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Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012 > Nos archives du mois : lutte armée et terrorisme

compte rendu

Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros.

Par Jean-Guillaume Lanuque et Christian Beuvain


Michaël PRAZAN

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Déjà auteur d’un livre sur l’Armée rouge japonaise (Les fanatiques), le journaliste et documentariste Michaël Prazan poursuit son exploration des mouvements révolutionnaires en se penchant cette fois sur la figure presque mythique de Pierre Goldman, dont la fin foudroyée a encore plus marqué le milieu militant de l’extrême gauche au sens large, et au-delà, que celle de Michel Recanati (un des leaders de la Ligue communiste des années 68-70, qui se suicida le 23 mars 1978 et dont Romain Goupil, qui fut son ami, fit la figure centrale de son film Mourir à trente ans, en 1982). Déjà, en 1997, Jean-Paul Dollé s’était penché sur le parcours de celui qui fut son ami, avec L’insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman (Grasset). Avec cette enquête, on ne peut pas dire que Prazan innove par rapport au précédent ouvrage, d’une facture nettement supérieure. Il retrace les errances de ce militant issu de l’UEC, marqué par le passé résistant et l’identité juive de ses géniteurs : son départ pour Cuba, son expérience de la guérilla au Vénézuéla, son retour en France et ses braquages, jusqu’à la fameuse affaire du meurtre des pharmaciennes du boulevard Richard-Lenoir. Le récit de l’enquête, des années de prison et surtout des deux procès successifs occupe d’ailleurs une grande part du livre. Utilisant de nombreux témoignages, Prazan nous replonge efficacement dans cette période, sans pour autant d’apporter d’éléments véritablement neufs, puisque un doute subsiste toujours quand à l’innocence de Pierre Goldman. Enfin, la dernière partie de l’enquête se centre sur la vie de Goldman après sa sortie de prison et l’enchaînement qui a pu conduire à son assassinat le 20 septembre 1979. Là aussi, le mystère demeure, même si Prazan privilégie la responsabilité d’un triangle GAL-milieu-police, sans aller plus loin. Ecrit d’une plume journalistique vivante et agréable, ce livre ne nous apprend pourtant rien que nous ne sachions déjà sur le personnage, encore moins sur l’extrême gauche de l’époque. Pierre Goldman incarnait en effet sa marge la plus aventuriste, véritable électron libre fasciné par la mort, et, ainsi qu’il le dit lui-même, Prazan a tenté de trouver en lui des réponses à ses propres questions générationnelles.

Pourtant, cet ouvrage ne manque pas de susciter deux ou trois remarques, à la fois particulières, sur l’auteur, et d’une portée plus générale sur les ouvrages traitant de l’extrême gauche, ainsi que sur leurs comptes-rendus dans les médias. Sans s’attarder sur le fait que son livre suscita une mini polémique avec les proches et les amis de Goldman – on se reportera au témoignage de Christiane Succab-Goldman qui fut son épouse, dans la page « Rebonds » de Libération du 20 juillet 2005 – qui reprochent à Prazan de mettre en doute son innocence à partir d’une énième version d’un témoin, à savoir Joël Lautric, trente ans après, certaines déclarations de l’auteur laissent entrevoir d’autres enjeux. Ainsi, l’entretien que Prazan accorde à Jacques Tarnero dans le n° 565 de mai 2005 de la revue L’Arche place le biographe au sein d’une configuration d’analystes (journalistes, éditorialistes, essayistes, sociologues voire historiens) soucieux de « régler des comptes » non pas avec une « génération » comme proclamé, mais bien plutôt avec une période, celle des « années 68 ». Lorsque Prazan annonce que « ces décennies (années 60/70) (…) sont l’origine et l’épistème des errements de ce début de XXIe siècle » et que « ce fourre-tout d’idéologies vagues et de visions fantasmatiques du monde (…) a été forgé » dans ces années-là, on est bien au cœur d’un discours-inventaire établissant, selon Kristin Ross, « les codes déshistoricisés et dépolitisés » qui servent, de nos jours, à interpréter cette période (Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Editions Complexe/Le Monde Diplomatique, 2005, p. 12). Cet entretien fait partie d’un mini dossier de la revue, intitulé « Et si Pierre Goldman était coupable ? ». On peut alors réellement parler d’inversion voire d’un besoin de reniement lorsque l’on sait qu’il y a trente ans L’Arche participa activement à la campagne pour la révision du procès de Goldman, et donc combattit pour que son innocence soit reconnue. Un tel titre est bien entendu, lui, tout sauf innocent…

