de la peur du lendemain,  puis de celle du quotidien, allait succéder, au fil des changements d’équipes gouvernementales, la banalisation des idées de l’extrême droite tant dans les discours des hommes de pouvoir que dans les échos de ceux qui font leur créance. Et la misère de la pensée s’accrut à mesure du développement de l’état d’exception non promulgué, mais de fait mis en place » (page 201). Enfin, le groupe reprend la manière surréaliste d’intervenir sur l’actualité comme en décalage, à contretemps. Ainsi en va-t-il, non sans humour, lors des Guerres du Golfe. C’est d’ailleurs à l’occasion de l’un de ses tracts que le groupe interroge les racines de son intervention comme de toute action : « Que faisons-nous de notre peur, de notre amour, de notre courage, de notre lâcheté ? » (page 52).  La réinvention des formes surréalistes passe par une distanciation vis-à-vis du scandale et le souci de renouveler les moyens artistiques. Cela se manifeste par un certain optimisme sur les pouvoirs du surréalisme et, en contre partie, par le désaccord avec d’autres groupes surréalistes ou périphériques, plus autocritiques et/ou méfiants sur ses moyens. Mais le groupe de Paris d’affirmer lors d’une discussion « sur le pouvoir et le rôle des images » : « Nous n’avons pas à l’esprit de chercher des moyens inaliénables, car il y a bien longtemps que tout moyen mis en action est aussi vite repris par les tenants du pouvoir. Il nous importe de mettre les moyens, que nous n’avons jamais fini d’inventer, à la hauteur de nos fins, lesquels peu à peu se précisent. Quant aux discours sur la récupération, est-il besoin de dire qu’ils nous fatiguent depuis longtemps. Tous les jeux structuralo-publicitaires n’ont pas réussi à entamer la force de : « Ceci n’est pas une pipe » » (page 159). La visite du musée Magritte à Bruxelles entraîne quelque doute cependant sur cette force inentamée… Mais cette réinvention des formes est étroitement circonscrite par la défense du surréalisme : de son legs comme de son histoire, de sa légitimité comme de sa force. Ainsi, le groupe de Paris a-t-il souvent été amené à protester contre une image esthétisante, neutralisante ou simplement passéiste du surréalisme. Il y réussit le plus efficacement quand il mêle humour, détournement et interventions diverses, comme se furent le cas lors d’une commémoration de Benjamin Péret et plus encore à propos de l’exposition La révolution surréaliste en 2002 au Centre Pompidou (pages 170-175). Cependant, à force de répétitions, le groupe en est parfois à s’enfermer dans une posture défensive, de réaction, avec une posture ambiguë vis-à-vis des médias – les lettres de protestation à Télérama témoignent d’une certaine naïveté voire d’une impuissance qui prend la forme d’une action toute platonique. Un autre obstacle au renouvellement réside dans la réactualisation théorique limitée du surréalisme ; seul Michael Löwy, notamment avec l’Étoile du matin, surréalisme et marxisme (Paris, 2000, Syllepse), semble assumer pleinement cette exigence.  Si les tracts et déclarations sont inégaux, on retrouve dans certains comme La bonne et les gendarmes de 1990 – qui a récolté de nombreuses signatures en plus des surréalistes – (pages 45-46) et Tarif de nuit au moment des grèves de 1995 (page 110) toute la verve, l’originalité et même la nécessité du surréalisme. Ces tracts tranchent avec d’autres – dont celui (pages 149-155) en défense d’une personne accusée de pédophilie et qui, en l’absence d’autre information, avec pour principal argument la défense du désir dans une société étriquée, est assez désagréable à lire. De manière générale, les textes sont peu mis en perspectives ; les commentaires très courts ne donnent qu’une vue partielle du groupe. Ainsi, il n’y est guère question de la vie intérieure, des débats, des départs, des jeux quotidiens, etc. De même, au niveau politique, si ces pages mettent en lumière une proximité, des affinités avec les groupes anarchistes – qui se traduisent notamment par La marelle de la révolte (page 103) – les points de jonction et d’achoppement ne sont pas véritablement développés. Or, cette question est d’autant plus intéressante que deux intellectuels trotskystes importants – Michel Lequenne (jusqu’en 1997) et Michael Löwy – participent du groupe. Le tract Feux de détresse (pages 220-222) à propos des émeutes des banlieues françaises en 2005 est paradigmatique des limites et contradictions du Groupe de paris du mouvement surréaliste. Critiquant sociologues et journalistes, ces pages affirment que « C’est leur révolte [celle des acteurs des banlieues] qui, au-delà d’eux, est remarquable » (page 221) et que ces émeutes marquent « le retour d’une possibilité qui semblait perdue : celle d’affoler le pouvoir » (page 222). Cela n’empêche pas le tract de parler d’un mouvement « typique des soulèvements plébéiens » (page 220) et de dispenser quelques conseils révolutionnaires, afin de corriger la « perspective plutôt optimiste » à partir de laquelle ces événements ont été analysés par « les milieux d’extrême gauche ou libertaire » (page 222). L’ancrage parisien, la méconnaissance des banlieues, la relative faiblesse du groupe, tout cela aurait du incliner autre chose qu’une posture par trop intellectuelle (au sens classique) et vers un regard autrement critique, chargé d’humilité et de lucidité. Ce ne fut malheureusement pas le cas ici. C’est donc comme un soulagement et une confirmation que le commentaire indique que « Michael Löwy manifesta son désaccord avec notre analyse » (page 222). Désaccord renouvelé autour de la publication de Surréalisme et athéisme, qui dessine les contours d’une certaine autosatisfaction du groupe et de ses limites politiques au recouvrement de la subversion surréaliste aujourd’hui.


Pour citer cet article


(présentation) Guy Girard. Insoumission poétique. Tracts, affiches et déclarations du groupe de Paris du mouvement surréaliste 1970-2010, Paris, 2010, Le temps des cerises, 251 pages, 25 € : Par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012, 14 janvier 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1791




 
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