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Numéro 2 - Automne 2011 > Notes de lectures

Note de lecture

Hitler et la violence nazie : lectures


Jean-Guillaume Lanuque

Date de publication : 2 novembre 2011

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Enzo Traverso, La violence nazie. Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique éditions, 2002, 192 pages, 13 euros

C’est un très utile essai de synthèse explicative que l’historien Enzo Traverso a réalisé là à l’aube des années 2000, s’inscrivant dans un courant de l’historiographie où il côtoie un Domenico Losurdo (voir Le péché originel du XXème siècle, chroniqué sur Dissidences), contre un Furet, un Nolte ou un Goldhagen, tous épinglés en introduction pour leur unilatéralité. La violence nazie, plus exactement le judéocide, est en effet vue par Enzo Traverso comme une synthèse unique, singulière, à la convergence de plusieurs tendances distinctes.

Il remonte essentiellement aux débuts de l’époque contemporaine et de l’âge industriel, avec d’abord la « sérialisation » de la mort permise par la guillotine, qui rend l’exécution plus mécanisée et par là déshumanisée, ainsi que le développement parallèle des prisons, des casernes et des usines, « chacune de ces institutions sociales port[ant] les traces de la dégradation du travail et du corps inhérente au capitalisme » (p.36). L’exemple des workhouses est particulièrement parlant, leurs principes anticipant en grande partie sur ceux des camps nazis, mais dans le but de dresser les pauvres. Plus globalement, la rationalisation industrielle est une autre source majeure de l’extermination nazie, que ce soit à travers la constitution d’une bureaucratie de spécialistes techniques ou l’élaboration d’une organisation scientifique du travail. Ce sont les abattoirs de Chicago, décrits par le romancier Upton Sinclair dans La jungle, que l’on peut citer ici comme paradigme.

Dans le cadre de l’impérialisme principalement européen, le racisme et le colonialisme sont également pour beaucoup dans l’idéologie hitlérienne, Hitler ayant lui-même comparé la guerre de l’Allemagne en URSS à celle que pratiquèrent les Anglais en Inde. Mais c’est surtout l’Afrique qui est au cœur de la problématique, du XIXème siècle jusqu’à l’invasion italienne de l’Ethiopie en 1935, avec son cortège de guerres coloniales non soumises au droit international, l’ennemi étant ici les peuples dans leur entier, conduisant à des génocides (à cet égard, si le concept s’applique indéniablement au Congo de Léopold II, il est nettement plus discutable pour l’Algérie, par exemple).

Et bien sûr, la matrice du premier conflit mondial reste centrale : son caractère total, sa mort industrialisée symbolisée par la mitrailleuse, ses massacres de masse, ses camps de concentration pour civils déportés et prisonniers de guerre, ainsi que le silence de l’expérience du combattant sont autant de prémisses du judéocide. La fin de la guerre héroïque qu’Enzo Traverso invoque, remplacée par le soldat inconnu, ne débute toutefois pas avec 14-18, même si la Première Guerre mondiale en est sans doute la mise au pinacle. Se plaçant dans la lignée des travaux de George Mosse, l’auteur résume ainsi les changements induits, qu’il développera plus longuement quelques années plus tard dans 1914-1945. La guerre civile européenne : « L’entrée de la guerre en politique, la nationalisation des masses, la brutalisation du langage et des méthodes de lutte, la naissance d’une nouvelle génération de militants politiques issus de l’expérience du front, la formation de mouvements violemment nationalistes et racistes dirigés par une élite de plébéiens enragés, convaincus que les armes étaient appelées à remplacer la démocratie : voilà le nouveau visage de l’Europe après quatre ans de guerre » (pp.107-108).

Invoquant également la mise en place d’un biopouvoir de l’Etat, Enzo Traverso poursuit des réflexions déjà explorées entre autres par André Pichot (La société pure. De Darwin à Hitler, chroniqué sur Dissidences), mettant en valeur le racisme, particulièrement de classe (la révolution vue comme une maladie, par exemple autour de l’écrasement de la Commune de Paris), l’hygiénisme, l’eugénisme, autant d’éléments de la pensée dominante de la fin du long XIXème et du début du court XXème.

Ses considérations sur l’émergence d’un antisémitisme moderne sont par contre plus classiques, le juif étant un repoussoir en tant qu’incarnation de la modernité, et le nazisme s’inscrivant dès lors comme un modernisme réactionnaire. La violence nazie est une passionnante enquête sur le terreau du nazisme et du judéocide, phénomène loin d’être incompréhensible, pleinement occidental, dont la seule limite est de ne pas remonter plus en amont que 1789 (quid des anti-Lumières, pour ne pas rechercher plus loin encore, tant il est difficile de borner une approche de longue durée).

