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Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011 > Littérature scientifique

compte rendu

Paul Nougé. La poésie au cœur de la révolution, Bruxelles, 2011, P.I.E. Peter Lang éditions, Archives & Musée de la littérature, 421 pages, 24,5 €

Par Frédéric Thomas


Geneviève MICHEL

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Voici donc un livre qui entend prendre au sérieux le caractère politique du surréalisme, à partir des écrits et la vie de Paul Nougé, principal théoricien du surréalisme belge, tout en écartant la perspective bourdieusienne telle qu’elle fut développée par Paul Aron (page 26). Basé sur une hypothèse forte et originale, cet essai comble un vide et renouvelle la réception des écrits de Nougé. Ainsi, selon l’auteur, « l’écriture [de Nougé] est régie par une éthique [qui] lui fait adopter la réécriture » (page 10), pratique en lien avec son engagement communiste. Et c’est le triple paradoxe d’une pratique de l’écriture, d’un engagement communiste quelque peu atypique et du lien spécifique entre les deux que Geneviève Michel analyse le long de 400 pages. Elle cerne bien la spécificité de la démarche de Nougé, en s’appuyant sur l’affirmation de celui-ci en 1938 à propos d’un recueil de poèmes d’Éluard : « la poésie est au cœur même de la mêlée, c’est elle que l’on martyrise dans les geôles allemandes, qui sanglote et triomphe sur la terre calcinée d’Espagne. Son sort se joue avec celui de tout le prolétariat » (page 47, repris page 375). Les chapitres tentent d’en apporter la démonstration à travers une étude fouillée et impressionnante de la réécriture à l’œuvre – tant dans quelques écrits comme Correspondance, Le Dessous des cartes, Quelques écrits et quelques dessins de Clarisse Juranville, … que dans l’usage des lieux communs et plus généralement du détournement – et une analyse systématique des références et rapprochements – Odilon-Jean Périer, l’Internationale Lettriste, … De la sorte, se dégage de manière éclairante la spécificité des Belges par rapport à leurs homologues français ; que cela soit par rapport au politique, à la pratique artistique ou à la question du travail. L’auteur synthétise « l’originalité fondamentale » de Paul Nougé à partir de sa position « au carrefour des trois grandes voies qui ont orienté sa vie : le communisme, la littérature et la science » (page 376).  

Certaines affirmations du livre, tel que le matérialisme de Nougé et son évolution, scandée en plusieurs phases, étapes, mériteraient d’être nuancées. Sur ce dernier point, l’auteur passe à côté des annotations de Nougé du 23 juin 1941, dans son Journal (Bruxelles, 1995, Didier Devillez Éditeur, pages 29-30), qui dessinent le glissement qui le fit adhérer à nouveau, au sortir de la guerre, au communisme. De plus, la mise de côté des textes érotiques jette une ombre sur cet essai. Non seulement, l’érotisme constitue un questionnement majeur de Nougé, mais ces textes bousculent quelque peu le schéma évolutif présenté et peuvent s’apparenter à un autre type de travail de réécriture. Cependant, la faiblesse principale de ce livre réside surtout dans son articulation entre la pratique de la réécriture et l’engagement communiste de Nougé. Parfois le rapprochement est forcé, plaqué sur des éléments isolés ou secondaires. Cela tient à plusieurs facteurs. D’une part, l’insuffisante prise en compte du contexte social et politique. Ainsi, lorsque l’auteur écrit que le PCF était « dans une position de force qui attire les intellectuels » (page 35), elle confond les années 20 avec la seconde moitié des années 30 et ne prête pas non plus suffisamment d’attention aux caractéristiques particulières des vagues successives d’adhésion au communisme. Nougé adhère aux lendemains de la Première guerre mondiale et se retire au début des années 20 ; son engagement correspond donc à la phase gauchisante lorsque la révolution mondiale semblait imminente. De même, elle n’appréhende pas clairement la méconnaissance des œuvres de Marx à l’époque et sous-estime le soutien à l’URSS et au communisme en Europe à partir de Stalingrad. D’autre part, l’auteur fait preuve d’une connaissance limitée du marxisme, auquel elle fait référence principalement sinon uniquement à travers le Que sais-je ? de Henri Lefebvre. Enfin, ce rapprochement forcé tient à un regard extérieur. Peut-être est-ce là son défaut majeur. Si la poésie est au cœur de la mêlée et qu’il n’est donc pas besoin de la mettre au service de la révolution, il aurait été plus cohérent – plus cohérent et plus efficace – d’étudier le lien entre écriture et politique, à un niveau plus organique, à partir de correspondances entre la réécriture et l’engagement communiste. Seules certaines de ces correspondances sont ici abordées, comme l’anonymat (page 20), l’adéquation des moyens et des fins mis en œuvre dans une praxis (page 91). Plutôt que de forcer la démonstration, il aurait été préférable d’interroger les liens mis en avant par Pierre Naville autour du pessimisme ou par Walter Benjamin, pour expliquer les affinités entre le surréalisme et la révolution. Et de chercher à tester leur application dans le cas de Nougé. De plus, il aurait également fallu convoquer Henri Lefebvre, qui croise le parcours des surréalistes et joue un rôle important dans l’étude du marxisme en France dans l’entre-deux-guerres, afin de mieux dessiner le courant marxiste ou les thématiques marxistes avec lesquels les écrits de Nougé entrent en résonnance.

Malgré ces quelques défauts, le livre de Geneviève Michel, basé sur sa thèse, n’en offre pas moins une approche à la hauteur de l’ambition de Paul Nougé de transformer le monde et changer la vie. Il se démarque de la plupart des écrits concernant le surréalisme belge par sa rigueur et son originalité, qui lui fait d’emblée adopter un regard centré sur l’éthique politique du poète belge. Augmenté d’une bibliographie pratiquement exhaustive et de quelques illustrations de ses écrits, cet essai est amené à devenir un incontournable.


Pour citer cet article


MICHEL Geneviève. Paul Nougé. La poésie au cœur de la révolution, Bruxelles, 2011, P.I.E. Peter Lang éditions, Archives & Musée de la littérature, 421 pages, 24,5 € : Par Frédéric Thomas.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011, 1 octobre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1451




 
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