Et si, suivant l’analyse de Jacques Rancière, « la fréquence statistique des mots dit seulement qu’ils sont un terrain de bataille » (« Les gros mots », préface à Les scènes du peuple. (Les Révoltes logiques, 1975/1985), Lyon, Editions Horlieu, 2003, p. 7), la surabondance des « mystère », « zone d’ombre », « embarrassant fantôme », « icône tragique », « boîte à secrets » et autres « révélations » dans les articles ou comptes-rendus respectifs de Jacques Tarnero et Luc Rosenzweig (L’Arche, n° 565, mai 2005), Patrice Burnat (Le Figaro, 24/9/05) ou Jérôme Dupuis (L’Express, 2/5/2005) à propos de l’ouvrage de Michaël Prazan, indique bien ce qu’il s’agit de faire croire, dans la mise en récit de certains épisodes contemporains, stratégiquement choisis, du phénomène révolutionnaire.

Enfin, nous ne pouvons passer sous silence ce qui apparaît bien comme une réelle inculture politique de la part d’auteurs se définissant à longueur d’années comme des « professionnels de l’information ». Comment peut-on évoquer, à propos du hold-up auquel Pierre Goldman participa au Venezuela en juin 69, le fait qu’il s’agit d’une révélation, au terme d’une enquête persévérante (Luc Rozenzweig, L’Arche, op. cit. et Pascal Céaux, Le Monde, 12/4/2005) alors que la participation de Goldman aux attaques de banques, lorsqu’il était membre d’un groupe de guérilleros, était connue grâce à Hervé Hamon et Patrick Rotman (Génération, tome 2, Les années de poudre, Le Seuil, 1988, p. 120 : Goldman « participe à des attaques de banques »), à Jean-Paul Dollé (L’insoumis, op. cit., p. 172) et par les souvenirs de Goldman lui-même, quoique de manière plus elliptique : « J’étais en possession d’une importante somme d’argent qui devait me permettre de vivre, normalement, un an » (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Le Seuil, coll. « Points », 2005, p.86). Quand au rapt envisagé du psychanalyste Jacques Lacan, autre « scoop », si l’on en croit Jérôme Dupuis (L’Express, 2/5/2005), il est raconté par Goldman lui-même (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, op. cit., p. 94) et par son premier biographe, Jean-Paul Dollé, sur quatre pages (L’insoumis, op. cit., p. 194-197). Enfin, oserons-nous signaler à Patrice Burnat (Le Figaro, 24/9/05) que Pierre Goldman n’intègre pas la revue de Sartre Les Temps Modernes à la demande de Benny Levy, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne (décédé le 15 octobre 2003) devenu secrétaire particulier du philosophe, mais de Lanzman, et ce pour justement faire contre poids à l’influence jugée trop grande de Benny Levy sur Sartre (Jean-Paul Dollé, L’insoumis, op. cit., p.261-262) ?

En tout état de cause, là comme ailleurs, il appartient aux praticiens d’une histoire sociale du temps présent de faire « entendre d’autres paroles et d’autres raisons » (Jacques Rancière, Les scènes du peuple, op. cit., p. 338).


Pour citer cet article


PRAZAN Michaël. Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros. : Par Jean-Guillaume Lanuque et Christian Beuvain.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012, 3 novembre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1526




 
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