 Déjà réalisateurs d’un documentaire à succès sur la Seconde Guerre mondiale en 2009, Isabelle Clarke et Daniel Costelle, forts du soutien de France Télévisions, ont décidé d’explorer l’amont de cette période, en s’efforçant de brosser le portrait d’Adolf Hitler, afin de comprendre son ascension et son accession aux commandes de l’Allemagne.

Ce qui est présenté comme le point fort de cette série de documentaires en devenir, c’est la colorisation de ses images d’archives. Certes, on pourrait trouver à redire sur le procédé et sa généralisation à outrance, dans la mesure où il n’est pas toujours évident de retrouver telle ou telle couleur d’origine, et où certaines images souffrent d’un excès de couleurs presque kitsch ; il en est d’ailleurs de même pour certains habillages sonores. Mais l’impact est assurément supérieur auprès des jeunes générations, pour qui la réalité passée semble ainsi plus proche, plus authentique.

Le principal problème visuel réside en fait dans la nature des images proposées. Essentiellement illustratives, elles mettent la plupart du temps l’accent uniquement sur quelques personnages emblématiques, sans références suffisamment précises, et surtout sans analyse approfondie de l’origine de ces films et de leur finalité première. Les rares exceptions concernent quelques documents de propagande nazis, ainsi du photomontage du putsch de la brasserie, axé sur un Hitler tout de blanc vêtu et au premier rang face à la police. A ce compte-là, trop d’images tuent l’image…

Le commentaire est donc finalement au premier plan, et le moins qu’on puisse en dire est qu’il présente un certain nombre de défauts, dont plusieurs particulièrement graves lorsque l’on sait que ce documentaire se veut accessible au plus grand nombre. Passons rapidement sur un langage qui aime parfois à s’appesantir dans un registre moral privilégiant l’émotion à la raison : Hitler étant l’incarnation du Mal, l’accent est mis sur ses défauts ; ses comparses, à commencer par Goebbels, ont bien évidemment une « intelligence diabolique » ; quant à la dictature du NSDAP, elle est pourvue d’une « ombre maléfique ». Le titre de la série est déjà parlant en lui-même, et on peut s’interroger sur le prochain sujet abordé : Staline, autre incarnation de l’horreur ?

Ces remarques de vocabulaire pourraient sembler anodines, elles sont au contraire la face émergée d’une problématique historiographiquement discutable. Une phrase la résume à elle-seule : « Mein Kampf [est] à l’origine de cinquante millions de morts » ! On est dans l’univers d’une histoire par trop idéaliste, proche en cela de certaines interprétations du communisme. La généalogie de la violence nazie, si bien mise en valeur par Enzo Traverso1, est donc ici totalement absente. Les sources de son idéologie syncrétique sont superbement ignorées, tout comme la violence de l’impérialisme dans les colonies. C’est bien simple, la Première Guerre mondiale et le traité de Versailles qui en est l’épilogue, certes déterminants, apparaissent comme l’unique matrice d’Hitler, et les retours en arrière se concentrent principalement sur des éclairages biographiques, voire des questions oiseuses et totalement inutiles, d’autant qu’elles n’ont pas de réponses claires (il en est ainsi des éventuels ascendants juifs d’Hitler). Le contexte d’avant-guerre est de la sorte à peine entrevu. Quant à la vision du nazisme comme incarnation de la barbarie, elle est bien trop simpliste et en décalage avec les résultats des recherches historiques les plus récentes, oubliant bien trop facilement sa composante de modernité.

Tout n’est évidemment pas négatif dans cet exposé, et beaucoup d’éléments factuels sont justes, avec même quelques éléments plus méconnus (ainsi du recensement des militaires juifs par Hindenburg et Ludendorff au cœur de la Première Guerre mondiale). La révolution spartakiste n’est pas oubliée, le soutien des industriels au NSDAP non éludé, Thyssen ou Ford étant nommément cités, tout comme la responsabilité de la division de la gauche allemande dans le succès des nazis (l’accent mis sur les affrontements entre communistes et SA ne s’accompagne toutefois pas d’un rappel des occasions où les deux adversaires s’allièrent contre les socialistes). De la même manière, la nuit des longs couteaux permet de démontrer la volonté d’Hitler de se rapprocher de l’armée et de se débarrasser de l’aile de son mouvement qui mettait par trop l’accent sur l’anticapitalisme.

Le documentaire est par contre artificiellement prolongé jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale afin de faire le lien avec le précédent volet, les années 1935-1939 n’ayant en réalité droit qu’à un rapide zapping, qui fait entre autre l’impasse sur le pacte germano-soviétique, ou privilégie une certaine vue téléologique en qualifiant la nuit de cristal de « prélude à la solution finale ».


Pour citer cet article


Lanuque Jean-Guillaume. Hitler et la violence nazie : lectures.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Numéro 2 - Automne 2011, 2 novembre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1471




 
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