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Bibliothèque de comptes rendus : novembre 2011 > Littérature scientifique

compte rendu

Proudhon et la banque du peuple, Paris, Connaissances et savoirs, 2010, 237 p., 19,9€

Par Georges Ubbiali


Chaïbi Olivier

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Durant la révolution de 1848, Proudhon se lança dans la création d’une banque, la Banque du peuple. Cet épisode qui dure quelques mois (la banque fonctionna durant l’hiver 1848-1849) est à la fois très souvent évoqué (pas une des biographies de Proudhon par exemple ne l’ignore) tout en demeurant assez peu connu, du fait de la disparition des archives de ladite banque. C’est précisément en se basant sur des sources secondaires, en particulier la presse, singulièrement la presse socialiste de la période qu’Olivier Chaïbi (auteur par ailleurs d’une biographie d’un des responsables de cette banque, Jules Lechevalier(1802-1862), pionnier de l’économie sociale, Harmattan, 2009) propose d’aborder l’action de Proudhon et des initiateurs de cette banque. Le principal intérêt du livre de cet historien est de montrer que cette réalisation n’est pas l’œuvre de Proudhon seul, mais un projet collectif, trouvant son origine dans la Commission du Luxembourg, laquelle commission fut créée, rappelons le, par Louis Blanc. L’idée directrice de cette banque est de fournir une solution à la question sociale par l’organisation du crédit et de la circulation monétaire. Le constat part du fait que face à l’appauvrissement des couches populaires, appauvrissement consécutif à la crise économique qui sévit, de nombreux prolétaires cherchent à se mettre leur compte, en louant un atelier. Faute d’accès à un crédit public (faiblesse des caisses d’épargne ou du Mont de Piété), ils se tournent vers des usuriers pour emprunter le capital nécessaire à l’installation. L’idée est donc de suppléer un système bancaire défaillant, en faisant jouer la solidarité ouvrière. Or, et c’est là tout l’intérêt du livre, ce projet doit en partie sa création aux anciens délégués des corporations ouvrières qui ont siégé à la commission du Luxembourg. Il faut savoir que Proudhon n’a cessé de railler, de s’opposer à cette commission, avec l’argument que Louis Blanc représentait l’essence d’un socialisme étatiste. Si les représentants des corporations ouvrières qui siégeaient au Luxembourg demeurent globalement anonymes, les quelques éléments biographiques recueillis sur les initiateurs de la Banque laissent transparaître qu’ils furent l’expression d’une élite ouvrière réformatrice : « on constate que ce sont majoritairement des progressistes, rarement des révolutionnaire sur le plan politique, mais de véritables réformateurs sociaux », (p. 63). Le journal de Proudhon, Le Peuple (succédant au Représentant du Peuple), va fonctionner comme centre organisateur et fédérateur de ce projet bancaire. L’initiative de Proudhon est donc soutenue par l’aile la moins révolutionnaire du mouvement ouvrier républicain. On ne s’étonnera pas que Proudhon en appelle à toutes les bonnes volontés, dans un bel œcuménisme, pour rassembler les fonds nécessaires au lancement de la banque. Chaïbi présente d’ailleurs une sociologie des adhérents de la Banque, permettant de faire ressortir la place des artisans « issus des professions considérées comme l’élite ouvrière et artisanale », (p. 139). Si les souscripteurs se comptent par milliers, le seuil nécessaire à la viabilité du projet n’est pas atteint, si bien que Proudhon doit liquider la Banque avant même qu’elle ne soit lancée. Chaïbi évoque également les dissensions internes au mouvement socialiste, divisés en plusieurs courants (communistes icariens, fouriéristes, jacobins), sans hélas, pouvoir préciser en quoi ces divergences ont pu peser sur le devenir d’un tel projet. L’historien ne cache pas son admiration pour la tentative proudhonienne, dont il estime « Bien que la Banque du Peuple reposât sans doute trop sur des principes moraux exigeants, Proudhon eut le mérite de ne pas se contenter de critiquer le système, mais aussi de proposer et de mettre en œuvre des moyens de réforme à la portée de tous. Rares sont les théoriciens qui surent en faire autant », (p. 186). Proudhon, mettant les mains dans le cambouis, le lecteur ne sera pas étonné de constater que Chaïbi conclut sur la Banque du Peuple comme préfiguration de l’économie sociale et solidaire, voire même, avec un peu d’emphase « la Banque du Peuple pourrait apparaître comme le programme de l’Etat Providence en France avec près d’un siècle d’avance », (p. 218).


Pour citer cet article


Olivier Chaïbi. Proudhon et la banque du peuple, Paris, Connaissances et savoirs, 2010, 237 p., 19,9€ : Par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : novembre 2011, 2 novembre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1481




 
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