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Numéro 2 - Automne 2011 > Notes de lectures

Note de lecture

Marx en réédition

Par Jean-Guillaume Lanuque et Frédéric Thomas



Date de publication : 4 novembre 2011

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Karl MARX, La guerre civile en France, Montreuil, éditions Science marxiste, collection « Bibliothèque jeunes », 2008, 146 pages, 5 euros / Karl Marx et Friedrich Engels, Inventer l'inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune, Paris, La Fabrique, collection « Utopie et liberté », 2008, 304 pages, 18 euros / Karl Marx, La commune de Paris. Adresse du Conseil général de l’Association internationale des Travailleurs, Paris, 2011, Le Temps des cerises, 141 pages, 11 €.

Le hasard de l'édition fait qu’en l’espace de trois ans - de 2008 à 2011 -, trois maisons différentes, La Fabrique, Science marxiste et Le Temps des cerises, ont choisi de ressortir les textes de Marx et Engels concernant l’expérience de la Commune. Réjouissons-nous tout d’abord de l’intérêt renouvelé que suscitent ces écrits majeurs !  Science marxiste, maison d’édition d’origine italienne, poursuit ainsi un travail de réédition bienvenue de classiques du marxisme dont nous avons déjà eu l’occasion de parler à propos de l’Antidühring d’Engels ou de La maladie infantile du communisme de Lénine. Le cœur des trois livres est constitué par un ouvrage fondamental par son influence ultérieure, soigneusement republié, à savoir La guerre civile en France dans son édition allemande de 1891, incorporant donc le texte écrit par Marx au lendemain de l'écrasement de la Commune ainsi que les deux « Adresses sur la guerre franco-allemande » rédigées en 1870, sans oublier une introduction d’Engels rappelant l’historique des événements et les limites de l'action des communards - leur préservation de la Banque de France en particulier -, qu’il semble attribuer à l’influence prépondérante des blanquistes et des proudhoniens. On ne peut, à la lecture des Adresses, qu’être toujours frappé par la prescience de certaines analyses prévisionnelles, en particulier l’hypothèse d’une alliance franco-russe et d’une nouvelle guerre avec l’Allemagne… Ces deux Adresses, en plus d’annoncer également la fin du Second Empire et de saluer la République comme un progrès, renvoient dos à dos les classes dirigeantes françaises et allemandes au profit de la paix par l’union des classes ouvrières, contre « la politique de conquête » et les intérêts dynastiques, en faisant toute leur part aux intérêts nationaux du prolétariat (p.39). Quant à La guerre civile en France, écrit dans un style incisif et cassant, on en retiendra les avancées de ceux qui sont allés « à l’assaut du ciel », ce « monde nouveau à Paris » opposé à Versailles, ce gouvernement de la classe ouvrière soutenu par la petite bourgeoisie : séparation entre les églises et l’État ; remplacement de l’armée par le peuple en armes, et de la bureaucratie administrative par des fonctionnaires élus, responsables et révocables en plus d’être non privilégiés ; idéal économique coopératif. Malgré toutes les insuffisances de la Commune et les critiques de Marx, celui-ci a bien saisi l’originalité et l’importance de l’événement où, pour la première fois, les travailleurs occupaient tout l’espace (social et politique) et l’organisaient eux-mêmes. « C’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière (…), la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail » (c’est Marx qui souligne). Événement d’importance historique au point pour Marx de réviser une série de ses thèses : sur l’État, la dictature du prolétariat, la civilisation et le progrès, etc. Contrairement au format plus réduit de l’édition de Le Temps des cerises, une sélection de lettres écrites à Kugelmann par Marx entre décembre 1870 et juin 1871 a également été incorporée à l’édition de Science marxiste, ainsi que la préface de Lénine à leur édition en russe datée de 1907. Comme à l’accoutumée, un article d'Arrigo Cervetto, théoricien marxiste peu connu en France, ouvre l’ouvrage, mais en plus de se répéter avec la « Note de l'éditeur », il se contente surtout d’insister sur la nature scientifique du marxisme-léninisme, dans une prose bien moins limpide et marquante que celle de Marx. Le mélange proposé par La Fabrique est plus copieux. La partie correspondance comprend en effet davantage de lettres de Marx et d’Engels, ainsi que des articles et des résolutions de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) rédigées par leur soin, le tout s’échelonnant de 1866 à 1894. Surtout, Daniel Bensaïd introduit tous ces textes par des « Politiques de Marx » occupant pas moins d’une centaine de pages. Il y propose une réflexion sur la trilogie marxienne constituée par Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, Les luttes de classes en France et La guerre civile en France, en faisant justice une fois de plus de la fausse orthodoxie marxiste d’une politique strictement déterminée par l’infrastructure, au profit d’une politique vue comme règne du contretemps, de la « discordance des temps » (sic). Il insiste évidemment sur les leçons de la Commune, alternative à l’État bureaucratique moderne, véritable « féodalisme industriel » (p.34), et la nécessaire destruction qui s’ensuit de cet État bourgeois. Mais on le sent plus laborieux pour justifier l’inadaptation actuelle de l’expression « dictature du prolétariat »… Quant à la postérité de la Commune, son évocation de l’expérience russe le voit endosser les critiques de Rosa Luxembourg à l’égard des bolcheviks. Il convient à l’occasion de cette triple réédition de rappeler brièvement l’actualité de La guerre civile en France, les contours d’une réflexion politique qu’elle dessine et qui restent toujours à l’ordre du jour au 21ème siècle. Cette actualité se conjugue selon nous autour de trois points. L’internationalisme tout d’abord de la Commune – « qui a admis tous les étrangers à l’honneur de mourir pour une cause immortelle » –, saluée et appuyée par Marx. La critique libertaire de « la machine de l’État » – « qui semblait planer bien haut au-dessus de la société, [qui] était cependant lui-même le plus grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions » –, ensuite. La radicalité enfin de la critique de la civilisation bourgeoise – similaire « aux temps des Sylla et des deux triumvirats de Rome », avec « cette seule différence : les Romains n’avaient pas encore de mitrailleuses pour expédier en bloc les proscrits et ils n’avaient pas « la loi à la main », ni, sur les lèvres, le mot d’ordre de « civilisation » » – et de la perspective de « l’« impossible » communisme », de « cette forme de vie plus haute ». Si le petit opuscule de Science marxiste est le meilleur marché, l’édition de Le Temps des cerises a l’avantage d’intégrer une série d’illustrations, dont plusieurs caricatures et photos du temps de la Commune de Paris. Mais l'ouvrage de La Fabrique est assurément le plus complet quant à cette lecture tout simplement indispensable.


Pour citer cet article


Marx en réédition : Par Jean-Guillaume Lanuque et Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 4 novembre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1644




 
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