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Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011 > Littérature scientifique

compte rendu

Walter Benjamin. Sentinelle messianique, Paris, 2010, Les prairies ordinaires, 275 pages, 18 €.

Par Frédéric Thomas


Daniel Bensaïd

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Ce livre, initialement paru en 1990, est assez paradoxalement l’un de ceux qui a le plus marqué si l’on en croit nombre de témoignages rassemblés dans le numéro de Lignes, qui a été consacré à l’auteur après sa mort (Lignes, n° 32, mai 2010, « Daniel Bensaïd » - voir la chronique sur notre site dans la Revue des revues, premier semestre 2010). Comme le rappelle Enzo Traverso dans l’excellente préface de cette nouvelle édition, Walter Benjamin. Sentinelle messianique a été écrit dans une période charnière où se conjuguaient la chute du Mur et la décomposition de l’URSS, d’une part, et, à un niveau plus personnel pour Bensaïd, la découverte de la maladie et le développement d’une réflexion plus théorique. D’où une certaine lecture « stratégique » de Benjamin, qui était d’autant plus originale qu’à l’époque l’auteur allemand était méconnu et réduit à ses analyses esthétiques (quand ce n’était pas à son fameux article « L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique »). Dans cet essai, D. Bensaïd met l’accent sur le versant politique des écrits de Benjamin en privilégiant les Thèses sur le concept d’histoire – dont la première partie constitue un commentaire serré et systématique – et le Livre des Passages. L’intérêt de l’analyse benjaminienne sur l’histoire est d’offrir les outils intellectuels à la résistance aux vainqueurs, qui, en 1990, semblaient tout devoir emporter. En rejetant la vision du progrès et d’un temps linéaire, vide ou téléologique, en lui substituant, tout au contraire, la compréhension de l’histoire comme carrefours et passages, régie par le principe du montage, et subordonnée à la politique, l’œuvre du penseur allemand ouvrait un passage, maintenait la possibilité et la nécessité d’autres voies. Surtout, il aiguisait le regard en replaçant au cœur de l’histoire la lutte, chargée de notre dette envers les vaincus. Peut-être est-ce à ce niveau, dans la conception des bifurcations historiques, que les affinités entre Daniel Bensaïd et Walter Benjamin sont les plus fortes. Mais comme le souligne Traverso, la fidélité de Bensaïd à Benjamin résidait dans son refus de l’exégèse et sa volonté d’écrire un livre sur lui mais aussi en dialogue avec lui ; « plutôt comme une réflexion à partir de Benjamin » (pages 8-9). L’écart entre la réflexion sur et avec Benjamin donne à cet essai son propre rythme, sa force, mais aussi ses limites et contradictions. Ainsi, le dialogue avec Benjamin est-il un stimulant dans l’étude sur « l’économie de temps », décortiquée dans Le Capital (pages 209 et suivantes) ou dans sa critique de l’ambivalence de l’utopie ; à la fois, au XIXe siècle, « retour du social » et effacement de « l’épreuve de force pour sauter d’un bond dans l’avenir » (page 236). Cependant, les réseaux de références et les points d’attention entre les deux hommes ne se croisent que partiellement. Ainsi, l’attachement de Bensaïd aux figures de Péguy et de Trotsky, à la stratégie politique et, plus largement, à la tradition trotskiste est pratiquement absente des écrits de Benjamin. D’ailleurs, les pages consacrées ici à la question morale, à partir de la critique de Sartre du livre de Trotsky, Leur morale et la nôtre, illustrent cette généalogie. Malheureusement, l’argumentation reste partielle et superficielle – il aurait été plus tranchant de discuter de la polémique autour de cet essai avec Victor Serge plutôt qu’avec Sartre –, puisqu’elle élude le rôle et la fonction du Parti d’avant-garde. Si certains chemins ne communiquent pas entre les deux hommes, plus problématique est la principale méprise, mise en évidence dans la préface (page 16), sur l’alliance entre théologie et politique chez Benjamin. Bensaïd tend à la réduire et à faire – selon le schéma marxiste classique – de la politique le dépassement de la théologie (page 169). D’où son rapprochement avec Spinoza, inscrit dans une généalogie d’un messianisme sécularisé. Il y a là un contresens complet, qui aurait pu et du être écarté à partir des analyses (singulièrement absentes) de Gershom Scholem et de Michael Löwy. Et ce d’autant plus que la jonction entre esthétique, marxisme et théologie constituent la spécificité de l’analyse de Benjamin (et sa difficulté particulière). Il ne fait guère de doute que l’incompréhension et l’extériorité de Bensaïd à ce champ de réflexions soient à l’origine de cette méprise. De même, il passe largement à côté du pessimisme – et de son rôle de plaque tournante entre surréalisme et communisme aux yeux de Benjamin – et de la critique radicale de la culture et de sa défense ; deux traits qui auraient contribué à mieux définir les contours de l’originalité du critique allemand. Le jeu entre la réflexion sur et à partir de Benjamin coince cependant au vu de l’hétérodoxie de ce dernier. Bensaïd tend à minorer celle-ci, réduisant la cible des critiques des Thèses sur le concept de l’histoire aux politiciens de la social-démocratie et du stalinisme, voire au « marxisme vulgaire ». C’est, d’une part, sous-estimer la réinterprétation très particulière du matérialisme historique qui est faite ici et, d’autre part, occulter le rejet de Benjamin de tout le pan positiviste de l’œuvre de Marx, de Hegel et, plus généralement, de toute croyance aux « lois de l’histoire ». Si Bensaïd reconnait ici ou là ces tendances au sein des écrits de Marx, il ne s’y montre guère attentif et, en tous les cas, beaucoup moins critique qu’il ne le fit quelques années plus tard dans son Marx, l’intempestif (Paris, Fayard, 1995), où il se confronta plus directement à ces questions. Raboter l’hétérodoxie marxiste de Benjamin peut s’expliquer par sa volonté de défendre le caractère politique du regard de ce dernier ; de l’arracher à une lecture par trop esthétisante, voire théologique. Il n’en reste pas moins que c’est fausser sa démarche et rater la spécificité de sa critique.  Cette réserve faite, ce livre constitue peut-être, du fait de la conjonction ou collision de réflexions et généalogies, l’un des plus originaux et attachants de Daniel Bensaïd.


Pour citer cet article


Bensaïd Daniel. Walter Benjamin. Sentinelle messianique, Paris, 2010, Les prairies ordinaires, 275 pages, 18 €. : Par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011, 1 octobre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1461




 
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